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Au Venezuela, les médias en ligne prennent le relais

S’il fut une époque, comme en 2002, lors du coup d’État contre Hugo Chávez, où les médias traditionnels étaient assez puissants pour jouer un rôle d’avant-garde dans leur lutte contre le gouvernement, celle-ci est bel et bien révolue. Le rapport de forces médiatique vénézuélien a évolué et c’est de plus en plus sur la toile que des organes de presse continuent à informer et, pour une bonne partie d’entre eux, à combattre le gouvernement.
 La rédaction

Humberto Márquez

30 juin 2018

Au Venezuela, en matière d’information, les médias digitaux ont déjà pris le dessus sur les conventionnels dans un climat politique et économique mouvementé qui menace les libertés d’expression et d’information.

« La fermeture et le rachat de plusieurs médias traditionnels, ou la pression exercée contre des entreprises de médias et des journalistes a encouragé le développement des médias digitaux, au-delà des progrès et la popularisation des technologies  », explique à IPS Omar Lugo, directeur de la plateforme médiatique El Estímulo, et qui peut se prévaloir d’une déjà longue carrière qui l’a conduit à travailler pour des agences internationales et la presse économique.

L’étude « Tendencias de Internet en Latinoamérica », de l’entreprise Tendencias Digitales, estime que « les médias électroniques sont devenus l’alternative pour rester informé au Venezuela  » : 81% des utilisateurs d’Internet vont sur le web pour s’informer, ce qui dépasse la moyenne latino-américaine de 72%.

Dans ce pays de 31,8 millions d’habitants, 62% de la population a accès à internet selon l’Institut national de statistiques, « même si le débit est le plus bas d’Amérique latine, ce qui affecte l’accès à l’information  », prévient Mariaengracia Chirinos, de l’Institut Prensa y Sociedad (YPIS). Une étude de cette organisation a établi qu’en janvier et février 2018, le débit internet était d’à peine 1,6 mégabits par seconde (Mbps) contre une moyenne régionale de 5,6% Mbps.

« La précarité technologique du pays, la lenteur d’Internet et les interventions sur le réseau sont un sérieux problème pour les médias digitaux qui tentent de s’y développer », explique Yelitza Linares, journaliste du portail El Pitazo.

Des responsables de sites perçus comme critiques du gouvernement affirment fréquemment que leurs médias sont bloqués, que des pages sont piratées ou que des programmes automatiques (bots en anglais) saturent les sites de faux visiteurs pour les mettre hors ligne.

Pour Omar Lugo, en plus des problèmes technologiques, le journalisme digital « partage avec les médias traditionnels les mêmes obstacles que sont le difficile accès aux sources d’information, la censure, l’autocensure et la difficile situation économique du pays ».

« Les sources officielles se ferment au journalisme indépendant, explique-t-il. Sur notre site El Interés, spécialisé en économie, il est impossible d’obtenir une interview avec un ministre ou un haut responsable du gouvernement. Il n’y a pas d’accès aux centres de décisions, aux entreprises publiques, aux statistiques financières ou aux données sanitaires  ».

Un autre problème, déplore-t-il, est « l’effondrement de l’économie qui affecte toute l’industrie, tous les médias. La publicité disparaît, le contrôle des changes empêche l’importation de fournitures et d’équipements, et l’hyperinflation Hyperinflation Le phénomène de l’hyperinflation correspond à une inflation excessivement élevée et incontrôlable. On parle réellement d’hyperinflation lorsque les prix augmentent de plus de 50% par mois. Les pays y étant confrontés sont généralement conduits à une crise monétaire et économique. fait croître les coûts et détruit la capacité des médias à rémunérer de façon adéquate les employés et les collaborateurs ».

Le Produit intérieur brut PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
(PIB) du Venezuela a chuté de 37% au cours des quatre dernières années. L’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. a atteint 2 700% en 2017, selon des firmes de consultance et la Commission des finances de l’Assemblée nationale (dominée par l’opposition). Il n’y a pas de chiffres officiels.

Nager à contre-courant

Les médias digitaux - une cinquantaine de portails informatifs et agrégateurs de contenu - se sont développés au cours de la dernière décennie à mesure que des journaux, télévisions et radios ont fermé, se sont affaiblis ou ont changé de propriétaire.

En 2007, Radio Caracas TV (RCTV) a perdu sa concession sur ordre du président de l’époque Hugo Chávez (1999-2013). Durant plusieurs décennies, elle était la plus ancienne et la plus populaire télévision du pays. Depuis, le contrôle des chaînes de télévision et des stations de radio s’est traduit sous la forme d’amendes, de fermetures, de retrait de licences et de licenciements.

De nombreux médias imprimés ont été piégés par le sévère contrôle des changes en vigueur depuis 2003. Cette mesure leur a bloqué l’accès aux devises nécessaires pour importer du papier et des fournitures. Des quotidiens emblématiques sont devenus des hebdomadaires, ont réduit leur nombre de pages et leur tirage, ont fini par mettre la clé sous le paillasson ou tente de survivre sur Internet.

Salle de rédaction de El Estímulo  // © Humberto Márquez/IPS  //

En 2013, avec Nicolás Maduro à la présidence de la République, deux importants journaux nationaux (El Úniversal et Últimas Noticias) et la chaîne toute info Globovisión ont changé de propriétaire au travers d’opérations financières très opaques, ce qui a conduit à un changement de ligne éditoriale plus en phase avec le gouvernement.

IPYS Venezuela, une organisation non gouvernementale (ONG) qui se consacre depuis 2002 à la liberté d’expression, rapporte que 100 médias ont été fermés depuis 2005, dont 60 rien que sous Maduro.

57 médias audiovisuels ont été suspendus lors de sa présidence, dont les chaînes internationales CNN en Español, TN (Argentine), NTN24, RCN et Caracol (Colombie) qui ont été retirées des bouquets des chaînes payantes.

A cela s’ajoute la difficulté du travail sur le terrain. Surtout quand les journalistes doivent couvrir des épisodes tendus de la polarisation politique dont souffre le pays. En 2017, par exemple, le conflit a pris la forme de quatre mois de manifestations et d’affrontements de rue qui ont fait plus de 100 victimes.

Espacio Público, une autre ONG spécialisée dans la liberté d’expression et d’information, a comptabilisé 1 001 cas de violation de la liberté d’expression en 2017 : agressions, menaces, arrestations de journalistes, dommages matériels (équipement), actes de censure, fermetures etc.

« Il n’y a pas un jour sans qu’un média ne soit cité comme ennemi de l’État. Des groupes proches du gouvernement pratiquent l’intimidation. Il y a des restrictions propres à la situation économique pour avoir accès à des sources ou à du papier. On nage à contre-courant  », explique à IPS la journaliste Luz Mely Reyes, directrice du site Efecto Cocuyo.

Dans une telle situation, plusieurs médias digitaux ont décidé de s’allier. D’abord pour échanger afin de se protéger, eux et les journalistes qui fournissent le contenu, dans le contexte hostile dans lequel ils exercent. Mais également « pour couvrir certains faits d’actualité, pour des ateliers de formation, des tables de discussion, pour accéder à du contenu ou le diffuser. A Efecto Cocuyo, nous avons travaillé avec Animal Político (Mexique), Ojo Público (Pérou) et le département web de El Tiempo (Colombie)  », détaille Reyes, qui a une trajectoire reconnue dans le journalisme d’investigation et l’analyse politique.

El Pitazo, Runrunes et TalCual, qui n’est plus qu’un site après avoir été un journal papier, ont mis leurs forces en commun pour rechercher de la publicité afin de rentabiliser leurs sites.

« Nous cherchons des mécanismes de coopération pour plus de sécurité dans le travail, face aux agressions qui ne sont pas seulement physiques mais judiciaires. Une « loi contre la haine » [adoptée fin 2017 par l’Assemblée nationale constituante, NDLR] permet de criminaliser la presse, et cela u milieu de batailles politiques très dures  », dénonce Lugo.

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Humberto Márquez

Humberto Márquez

Journaliste vénézuélien. A été entre autres correspondant pour IPS, l'Agence France Presse (AFP) et El Nacional de Caracas entre 1997 y 2002.

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Traduction
  • F.L. pour Barril.info

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