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Mécontentement dans l’armée

Au cœur du putsch manqué contre le président Nicolás Maduro

Une conspiration pour renverser Nicolás Maduro par la force et le traduire en justice a été contrecarrée en mai dernier. Plusieurs dizaines d’arrestations ont suivi. Bloomberg a parlé avec plusieurs acteurs de cette tentative de putsch, probablement la plus grande menace contre Maduro depuis qu’il est au pouvoir.

Le complot portait le nom de code d’Opération Constitution. Il impliquait des dizaines de capitaines, colonels et généraux des quatre branches des forces armées vénézuéliennes Leur principal objectif devait provoquer un séisme politique : la capture du président Nicolás Maduro pour le traduire en justice. Il était prévu que les assaillants, identifiables avec un bracelet bleu et l’inscription OC marquée dessus, prennent d’assaut le palais présidentiel et la principale base militaire et empêchent ainsi l’élection présidentielle du 20 mai.

Le plan fut en partie manigancé depuis Bogotá, la capitale colombienne, mais les fonctionnaires de ce pays et états-uniens, qui auraient été au courant du complot, sont restés à l’écart et ont refusé d’apporter un soutien actif .

Il y a donc quelque chose qui n’a pas fonctionné. Mi mai, plusieurs douzaines de militaires, dont une femme, ainsi qu’un couple de civils ont été arrêtés secrètement. Certains ont été accusés de trahison et emprisonnés par un tribunal militaire. Nombreux affirment avoir été torturés. Les conspirateurs pensent qu’ils ont été trahis, probablement par un agent double.

Cette reconstitution de la conspiration se base sur des entretiens avec un coordinateur du groupe qui a échappé à l’arrestation, deux participants qui ont assisté à des réunions de planification et des avocats et parents d’un accusé. Tous ont demandé à garder l’anonymat, pour des raisons de sécurité. Bloomberg a aussi eu accès à un rapport d’un tribunal militaire qui présente la version gouvernementale des faits et corrobore de nombreux témoignages des conspirateurs.

Les détails du putsch manqué, probablement la plus grande menace contre Maduro durant ses cinq années de règne, n’ont pas été rendus publics auparavant, même si un blogueur vénézuélien spécialisé en questions militaires y a fait allusion.

Autrefois riche et relativement démocratique, le Venezuela socialiste est devenu un pétro-état dysfonctionnel et autoritaire. Le pays souffre d’une hyperinflation Hyperinflation Le phénomène de l’hyperinflation correspond à une inflation excessivement élevée et incontrôlable. On parle réellement d’hyperinflation lorsque les prix augmentent de plus de 50% par mois. Les pays y étant confrontés sont généralement conduits à une crise monétaire et économique. et d’une grave pénurie d’aliments et de médicaments. Des centaines de milliers de personnes ont fui vers le pays voisin, la Colombie, dont le gouvernement a lutté durant des décennies contre des guérillas marxistes soutenues par Maduro et son prédécesseur Hugo Chávez. Ce dernier dirigea un putsch contre le gouvernement vénézuélien en 1992. Dix ans plus tard [une fois au pouvoir], il déjoua un coup d’État dont il était la cible.

Certains membres de l’armée vénézuélienne affirment que le seul espoir d’un retour à la stabilité est de remplacer Maduro par le force. Cela semble peu probable après l’échec du putsch. Le président exerce une influence sur toutes les principales institutions. S’il n’est pas lui-même militaire, il a œuvré pour s’assurer la loyauté du haut commandement. Même si sa réélection en mai dernier fut largement considérée comme frauduleuse, il a affiché son intention de rester fermement au pouvoir.

Cependant, la tentative de putsch montre qu’une partie des services de sécurité sont mécontents et Maduro en a pris bonne note. Lors d’un défilé militaire le 23 juin, il a déclaré : « Il est temps de serrer les rangs et de lutter contre la trahison ! Nous avons besoin de forces armées unies et loyales au glorieux pays qu’est le Venezuela et à son commandant en chef légitime !  ».

Le rapport du tribunal militaire sur le complot contient, selon les participants, des faits véridiques et d’autres fictifs. Ce qu’il démontre par contre est indiscutable : en mai, des officiers de haut rang des quatre branches des forces armées ont voulu se rebeller.

Mais les témoins interviewés rejettent les accusations les plus graves, notamment le soutien financier des gouvernements colombien et états-unien et l’existence d’une conspiration parallèle, l’Opération Armageddon, qui prévoyait l’assassinat de Maduro au cours d’un défilé militaire en juillet 2017.

« Les Etats-Unis n’ont pas l’intention de déstabiliser ou de faire tomber le gouvernement vénézuélien », affirme un porte-parole du Département d’État, mais ils veulent « un retour à un Venezuela stable, prospère et démocratique  ». S’exprimant au Texas en février, alors que le coup d’État se préparait, le secrétaire d’État de l’époque, Rex Tillerson, rappela que les militaires en Amérique latine interviennent fréquemment au cours de crises. « Si la situation s’envenime trop pour lui, je suis sûr qu’il peut compter sur plusieurs amis à Cuba qui pourraient lui fournir une jolie résidence sur la plage », a-t-il déclaré. Tant la Colombie que le Venezuela ont refusé de faire des commentaires.

Le Procureur militaire affirme que María Corina Machado, une célèbre opposante de Maduro, a participé à la planification. Elle et les autres participants réfutent cette accusation qui est destinée à la salir et peut-être à l’incarcérer. « Le régime essaie une fois de plus de me mettre en cause, dénonce Machado lors d’un entretien à Caracas. Je n’ai aucun rapport avec ces plans. Ils veulent me faire taire, parce que je les ai dénoncés comme une narcodictature. Je veux mettre les points sur les i : je veux que Nicolás Maduro quitte le pouvoir immédiatement, mais qu’il reste en vie pour être traduit en justice, une justice que son régime a refusé aux Vénézuéliens ».

Tant le gouvernement que les conspirateurs ont des raisons pour exagérer ou minimiser les événements : ces derniers veulent davantage de soutien extérieur et que plus d’officiers rejoignent le mouvement avec l’espoir de protéger ceux qui ont été attrapés. Le gouvernement, quant à lui, cherche à justifier une purge qui a commencé alors qu’il affirmait avoir le contrôle total de la situation.

Les participants expliquent que le putsch était prévu pour avril 2017 afin d’empêcher Maduro d’accroître ses pouvoirs au détriment de l’Assemblée nationale [conquise par l’opposition mais mise hors-jeu par la Cour suprême, NLDR]. Mais une rébellion militaire sans lien et de plus faible ampleur a poussé les participants à tout interrompre La planification s’est poursuivie en 2018 avec des réunions secrètes dans des quartiers huppés de Caracas. A un moment donné, l’un des participants se faufila en Colombie avec une fausse moustache et une fausse carte d’identité.

Le mécontentement au sein des forces de sécurité est apparu au grand jour il y a un an quand l’officier de police et pilote Oscar Pérez s’empara d’un hélicoptère et lança des grenades contre des édifices du gouvernement . Maduro a imputé l’attaque au Major général Miguel Rodríguez Torres Miguel Rodríguez Torres Miguel Rodríguez Torres est un militaire et homme politique vénézuélien.
Il a accompagné Hugo Chavez dans sa tentative de coup d’Etat en 1992 (4F). Il participa à la création du SEBIN, la police politique, et fut ministre de la Défense et de la Justice jusqu’en 2014. Il a depuis pris ses distances du gouvernement Maduro, a créé son mouvement politique Movimiento Amplio Desafío de Todos. Le 13 mars, il a été arrêté, accusé notamment de trahison à la patrie.
, un ancien directeur des renseignements qui a rompu avec le gouvernement en 2015. Pérez fut tué par la suite lors d’un raid.

Les arrestations ont commencé en janvier avec des lieutenants des forces spéciales. Ce fut ensuite au tour de Rodríguez Torres et de plusieurs commandants de bataillons d’être arrêtés pour rébellion. Celui-ci est toujours incarcéré.

La plus grande vague d’arrestations s’est produite autour de la date de l’élection présidentielle. Les participants et leurs avocats affirment que les autorités ont arrêté un civil colombien, le fiancé médecin de la seule femme qui aurait participé au complot. Ils disent avoir été torturés, même s’il n’était pas au courant du plan.

Maduro a soigné sa relation avec les militaires. L’an passé, quand plus d’un million de personnes sont descendues dans la rue contre le gouvernement, il a fait confiance aux forces de sécurité pour réprimer les manifestations.

Depuis la mort de Chávez en 2013, il a transféré d’importants pans de l’économie aux militaires, notamment les principaux postes directeurs dans l’entreprise publique de pétrole PDVSA PDVSA
Petróleos de Venezuela
Petróleos de Venezuela SA est la compagnie nationale publique de pétrole du Venezuela.
et le contrôle sur la distribution des aliments. Il a promu des centaines de généraux et amiraux, et des militaires en active ou retraités occupent 9 des 34 ministères de son gouvernement.

Toutefois, une personne bien informée sur ce qui se passe dans l’armée explique que selon des opinions recueillies par le service de renseignement, Machado est fort populaire chez les officiers. Cela peut expliquer pourquoi le gouvernement a tenté de la compromettre dans le putsch. Rocío san Miguel, présidente de l’ONG Control Ciudadano, explique que Maduro garantit aussi son contrôle par la peur, en arrêtant régulièrement des officiers et des soldats et en menant des purges.

« Je ne crois pas dans l’idée que le pouvoir de Maduro ne tienne plus qu’à un fil, explique San Miguel. Il a développé une politique d’État de persécution et de contrôle au sein des forces armées. Il est paranoïaque. Le gouvernement est en train de se protéger. »

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Andrew Rosati

Andrew Rosati

Journaliste, correspondant au Venezuela pour Bloomberg.

Ethan Bronner

Ethan Bronner

Journaliste chez Bloomberg News.

Fabiola Zerpa

Fabiola Zerpa

Journaliste vénézuélienne. Travaille avec Bloomberg News et Armando.info. A coordonné le service d'enquête de El Nacional.

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Traduction
  • F.L. , pour Barril.info

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