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CLACSO version 2018 : entre ventriloquie et absence d’autocritique

Maristella Svampa

10 décembre 2018

L’ouverture fin novembre du Forum de la Pensée critique du Conseil latino-américain de sciences sociales (CLACSO) [1] s’est surtout apparenté à une litanie de slogans arrêtés dans le temps. Le manque d’autocritique sur les « progressismes » [2] a été total, marqué par la solidarité inconditionnelle exprimée par les voix émues des animateurs et animatrices, parmi lesquels alternaient des journalistes ou des universitaires connus, clairement identifiés comme proches des « progressismes ».

CLACSO TV

C’était #CLACSO2018, le plus grand événement académique du monde

https://youtu.be/vPqmEWgrze8

Sans aucune réflexion autocritique, le discours de Cristina Fernández de Kirchner [Présidente de l’Argentine de 2007 à 2015, NDLR] a été politiquement égocentrique. Bien que ce ne soit pas une nouveauté, il est surprenant que l’ex-présidente croie avoir tout inventé, y compris les mouvements sociaux ! « En 2001 il y avait des piqueteros [3] dans la rue, il n’y avait pas de mouvements sociaux ; aujourd’hui, il y a des organisations sociales qui sont les enfants de notre propre gouvernement », a-t-elle osé dire, sans la moindre hésitation.

Le seul qui a osé remettre en question le bilan des « progressismes » d’un point de vue de gauche fut le colombien Gustavo Petro Petro Créé en 2017, le Petro est un « cryptoactif » émis par l’État vénézuélien. Sa valeur serait garantie par l’équivalent de cinq milliards de barils de pétrole gisant sous le sol d’un grand bloc situé dans la ceinture de l’Orénoque, le plus grand réservoir de pétrole de la planète. En l’acquérant, le propriétaire d’un Petro acquerrait par la même occasion les droits sur un baril de pétrole dudit bloc.

Le projet soulève deux problèmes. Une fois dépouillé des néologismes liés au monde de la cryptomonnaie — à la mode il y a quelques années —, le petro ressemble étrangement à une simple émission de dette souveraine. Or, pour être légale, toute nouvelle émission requiert l’approbation de l’Assemblée nationale, avec laquelle le gouvernement vénézuélien se trouve en conflit ouvert depuis qu’elle est contrôlée par l’opposition. En outre, la production pétrolière suit une courbe descendante sans donner de signe de rebond ; cela complique l’estimation de la valeur d’un pétrole encore sous terre, dont l’extraction future nécessiterait de lourds investissements que Caracas ne peut pas se permettre à l’heure actuelle. De fait, le bloc Ayacucho 1, apporté en garantie du petro, ne produit toujours rien.

Source : Temir Porras Ponceleón, Le Monde diplomatique, novembre 2018.
[ancien candidat présidentiel colombien en 2018, NDLR]. Il a adopté la critique du néo-extractivisme Extractivisme
Extractiviste
Faisant référence, au départ, aux activités extractives au sens strict (mines et hydrocarbures), il est de plus en plus utilisé dans les milieux universitaires et militants pour désigner, par extension, l’accélération de toutes les activités d’exploitation des ressources naturelles à échelle industrielle et la place centrale de ces secteurs d’activité pour les économies exportatrices de matières premières.
 [4] et a évoqué l’enjeu de civilisation qui est devant nous, celui de la nécessaire option en faveur de la vie que les gauches doivent prendre aujourd’hui.

Resistiendo con Aguante

Gustavo Petro, Foro Mundial de Pensamiento Crítico, CLACSO, 2018

https://youtu.be/bfVgDrqIFfs

Les voix critiques de certains intellectuels ont été entendues le deuxième jour du forum. Celle du collègue vénézuélien Edgardo Lander, qui a proposé une réflexion critique sur ce qui arrive au Nicaragua et au Venezuela, fut la plus remarquable, mais resta assez solitaire.

Juan Afonso

Edgardo Lander, Foro Mundial de Pensamiento Crítico, CLACSO, 2018

https://youtu.be/T3aHEdE8wsk

Bien que le discours du vice-président bolivien Álvaro Garcia Linera ait ébauché une timide analyse des « limites du progressisme », il a semblé placer ses attentes et espoirs dans une « vague progressiste » à venir plutôt que sur l’expérience politique elle-même.

En tout cas, durant ces deux jours du méga forum, retransmis en direct sur Youtube, rien ou presque n’a été dit sur les causes de la montée des droites ou extrêmes droites, dans un contexte de fin du cycle du « progressisme ». Rien ou presque n’a été dit sur la question de la corruption à grande échelle, ni sur les inégalités et la concentration économique qui ont marqué cette fin de cycle ni non plus sur la fabuleuse concentration de pouvoir politique aux mains de certains leaders, hommes ou femmes. Pour beaucoup, le problème c’est toujours l’autre, le néolibéralisme, les médias hégémoniques, les droites tout court.

Bien que le CLACSO intègre des centres et groupes de travail très hétérogènes, sa ligne politique a consisté ces dernières années en un appui inconditionnel et acritique des « progressismes ». Cela lui a porté préjudice comme institution et lui a enlevé de la crédibilité. Car loin de devenir une fabrique de la pensée critique, diverse, plurielle, il y a plutôt tendance, depuis son secrétariat, à homogénéiser les points de vue et les visions, transformant l’institution en un ventriloque des leaders, hommes ou femmes, du « progressisme ». Le discutable art de la ventriloquie s’est combiné avec l’expansion d’une espèce de commissariat politique régional, que certains ex-secrétaires du CLACSO exercent encore aujourd’hui avec une véhémence particulière contre les critiques exprimées au sein même des gauches sur le néo-extractivisme, l’autoritarisme grandissant des gouvernements du Venezuela et du Nicaragua, et même de la fermeture d’espaces pluralistes en Bolivie.

Sur le plan politique, je crois que nous avons besoin dans la région de plus de voix critiques comme celle de Gustavo Petro et de moins de discours auto-complaisants comme celui de Cristina Fernández-Kirchner, si nous aspirons réellement à recréer les gauches et à affronter l’avancée de la droite et de l’ultra-droite.

Quant au CLACSO, espérons que sa nouvelle direction soit plus ouverte et plurielle et que le changement de paysage politique (la préoccupante droitisation) ne finisse pas par imposer une lecture unique de ce qui est arrivé ces dernières années.

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Maristella Svampa

Maristella Svampa

Sociologue, professeur à l’Université de General Sarmiento (Buenos Aires) et chercheuse au Conicet, auteur des différents ouvrages, dont « La sociedad excluyente, Argentina bajo el signo del neoliberalismo » (2005) ou « Del cambio de época al fin de ciclo. Gobiernos progresistas, extractivismo y movimientos sociales en América Latina » (2017).

[1[NDLR] Le Conseil latino-américain des sciences sociales (CLACSO) a été fondé en 1967 et est associé à l’Unesco. Il regroupe 654 établissements d’enseignement, d’institutions d’enseignement supérieur et de recherche, originaires de 51 pays d’Amérique latine et du monde. Le Forum de la pensée critique fait partie des réunions internationales organisées par l’institution. Des personnalités de CLACSO ont servi de référence, plus d’une fois au cours de la dernière période, à un anti-impérialisme aux couleurs campistes.

[2[NDLR] Si, en français, on a souvent parlé de vague rose ou de gauches pour qualifier les gouvernements arrivés au pouvoir au début du 21e siècle en Amérique latine (Chávez, Lula, Kirchner, Morales, Correa, etc.), le concept de « progressismo » est davantage utilisé par les chercheurs.

[3[NDLR] Les piqueteros, as sont des mouvements sociaux apparus en Argentine dans les années 90. Le mot est une extension de «  piquete » qui désigne en Argentine le blocage des axes routiers réalisés au début par des travailleurs protestant contre des privatisations ou des licenciements, puis par des travailleurs au chômage exigeant des subsides de l’Etat. Les piqueteros ont joué un rôle important dans les mobilisations autour de la crise économique de 2001.

[4[NDLR] Le « néo-extractivisme » latino-américain est un concept développé notamment par Eduardo Gudynas pour qualifier le mode de développement mis en œuvre au début du 21e siècle par les gouvernements « progressistes » de la région, basé sur l’appropriation et l’exploitation de la nature pour financer les programmes sociaux de réduction de la pauvreté. A la différence de l’extractivisme, l’État joue un rôle très actif dans l’exploitation des ressources naturelles. 
Lire à ce sujet : Eduardo Gudynas, Diez Tesis urgentes sobre el nuevo extractivismo, 2009.

[5[NDLR] Le Conseil latino-américain des sciences sociales (CLACSO) a été fondé en 1967 et est associé à l’Unesco. Il regroupe 654 établissements d’enseignement, d’institutions d’enseignement supérieur et de recherche, originaires de 51 pays d’Amérique latine et du monde. Le Forum de la pensée critique fait partie des réunions internationales organisées par l’institution. Des personnalités de CLACSO ont servi de référence, plus d’une fois au cours de la dernière période, à un anti-impérialisme aux couleurs campistes.

[6[NDLR] Si, en français, on a souvent parlé de vague rose ou de gauches pour qualifier les gouvernements arrivés au pouvoir au début du 21e siècle en Amérique latine (Chávez, Lula, Kirchner, Morales, Correa, etc.), le concept de « progressismo » est davantage utilisé par les chercheurs.

[7[NDLR] Les piqueteros, as sont des mouvements sociaux apparus en Argentine dans les années 90. Le mot est une extension de «  piquete » qui désigne en Argentine le blocage des axes routiers réalisés au début par des travailleurs protestant contre des privatisations ou des licenciements, puis par des travailleurs au chômage exigeant des subsides de l’Etat. Les piqueteros ont joué un rôle important dans les mobilisations autour de la crise économique de 2001.

[8[NDLR] Le « néo-extractivisme » latino-américain est un concept développé notamment par Eduardo Gudynas pour qualifier le mode de développement mis en œuvre au début du 21e siècle par les gouvernements « progressistes » de la région, basé sur l’appropriation et l’exploitation de la nature pour financer les programmes sociaux de réduction de la pauvreté. A la différence de l’extractivisme, l’État joue un rôle très actif dans l’exploitation des ressources naturelles. 
Lire à ce sujet : Eduardo Gudynas, Diez Tesis urgentes sobre el nuevo extractivismo, 2009.

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  • Revue A l’Encontre. Révisée par Barril.info.

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