×

La justice électorale ne répond plus ! (IV)

Venezuela. La fraude au grand jour

En août 2017, l’une des premières initiatives de l’Assemblée nationale constituante (ANC) est de convoquer les élections régionales. Ce scrutin postposé, reprogrammé puis avancé avant d’être amputé sera finalement ponctué par une fraude grossière.

Quatrième épisode de notre série sur l’injustice électorale : la fraude au grand jour.

Frédéric Lévêque

9 janvier 2019

Le 4 août, c’est la douche froide. C’est désabusés que les opposants au gouvernement de Nicolás Maduro assistent en direct à la télévision à la prestation de serment du demi-millier de députés de l’Assemblée nationale constituante (ANC). Tous s’identifient à la « révolution bolivarienne » et ils vont gouverner formellement durant deux ans, sans contre-pouvoir, sans contrôle démocratique.

Après avoir destitué la Procureur rebelle et fait défiler tous les pouvoirs publics pour qu’ils lui prêtent allégeance, l’ANC exhorte le Conseil national électoral Conseil national électoral
Consejo Nacional Electoral
CNE
Le Conseil national électoral est un pouvoir public autonome. C’est l’institution chargée de garantir et superviser le déroulement de tous les processus électoraux.
(CNE) à organiser les élections régionales. Celles-ci devaient se tenir constitutionnellement en décembre 2016. Les mandats des gouverneurs et des conseillers législatifs en place étaient arrivés à leur terme. Mais à l’automne 2016, le gouvernement semblait freiner des quatre fers pour se mesurer une fois de plus à l’opposition après sa défaite aux législatives 11 mois plus tôt.

Dans un premier temps, alors qu’il vient de suspendre le référendum révocatoire, le CNE annonce le report de ces élections pour la fin du premier semestre 2017. Le gouvernement avait justifié le « retard » par la volonté de l’opposition de convoquer un référendum révocatoire Référendum révocatoire La Constitution de 1999 (art. 72 CRBV) a introduit le mécanisme de référendum révocatoire. Selon une procédure précise, les citoyens peuvent convoquer un référendum révocatoire contre tout élu arrivé à la moitié de son mandat . Un tel référendum a eu lieu contre le Président Chavez en 2004. Il l’a emporté. Celui que voulait organisé l’opposition en 2016 a été annulé pour de supposées fraudes lors de la phase de collecte de signatures. ou par le manque de moyens ! « La priorité n’est pas de faire des élections », avait répondu à l’époque le président Maduro. « La priorité au Venezuela est de relancer l’économie, de s’occuper du peuple, de poursuivre le développement de l’éducation et du logement. Pas de faire des élections. » [1] Le 22 mai 2017, après la convocation de la Constituante, et au milieu d’affrontements de rue quotidiens, la présidente du CNE, Tibisay Lucena, reprogramme pour une seconde fois le scrutin pour le 10 décembre 2017. Une fois en place, l’ANC fait montre de son pouvoir et décrète que les élections non pas régionales mais pour les seuls gouverneurs seront organisées en octobre 2017.

Depuis que les régionales existent (1989), les élections des gouverneurs et des conseils législatifs régionaux sont logiquement simultanées mais l’ANC en décide autrement, sans aucune justification. Est-ce parce que le chavisme Chavisme Le terme « chavisme »est utilisé pour décrire le(s) courant(s) politiques revendiquant l’héritage de Hugo Chavez, décédé en 2013. contrôlait 22 des 23 Conseils législatifs et qu’en cas de mauvais résultat, il aurait pu entraver leurs actions ?

La priorité du gouvernement de Nicolas Maduro semble en tout cas avoir changé après l’entrée en fonction de la Constituante : il se lance dans une frénésie électorale rarement vue qui le verra organiser quatre scrutins en dix mois. Pourtant, tous les voyants économiques sont au rouge et les Etats-Unis ont adopté des sanctions financières contre le pays pour étrangler son économie.

Le pouvoir refuse les substitutions

L’objectif du pouvoir est de surfer sur la conjoncture en profitant du désarroi d’une opposition sortie affaiblie et divisée de ses quatre mois de mobilisations du printemps et de l’élection de l’ANC. Tout est organisé en une poignée de jours : inscription des candidats, validation des candidatures, recours, substitution. [2] Les délais sont très courts. La large coalition d’opposition est prise par surprise. Elle doit présenter des candidatures unitaires si elle veut vaincre l’oficialismo qui dés le16 août avait déjà déterminé sa liste de postulants. Le 10 septembre, des primaires sont organisées à travers le pays dans les états où il n’y a pas de candidats de consensus. Une fois la liste officielle de l’Unidad finalisée, nombre de candidats pré-inscrits se retirent. La coutume institutionnelle veut que l’on puisse modifier ou retirer sa candidature jusqu’à dix jours avant le scrutin. [3] Il n’en sera rien. Le CNE refuse d’opérer les substitutions. [4] Résultat de la manœuvre : les électeurs mal informés ont pu voté pour des candidats ayant annoncé leur retrait. Des votes considérés comme nuls par le pouvoir électoral et qui auraient dû logiquement bénéficier au candidat unique de l’Unidad.

L’état de Bolivar est le seul cas où le refus de la substitution de candidats sur le bulletin électoral a mathématiquement eu un impact. C’est Andrés Velazquez, un vétéran de la politique vénézuélienne, qui y défend les couleurs de l’opposition. A la fin du XXe siècle, le parti de gauche (La Causa R) qu’il dirigeait déjà avait émergé suite à la crise du bipartisme et au processus de décentralisation enclenché au sein de l’État. En 1989, celui que l’on surnomme El indio avait été élu gouverneur de l’état de Bolivar mais des milliers de ses partisans avaient dû descendre dans la rue pour défendre leur vote contre une fraude orchestrée par les adecos [5] dans ce qui était alors un de leurs fiefs, siège des principales industries lourdes du pays.

L’agonisante IVe République avait tenté de lui voler sa victoire mais c’est la Ve [6] qui y est, semble-t-il, arrivée doublement. En effet, selon les résultats officiels, le candidat Velazquez a perdu de 1 471 voix face au militaire chaviste Justo Noguera Pietri. [7] Le troisième, Francisco Sucre, a obtenu 3 787 voix. Il avait pourtant retiré sa candidature après les primaires au profit de M. Velazquez [8] mais le CNE a refusé d’opérer la substitution. Il suffit de faire le compte.

Cette injustice qui se base sur les résultats officiels est très vite passée au second plan, car une magouille bien plus grave est venue lui faire de l’ombre.

Les preuves en main

Les résultats sont proclamés dans la nuit du dimanche 15 au lundi 16 octobre sauf pour l’état de Bolivar. Le lundi à 17h12, Andrés Velásquez apparaît durant quelques minutes sur le site du CNE comme vainqueur, avant que son visage ne disparaisse. En effet, grâce à l’automatisation, dès que le logiciel estime que la tendance est irréversible, le visage du vainqueur s’affiche. L’opposition exige alors du CNE qu’il proclame la victoire de son candidat. [9] La polémique enfle. Il faudra attendre le mercredi 18 octobre pour que l’arbitre électoral se prononce enfin en annonçant la victoire de… Justo Noguera Pietri, le candidat du PSUV PSUV
Parti socialiste unifié du Venezuela
Le Parti socialiste unifié du Venezuela est le parti politique fondé en 2006 par Hugo Chavez pour remplacer le Mouvement Cinquième République.
, le parti gouvernemental.

La candidat Velazquez est annoncé vainqueur sur le site du CNE

Que s’est-il passé entre-temps ? Une fois le résultat devenu irréversible, la transmission automatique des données a été interrompue. Un problème technique ont justifié les autorités. Les votes restants ont été transférés manuellement depuis le bureau régional du CNE, d’où les témoins de l’opposition ont été expulsés.

Fin de l’histoire ? Que nenni. M. Velasquez dénonce immédiatement une fraude, et à la différence des accusations presque pavloviennes que profère habituellement l’opposition, M. Velasquez dispose de preuves pour étayer son accusation : « Jamais, nous n’avions eu les preuves complètes en mains  ». II détient légalement les registres originaux de tous les bureaux de votes et leurs résultats ne sont pas les mêmes que ceux annoncés par l’autorité électorale. Même le journaliste Maurice Lemoine Maurice Lemoine Journaliste français et ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, spécialiste de l’Amérique latine. , peu enclin à l’objectivité sur le Venezuela, reconnaît qu’il détient « des documents susceptibles de mettre en évidence des irrégularités  ». [10] Les machines produisent une preuve imprimée du vote sur papier. Les témoins de chaque camp présent doivent signer l’acte de totalisation de chaque bureau de vote avant que les données ne soient transmises par voie électronique à Caracas. Il est donc possible de comparer les résultats de chaque bureau de vote avec les résultats annoncés par le pouvoir électoral. S’ils ne correspondent pas, cela signifie qu’il y a eu au minimum un bug et au pire une fraude. [11]

Le Candidat Velazquez montre les preuves de la fraude

Suite à l’élection des députés à l’Assemblée nationale constituante, le 30 juillet 2017, boycottée par l’opposition et donc en l’absence de ses témoins, le CNE n’a pas publié les résultats ventilés par bureaux de vote, empêchant ainsi tout audit, ce qui lui aurait permis de gonfler la participation, selon Smartmatic, l’entreprise qui a fourni la technologie électorale. 75 jours plus tard, le pouvoir a décidé d’ignorer une des principales balises de sécurité du « meilleure système électoral du monde », comme l’a qualifié en 2012 Jimmy Carter.

Le candidat Velasquez a finalement déposé un recours auprès de la Salle électorale de la Cour suprême. Il a été accepté. Mais, à ce jour, le cas n’a pas été éclairci, contrairement aux délais imposés par la loi. Entre-temps, le vainqueur proclamé par le CNE, Justo Noguera Pietri, est entré en fonction. Ce militaire, à la différence des quatre députés suspendus de l’Assemblée nationale, a le droit d’exercer son mandat alors qu’un recours a été déposé et accepté. Deux poids, deux mesures ?


Au Venezuela, la justice électorale ne répond plus !

I . La cohabitation sabordée
II . Le référendum suspendu
III. La souveraineté populaire usurpée
IV. La fraude au grand jour
V. La rébellion masochiste et obéissante du Communard


partagez

Frédéric Lévêque

Frédéric Lévêque

Belge. Master en sciences politiques à l'Université libre de Bruxelles. Coordinateur de RISAL (http://risal.collectifs.net) de 2003 à 2009. Fondateur et coordinateur de Barril.info.

[2Observatorio electoral venezolano, Elección de Gobernadores 2017, Informe de Observación, 15/10/2017.

[4Con una sentencia del TSJ, el CNE niega la sustitución de candidatos, Observatorio Electoral Venezolano, 10 octobre 2017.

[5Adeco, du parti Acción Démocrática.

[6On parle de Ve République depuis l’adoption en 1999 de la Constitution bolivarienne.

[7Chiffres consultés le 5 novembre 2017 : http://www.cne.gob.ve/resultados_re...

[9Vanessa Moreno Losada, Andrés Velásquez publica actas para demostrar que ganó gobernación de Bolívar, Efecto Cocuyo, 19/10/2017.

[10Maurice Lemoine, Insoumission vénézuélienne, Mémoire des luttes, octobre 2017.

[11Anatoly Kurmanaev, Cómo el Gobierno cambió los votos a su favor en el estado Bolívar, La Patilla, 2novembre 2017. Traduction libre d’un article du Wall Street Journal ; Eugenio Martínez, ¿Qué dicen las encuestas sobre la participación electoral el 20 de mayo ?, Prodavinci, 11/05/2018 ; Francisco Toro, PSUV Steals Bolívar State Governor’s Race, Caracaschronicles, 19/10/2017 ; Andrés Velásquez "Soy un sujeto incómodo para la explotación del Arco Minero y para las mafias de las cabillas », Aporrea, 20 octobre 2017.

[13Observatorio electoral venezolano, Elección de Gobernadores 2017, Informe de Observación, 15/10/2017.

[15Con una sentencia del TSJ, el CNE niega la sustitución de candidatos, Observatorio Electoral Venezolano, 10 octobre 2017.

[16Adeco, du parti Acción Démocrática.

[17On parle de Ve République depuis l’adoption en 1999 de la Constitution bolivarienne.

[18Chiffres consultés le 5 novembre 2017 : http://www.cne.gob.ve/resultados_re...

[20Vanessa Moreno Losada, Andrés Velásquez publica actas para demostrar que ganó gobernación de Bolívar, Efecto Cocuyo, 19/10/2017.

[21Maurice Lemoine, Insoumission vénézuélienne, Mémoire des luttes, octobre 2017.

[22Anatoly Kurmanaev, Cómo el Gobierno cambió los votos a su favor en el estado Bolívar, La Patilla, 2novembre 2017. Traduction libre d’un article du Wall Street Journal ; Eugenio Martínez, ¿Qué dicen las encuestas sobre la participación electoral el 20 de mayo ?, Prodavinci, 11/05/2018 ; Francisco Toro, PSUV Steals Bolívar State Governor’s Race, Caracaschronicles, 19/10/2017 ; Andrés Velásquez "Soy un sujeto incómodo para la explotación del Arco Minero y para las mafias de las cabillas », Aporrea, 20 octobre 2017.

Tags
Source

Lire aussi

Venezuela, la prophétie autoréalisatrice
Peste VS choléra ?

Venezuela, la prophétie autoréalisatrice

Depuis le 23 janvier, le Venezuela a deux présidents, Nicolás Maduro et Juan Guaidó. Le premier dénonce une tentative de coup d’État. Le second une usurpation de fonction. L’un cherche à conserver le pouvoir effectif malgré une légitimité électorale...


Les quatre « erreurs stratégiques » de Juan Guaidó
Conflit politique

Les quatre « erreurs stratégiques » de Juan Guaidó

Jusqu’à il y a peu, le président autoproclamé en fonction du Venezuela, Juan Guaidó, était un jeune opposant politique peu connu dans son pays et inconnu dans le monde. Aujourd’hui, deux circonstances ont fait de lui un acteur central dans le processus...


Inscrivez-vous à la Newsletter

2019 © Tous droits réservés.