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La transition polonaise comme modèle ?

Comment le Venezuela peut trouver une solution pacifique à sa crise politique

Jeffrey Sachs

27 janvier 2019

Les événements au Venezuela pourraient mener à un conflit catastrophique. La société vénézuélienne est profondément divisée entre le président Nicolas Maduro et ses partisans, soutenus par l’armée, et une opposition dirigée par le président autoproclamé Juan Guaido, leader de l’Assemblée nationale.

Selon le Wall Street Journal, qui cite un haut responsable de l’administration américaine, les États-Unis ont promis de soutenir Guaido dans le cadre d’un plan secret élaboré durant plusieurs semaines. Les États-Unis, ainsi que le Canada et plusieurs gouvernements latino-américains, ont rapidement reconnu Guaido comme président, tandis que la Chine et la Russie soutiennent Maduro. Une étincelle pourrait déclencher une guerre civile.

Aucun des deux camps ne semble disposé à céder sans se battre et de nouvelles élections dans ces circonstances seraient très périlleuses. Si le Venezuela avait un système parlementaire, de nouvelles élections pourraient conduire à une large coalition entre plusieurs petits partis. Malheureusement, avec le système présidentiel vénézuélien, une élection maintenant, si elle était organisée d’une manière ou d’une autre, accentuerait à la fois la forte polarisation entre Maduro et l’opposition - et la menace d’une guerre civile.

La décision des États-Unis de reconnaître Guaido est une provocation. Le problème, c’est que les États-Unis ont de longs antécédents en matière d’intimidation et d’intervention dans la région. Ces interventions américaines, tant directes qu’indirectes, ont mené sur plus d’un siècle à des dizaines de changements de régime. Même si Guaido réussit dans sa course au pouvoir, des millions de personnes en Amérique latine et dans le monde considéreront le renversement de Maduro comme le dernier exemple de changement de régime made in USA.

La nomination le vendredi 25 janvier du néoconservateur Elliott Abrams comme nouvel envoyé spécial du président Trump pour le Venezuela, deux jours seulement après que l’autoproclamation de Guaido, ne fera qu’alimenter les accusations. Par le passé, Abrams a plaidé en faveur du soutien armé aux Contras nicaraguayennes [contre le gouvernement sandiniste au Nicaragua, ndlr] et a plaidé coupable à deux chefs d’accusation pour avoir caché des informations au Congrès au sujet de manœuvres secrètes pour armer les forces rebelles - avant d’obtenir une grâce présidentielle. Même si Guaido réussit à prendre le pouvoir, l’opinion selon laquelle les États-Unis ont une fois de plus contribué à orchestrer le changement de régime va laisser des traces au Venezuela et dans la région pour les années à venir.

Au lieu d’un changement de régime dirigé par les États-Unis, les deux parties doivent se partager le pouvoir temporairement, jusqu’à de nouvelles élections, peut-être en 2021. Cela semble inconcevable, mais l’histoire montre qu’il est possible de le faire. La transition réussie de la Pologne vers la démocratie en 1989 est un exemple pertinent. Au début de 1989, la Pologne était au bord de la catastrophe avec un gouvernement communiste extrêmement impopulaire, une économie par terre et une hyperinflation Hyperinflation Le phénomène de l’hyperinflation correspond à une inflation excessivement élevée et incontrôlable. On parle réellement d’hyperinflation lorsque les prix augmentent de plus de 50% par mois. Les pays y étant confrontés sont généralement conduits à une crise monétaire et économique. naissante.

Dans le cas de la Pologne, la transformation rapide a commencé avec les politiques de réformes économiques et d’ouverture de Mikhaïl Gorbatchev - connues comme la Perestroïka et la Glasnost. Le régime communiste et l’opposition représentée par Solidarnosc sont arrivés à un accord en 1989, qui a permis l’organisation plus tard dans l’année d’élections partiellement libres pour le parlement polonais , ce qui a mis le pays sur la voie d’une profonde réforme économique.

Alors que Solidarnosc a remporté une victoire significative avec une majorité à la chambre haute du parlement, les communistes ont conservé le contrôle de la chambre basse. Le mouvement Solidarnosc a brillamment trouvé un moyen de sortir pacifiquement de l’impasse et a proposé la solution connue sous le nom de « Votre Président, notre Premier ministre ». Les communistes ont conservé la présidence et les « ministères de pouvoir » de l’Intérieur et de la Défense, tandis que l’un des dirigeants de Solidarnosc est devenu Premier ministre avec le pouvoir de nommer son gouvernement.
 
Ce compromis a été mis en pratique et s’est maintenu sous la supervision et avec le soutien de Gorbatchev, des États-Unis, de l’Europe et du Pape Jean-Paul II. Les communistes ne se sont pas immiscés dans la gestion économique. En effet, le nouveau gouvernement polonais a lancé la réforme la plus ambitieuse de l’histoire moderne, destinée à réintégrer la Pologne dans l’économie européenne. Les réformes ont fonctionné. L’effondrement économique a été stoppé et la croissance a repris, mettant la Pologne sur la voie de l’adhésion à l’Union européenne.
 
La violence a été complètement évitée. En 1990, Wojciech Jaruzelski, le dernier dirigeant communiste de la Pologne, a démissionné et Lech Walesa a été élu comme président. Évidemment, la situation internationale avait radicalement changé, avec la chute du mur de Berlin et la dissolution ultérieure de l’Union soviétique en décembre 1991.
 
La Pologne en 1989 n’est pas le Venezuela d’aujourd’hui, mais la comparaison est pertinente. Le Venezuela, comme la Pologne par le passé, a besoin d’un compromis permettant d’éviter un confrontation violente, un coup d’État militaire, une guerre civile ou, plus désastreux encore, une guerre par procuration entre des contingents soutenus par les États-Unis et des contingents soutenus par la Russie. Un scénario aussi sombre peut sembler fantaisiste, mais la Syrie a été déchirée par une telle guerre par procuration au cours des huit dernières années.
 
Et comme la Pologne, le Venezuela s’est effondré économiquement. C’est le triste et prévisible résultat de l’échec des politiques sous Maduro, également alimenté par les sanctions économiques américaines qui ont encore davantage comprimé la production pétrolière du Venezuela et aggravé grandement la déconfiture du pays.
 
Maduro a été réélu en 2018 au cours d’une élection que la plupart des membres de l’opposition ont boycottée. L’hyperinflation a maintenant atteint le taux de 1 million % par an, avec des signes d’accélération. Le Venezuela a manqué à ses obligations extérieures [il est en défaut de paiement sur certaines dettes, ndlr], y compris des sommes énormes dues à la Chine et à la Russie, qui vont sans doute essayer de protéger leurs intérêts. 
 
Bref, toutes les parties ont une bonne raison urgente de faire des compromis. L’armée vénézuélienne aspire à protéger sa position privilégiée au sein du système Chávez-Maduro, tout en souhaitant mettre fin à la catastrophe économique et éviter une massive effusion de sang. Maduro entend conserver le pouvoir, mais est clairement incapable de résoudre la crise économique vénézuélienne. Il a perdu la confiance de l’écrasante majorité de la population. Pourtant, il a encore pour l’instant le soutien de l’armée.
 
La crise humanitaire au Venezuela est également très grave, avec la faim, de graves pénuries de médicaments et une vague massive d’émigration.
 
Ce sombre panorama pourrait favoriser une solution à la polonaise. Un tel compromis permettrait à Maduro de rester président, les militaires détiendraient les ministères de la Défense et de l’Intérieur, et les forces de l’opposition occuperaient les ministères civils et la Banque centrale du Venezuela. M. Guaido, ou un autre chef de l’opposition, serait Premier ministre, dirigerait le gouvernement civil et guiderait la politique économique du Venezuela. Des élections seraient convenues pour 2021 ou 2022, peut-être dans le cadre d’un système semi-parlementaire d’ici là.
 
Les grandes puissances extérieures, notamment les États-Unis, la Chine et la Russie, ainsi que les pays voisins, accepteraient et superviseraient la fin des sanctions économiques, la régularisation des relations économiques avec les institutions internationales et la formulation d’un programme de stabilisation d’urgence. Tous les pays créanciers seraient prêts à prendre des mesures urgentes, telles que la restructuration de la dette, nécessaire pour mettre fin à l’hyperinflation catastrophique. Le Conseil de sécurité de l’ONU soutiendrait ces mesures.

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Jeffrey Sachs

Jeffrey Sachs

Jeffrey Sachs est professeur et directeur du Center for Sustainable Development de la Columbia University.

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  • F.L., Barril.info

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