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De la responsabilité de la Chine dans la crise vénézuélienne

Si les sanctions financières de l’administration Trump, adoptées en août 2017, rendent difficile une sortie de crise pour le Venezuela, la Chine porte aussi une responsabilité dans la désastreuse situation économique du pays. En dirigeant la majorité de ses crédits et investissements dans le secteur primaire et les infrastructures, elle a établi une relation bilatérale inégale enfermant encore plus le Venezuela dans son rôle de fournisseur de matières premières, et donc dans sa condition de dépendance et de vulnérabilité systémique.

Emiliano Terán Mantovani

21 octobre 2018

A chaque signature de nouveaux accords entre le Venezuela et la Chine s’ensuit une nouvelle série de louanges officielles sur la relation avec le « géant » asiatique. Le 13 septembre dernier, le président Maduro a déclaré depuis Pékin que sa visite inaugurait « une nouvelle ère dans les relations entre la Chine et le Venezuela  », que cela « exalterait tout ce que nous avons déjà construit avec le Commandant Chávez  ». Le gouvernement chinois a quant à lui rappelé sa déjà traditionnelle doctrine d’alliances basées sur un pied d’égalité et le respect mutuel, en accord avec le principe d’avantages réciproques.

El Pitazo / VTV

Le Président Maduro arrive en Chine pour « initier une nouvelle ère de relations économiques »

https://youtu.be/uSx6uy2DipU

Toutefois, avant d’être un sauveur ou un fidèle allié, la Chine porte une responsabilité dans la grave crise que traverse le Venezuela aujourd’hui, dans la mesure où elle a joué un rôle clé dans l’approfondissement des maux du rentisme et de l’extractivisme Extractivisme
Extractiviste
Faisant référence, au départ, aux activités extractives au sens strict (mines et hydrocarbures), il est de plus en plus utilisé dans les milieux universitaires et militants pour désigner, par extension, l’accélération de toutes les activités d’exploitation des ressources naturelles à échelle industrielle et la place centrale de ces secteurs d’activité pour les économies exportatrices de matières premières.
et de notre condition de dépendance et de vulnérabilité systémique.

Le gouvernement chinois n’a pas seulement dirigé la majorité de ses crédits et investissements dans le secteur primaire Secteur primaire
Reprimarisation
Primarisation
En économie, le secteur primaire est le premier secteur défini dans la loi des trois secteurs. Il est parmi les trois secteurs économiques définis dans la comptabilité nationale et regroupe les activités liées à l’exploitation de ressources naturelles : agriculture, sylviculture, pêche et activités minières1. Le secteur primaire rassemble l’ensemble des activités qui produisent des matières premières non transformées.


Source : Wikipedia
et les infrastructures – il destine 90% de ses investissements directs en Amérique latine à l’extraction de ressources et dans le domaine énergétique – mais il a tissé une relation bilatérale en subordonnant le Venezuela par l’octroi progressif de crédits que Caracas rembourse par des envois quotidiens de pétrole, calculés en devises (US$) selon le prix du baril du jour (la base du fonctionnement du Fonds chino-vénézuélien Fonds chino-vénézuélien Le Fonds chino-vénézuélien est un mécanisme de financement binational de projets conjoints. il a été créé en 2007.
Parmi les initiatives mises en oeuvre, il y a par exemple les joint-venture (« empresas mixtas ») établis entre des entreprises publiques chinoises et vénézuéliennes pour exploiter les ressources minérales dans l’état de Bolivar ou pour développer la production pétrolière dans la Ceinture de l’Orénoque.
).

Développement - endettement

Dans un premier temps (2007-2014), ce binôme développement/endettement faisait du brut à extraire la garantie du remboursement (en créant de fait une situation d’hypothèque), pour financer ainsi le délire de développement et extractiviste du « Venezuela puissance énergétique mondiale  », comme indiqué dans le Plan de la Patrie 2013-2019. Celui-ci se base fondamentalement sur la croissance de la production dans la Ceinture de l’Orénoque (Plan Siembra Petrolera).

En théorie, l’expansion de l’extractivisme devait permettre d’amortir la dette, garantir la stabilité et favoriser la croissance de la consommation intérieure, pour ainsi augmenter l’importation de produits chinois au Venezuela - il était prévu qu’une partie des prêts soient utilisés pour la consommation de marchandises asiatiques [1] – et pour augmenter l’offre de pétrole vénézuélien, en sachant que la Chine est le second consommateur mondial de brut et qu’elle a intérêt à diversifier ses fournisseurs.

L’appétit de la Chine pour les « ressources naturelles » va bien au-delà du pétrole. C’est la principale consommatrice mondiale de fer, de charbon thermique, de produits finis en acier, de plomb affiné, d’aluminium de première fusion, de zinc, de cuivre et de nickel raffinés, pour ne mentionner que les plus importants. D’où son orientation à favoriser le développement de l’extractivisme dans toute l’Amérique latine.

Au Venezuela, elle est la principale source de financement de l’expansion de l’exploitation minière industrielle, bien avant que Chávez n’évoque pour la première fois le projet d’Arc minier de l’Orénoque Arc minier de l’Orénoque
Arco Minero del Orinoco
AMO
L’Arc minier de l’Orénoque, ce sont 111 843 km2 déclarés comme « zone de développement stratégique nationale » par le gouvernement Maduro en février 2016. Cette zone représente 12% du territoire vénézuélien et est plus grande que le Portugal. L’objectif du gouvernement est d’y développer l’exploitation minière - déjà existante - de manière industrielle en attirant les capitaux étrangers afin d’avoir une autre source de revenus face à l’effondrement de sa production pétrolière. Ce projet est notamment dénoncé pour mettre en danger la biodiversité, les principales sources d’eau douce du Venezuela et même la survie de plusieurs ethnies indigènes.
(AMO) en 2011 ou l’effondrement économique qui sert aujourd’hui de justification à ce projet [2].

En 2009, la China Development Bank a signé avec le Venezuela un accord d’un milliard US$ pour financer la Corporación Venezolana de Guayana Corporación Venezolana de Guayana
Corporation vénézuélienne de Guyane
La Corporación Venezolana de Guayana est un conglomérat d’entreprises publiques fondé en 1960 et chargé de l’exploitation de ressources naturelles (forêts, fer, bauxite, or, diamants, etc.) pour le développement du pays.
(CVG). En 2010, l’entreprise d’État chinoise Citic a été chargée d’élaborer la Carte minière du Venezuela – « l’exploration géologique des réserves minérales du pays  ». Et en 2012, c’est avec cette même compagnie qu’un accord de joint-venture a été signé pour exploiter la mine d’or de Las Cristinas [3] (aujourd’hui située sur le territoire couvert par le projet d’Arc minier de l’Orénoque).

Pendant que son associé vénézuélien parlait d’« indépendance » - l’objectif premier du Plan de la patrie -, la relation bilatérale inégale dessinée par la Chine enfermait encore plus le Venezuela dans son rôle de fournisseur de matières premières. A l’époque, on était déjà en droit de se poser certaines questions : que se passera-t-il en cas d’un effondrement des prix du pétrole ? Qu’implique le choix de destiner une plus grande part de la production pétrolière nationale au remboursement de dettes, dans une situation de contraction et de crise économiques ?

La crise, le conflit politique et le boom de la corruption, en plus de la mort de Chávez et des différentes ingérences des Etats-Unis vont se développer dans un contexte marqué par de sévères distorsions économiques (qui s’intensifient entre 2009 et 2013) : approfondissement de la primarisation économique, forte vulnérabilité alimentaire, érosion de la valeur de la monnaie, expansion des dépenses et de la consommation rentistes, hauts niveaux d’endettement public sans contrepartie productive, etc. Avec l’œil sur ses objectifs stratégiques régionaux, la Chine a joué un rôle actif dans la subordination « néo-extractiviste » du Venezuela ces dernières années et les conséquences qui en découlent aujourd’hui

Endettement - ajustement

La seconde période, de 2014 à nos jours, de cette relation de soumission bilatérale est marquée par le binôme endettement-ajustement. L’octroi de crédits a été un des principales relations de type impérial du pays asiatique avec lesdits « pays en voie de développement » ou « émergents ». C’est ainsi que la Chine a accru sa présence dans ces économies et les a transformées en « nouvelles » zones d’influence. La China Development Bank, l’Export-Import Bank ou la Bank of China sont les principaux moyens financiers par lesquels le géant « rouge », depuis la crise financière de 2008, a prêté plus d’argent que la Banque mondiale ou la Banque asiatique de développement. Dans la région, la Chine ne s’est pas limitée au Venezuela. Elle a aussi accordé des financements contre du pétrole à d’autres pays comme l’Équateur et le Brésil.

Ce qui saute aux yeux, c’est qu’en temps de crise, la domination financière – expression du (néo)colonialisme – permet non seulement d’accroître la dépendance des économies satellites aux centres impériaux, mais aussi d’influer – ou même diriger - des processus de restructuration économique mise en œuvre dans ces pays tendant à la dérégulation et la flexibilisation, et par conséquent à des formes d’ « accumulation par dépossession Accumulation par dépossession L’« Accumulation par dépossession » est un concept développé par le géographe britannique David Harvey et qui est pour lui la marque de fabrique du nouvel impérialisme.  ». Cela a été par exemple un des modes d’action du Fonds monétaire international (FMI) dans le cadre dudit « Consensus de Washington Consensus de Washington L’expression « Consensus de Washington » est due à J. Williamson (1991). Ce dernier a recensé dix mesures, qui demeurent d’actualité, appliquées aux pays en développement et constituant le paradigme à partir duquel les politiques de développement ont été pensées.  » et sans aucun doute une logique fondamentale de l’expansion de l’influence géopolitique de la Chine et de la croissance et consolidation de son empire.

De cette manière, face aux limites de remboursement et même à la possibilité de défaut du Venezuela, des restructurations de la dette ont été convenues impliquant une diminution du nombre de barils envoyés quotidiennement et un allongement des délais de paiement. Ces concessions ont un coût. La vulnérabilité financière croissante du Venezuela accroît l’influence chinoise dans la gestion politique et économique du pays. Ce n’est pas un hasard si un mois à peine après la formalisation du Quatrième protocole d’amendement des paiements de la dette (octobre 2014, au début de la chute du prix du pétrole) ont été décrétées les Zones économiques spéciales, une des figures emblématiques du néolibéralisme à la chinoise (« Consensus de Pékin Consensus de Pékin Le Consensus de Pékin (ou Consensus de Beijing) est un terme décrivant la diplomatie et le modèle de développement proposé par la République populaire de Chine, en particulier auprès des pays en voie de développement, notamment en Afrique. L’Occident et la Chine ont ici des positions très différentes sur les besoins et méthodes pour soutenir le développement de ces pays. La position occidentale est contenue dans le Consensus de Washington, avec pour axes principaux le libre-échange, la lutte contre la corruption, la transparence, les droits civiques et la démocratisation, ainsi que la défense des droits de l’homme. De son côté, l’approche diplomatique chinoise prête une grande estime à la non-ingérence (indépendance pour les affaires internes) de tout pays, ainsi qu’un développement « à la chinoise » : structurel (chemins de fer, ports, barrages, etc) et économique d’abord (industrie, mines, pétrole), puis éventuellement civique.

Source : Wikipedia.
 ») pour mettre en œuvre une libéralisation radicale de territoires où seul importe le développement capitaliste accéléré (ce qui revient à dire adieu aux droits sociaux et environnementaux et à la souveraineté nationale). L’Arc minier de l’Orénoque a émergé formellement en 2016 comme une variante de zone économique spéciale. Les annonces récentes (sept. 2018) de nouveaux crédits chinois pour un montant de 5 milliards US$ sont accompagnées de mesures comme la cession par PDVSA PDVSA
Petróleos de Venezuela
Petróleos de Venezuela SA est la compagnie nationale publique de pétrole du Venezuela.
de 9,9% des actions du joint-venture pétrolier Sinovensa, en faveur de la China Petroleum Corporation (CNPC), d’accords pour l’exploration et l’exploitation de gaz (China National Oil & Gas Exploration ans Development Corporation et PDVSA) et du contrat-cadre pour l’exploitation de l’or avec l’entreprise Yankuang Group dans l’AMO. S’il restait encore un doute, le gouvernement vénézuélien a informé que la Chine fournira une expertise permanente du plus haut niveau du Conseil des affaires de l’État chinois et de la China Development Bank pour mettre en œuvre ledit « Programme de récupération économique, de croissance et de prospérité », proposé par le gouvernement en août dernier.

Le long chemin de réformes légales, normatives, politiques et de mesures économiques au Venezuela qui laisse de plus en plus d’espace à des formes d’accumulation néolibérale – ce que nous avons appelé le « Long virage  » -a été en grande partie tracé par la Chine. La crise que traverse le Venezuela est aussi fonctionnelle au géant asiatique, même si, dans le cadre de ses conflits géopolitiques dans la région, ce n’est pas dans son intérêt d’asphyxier ni harceler ses associés. Plutôt que « le bâton », la carte de présentation chinoise et celle d’un chéquier amical.

La Chine est ce qu’elle est : un empire

Pour que la Chine devienne hégémonique dans l’est et le sud-est asiatique, la principale associée commerciale et la plus grande source d’investissements en Afrique – elle joue un rôle dans les accaparements de terres sur ce continent -, augmente son influence au Moyen-Orient – surtout en Arabie saoudite-, en plus de sa présence déjà connue en Amérique latine, elle a dû impulser des processus radicaux d’ « accumulation par dépossession » dans son propre pays (ladite ‘Révolution industrielle chinoise’ depuis les années ’80), en augmentant les inégalités sociales, avec de hauts taux d’exploitation et surexploitation de la main d’œuvre, en provoquant d’énormes dévastations environnementales et en sophistiquant des formes de répression et contrôle social. Postérieurement, elle a adapté et impulsé cette politique dans d’autres parties du monde pour garantir des liens de subordination avec ses « nouvelles » colonies.

La Chine promeut aujourd’hui ladite « nouvelle route de la Soie » (One Belt One Road Initiative), un énorme réseau de voies maritimes et terrestres (travaux routiers, ports, projets énergétiques, câblage technologique) pour connecter l’Orient à l’Occident. Ce projet se concrétiserait au travers d’investissements, de prêts, d’accords commerciaux et de zones économiques spéciales avec des centaines de milliards US$ fournis par la Chine. L’initiative signifierait un nouveau saut dans l’expansion du géant asiatique. Un projet de corridor Bi Océanique Atlantique-Pacifique, où le Venezuela participerait, serait aussi envisagé.

Alors qu’on a parlé d’une « alliance de civilisations  » ou d’une « nouvelle puissance non impérialiste  », les conflits socio-environnementaux provoqués par des projets impulsés par la Chine, pour leurs impacts futurs ou déjà constatables sur le terrain, croissent dans les pays du « Sud » et bien sûr en Amérique latine. Face à son besoin intrinsèque de matières premières, de marchés et d’espaces pour externaliser les coûts, mais surtout face à la dimension de son économie – la plus florissante du monde -, la Chine est aujourd’hui la force la plus dynamique dans le renforcement des modèles coloniaux/impériaux.

Nous sommes évidemment au milieu d’un conflit géopolitique intense, radicalisé par la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis et qui fait pression encore davantage pour une recolonisation de l’Amérique latine. Et il ne suffira pas seulement de s’abriter à l’ombre du « meilleur » empire. La géopolitique des diplomaties gouvernementales, des conflits entre États pousse à la marge les luttes des peuples et la défense des territoires. C’est un espace vital, de forces vives qui luttent contre toute forme impériale, qu’elle soit états-unienne, chinoise, russe, indienne et même brésilienne sous certains aspects.

La situation est plus que complexe et oblige à penser à toutes les alternatives existantes face à la crise actuelle, des moyens d’échange et d’insertion aux marchés mondiaux jusqu’aux différentes luttes des peuples, communautés, organisations qui, sur le terrain, résistent à toutes ces formes de (re)colonisation, intensifiées en cette fin de cycle [progressiste] en Amérique latine.

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Emiliano Terán Mantovani

Emiliano Terán Mantovani

Vénézuélien. Sociologue et chercheur en sciences sociales. Associé au Centro de Estudios para el Desarrollo (CENDES) de l'Université centrale du Venezuela (UCV), à la Fondation Rosa Luxemburg et au CLACSO. Membre de l'Observatoire d'écologie politique du Venezuela. Auteur du livre « El fantasma de la Gran Venezuela » (Fundación Celarg, 2014).

[1[NDLR] Lire à ce sujet Corina Pons, Brian Ellsworth, Industrias chinas en Venezuela no arrancan, pero el gigante asiático hace un negocio redondo, Reuters, 23 juin 2015,

[2[NDLR] Avec la chute du prix du pétrole en 2014 et l’effondrement de la production dans le pays, le gouvernement justifie le développement minier par sa volonté de trouver d’autres sources de revenus.

[3[NDLR] Le gisement aurifère de Las Cristinas est situé dans l’état de Bolivar et est considéré comme la cinquième mine d’or du monde.
Lire à ce sujet Jorge Benerza, Las Cristinas nunca duerme, Armando.info, 14/09/2014.

[4[NDLR] Lire à ce sujet Corina Pons, Brian Ellsworth, Industrias chinas en Venezuela no arrancan, pero el gigante asiático hace un negocio redondo, Reuters, 23 juin 2015,

[5[NDLR] Avec la chute du prix du pétrole en 2014 et l’effondrement de la production dans le pays, le gouvernement justifie le développement minier par sa volonté de trouver d’autres sources de revenus.

[6[NDLR] Le gisement aurifère de Las Cristinas est situé dans l’état de Bolivar et est considéré comme la cinquième mine d’or du monde.
Lire à ce sujet Jorge Benerza, Las Cristinas nunca duerme, Armando.info, 14/09/2014.

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Traduction
  • Frédéric Lévêque, Barril.info

Sources

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