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Eglises évangéliques, un pouvoir croissant en Amérique latine

C’est la seule surprise du dernier scrutin présidentiel. Un candidat indépendant Javier Bertucci a réussi à rallier à sa candidature près d’un million d’électeurs alors qu’en général les votes sont distribués de manière écrasante entre les deux pôles dominants de la vie politique vénézuélienne : l’opposition, dont la majorité n’a pas pas participé au scrutin, et le « chavisme post-Chávez ». Ce chef d’entreprise, nommé dans le scandale des Panama Papers, est d’abord un pasteur évangélique qui dirige l’Église Maranatha depuis la fin des années 90. Le passage à la politique des évangélistes est un phénomène de plus en plus courant en Amérique latine.
(la rédaction)

Pablo Stefanoni

11 juin 2018

Mi 2014, à São Paulo (Brésil), l’Eglise universelle du Royaume de Dieu [1] inaugurait un complexe colossal présenté comme le Temple de Jérusalem ressuscité [2]. « C’est un don de Dieu d’avoir aussi au Brésil le Temple de Salomon », a-t-on pu entendre lors de la démonstration du pouvoir évangélique à laquelle assista un grand nombre de dirigeants politiques, dont la présidente de l’époque Dilma Rousseff. C’était sans aucun doute l’un des signes du rôle croissant joué par les évangélistes en Amérique latine, un phénomène qui, durant des années, s’est développé discrètement, a suscité peu d’attention de la part des analystes politiques et était réservé aux anthropologues de la religion. Seules des accusations via les médias et des plaintes judiciaires contre des dirigeants, tel l’ « évêque » Edir Macedo [fondateur de l’Église universelle, NDLR] pouvoir, de lositions au sein du efficaces des secteurs populaires est un terreau fertile. , ont mis ce phénomène au centre de l’actualité.

En Argentine, la question évangélique fait souvent l’objet de moqueries envers les pasteurs à l’accent brésilien qui apparaissent tard dans la nuit sur l’écran de télévision, d’informations diffuses sur ceux qui se convertissent en prison ou permet de se remémorer des figures populaires comme les pasteurs Giménez et Irma. Mais aujourd’hui, il n’y presque plus un jour où la presse ne parle pas des partis et candidats évangéliques latino-américains qui percent lors d’élections, se présentent à une présidentielle, gagnent des postes de gouverneur et de maire, forment des fractions parlementaires et déclarent la guerre à ladite « idéologie du genre ».

Le monde évangélique – très hétérogène de par les types d’Eglises, les filiations théologiques et les positions politiques – est loin d’être limité à de grandes congrégations comme l’Église universelle. Il se répand comme un grand réseau de petits temples de quartier. La « théologie de la prospérité » et les miracles quotidiens attirent des milliers de personnes. Cette théologie - souligne l’anthropologue Pablo Semán - établit une relation directe entre la communion avec Dieu et le bien-être matériel. L’individualisme et le consumérisme croissants des secteurs populaires sont un terreau fertile. Mais ces églises reconstruisent en même temps des « communautés imaginaires » et de nouvelles fraternités qui peuvent créer des solidarités efficaces en cas de besoin.

Pour Mgr Theodore McCarrick, cardinal états-unien et archevêque émérite de Washington, l’une des principales missions du Pape François est de ralentir la croissance évangélique en Amérique latine. Selon un rapport du Pew Research Center, les protestants sont environ 15% en Argentine, 40% en Amérique centrale, et plus de 25% au Brésil. La plupart de ces protestants sont des évangélistes. La nouveauté aujourd’hui, c’est leur passage - avec des résultats contrastés - des temples à la politique, en prônant surtout des positions conservatrices et de droite.

Prières et votes

Au Mexique, même le candidat de gauche à la présidence Andrés Manuel López Obrador (AMLO) n’ignore ce phénomène. Pour que sa troisième tentative puisse être la bonne le 1er juillet, López Obrador n’a pas hésité à s’allier au Parti Encuentro Social (PSE), suscitant la controverse chez ses partisans de gauche. Il a même parlé de rédiger une « constitution morale » pour compléter la constitution politique. Un leader du PSE l’a flatté en des termes bibliques : « Pour nous, vous êtes Caleb [3] sur le point de conquérir le mont Hébron ».

L’une des surprises les plus récentes a eu lieu au Costa Rica. Suite à une décision de la Cour interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) en faveur du mariage pour tous, le journaliste et chanteur chrétien Fabricio Alvarado a réussi à passer en tête au premier tour en tant que candidat du Parti évangélique Restauración Nacional. Même s’il a été battu au second, il a su rallier un vote conservateur significatif (40% des voix) contre l’« idéologie du genre ».

La montée de l’évangélisme politique semble être le revers de la médaille des progrès des mouvements féministes et des minorités sexuelles

En fait, la montée de l’évangélisme politique en Amérique latine semble être le revers de la médaille des progrès des mouvements féministes et des minorités sexuelles. Dans le cas du Venezuela, Hugo Chávez avait établi des liens étroits avec les évangélistes, aidé par ses invocations au Christ dans ses discours. Nicolas Maduro, avant sa réélection du 20 mai 2018, est apparu lors d’un événement entouré de pasteurs qui lui ont donné leurs bénédictions. Cependant, une partie du vote évangélique est allée au pasteur Javier Bertucci, qui a annoncé « des jours de gloire pour le Venezuela ». Selon les résultats officiels, non reconnus par la majorité de l’opposition, il a obtenu presque qu’un million de votes (10%).

Un cas plus curieux est celui de la Colombie, où les évangélistes ont visiblement contribué à la victoire du « Non » lors du référendum de 2016 sur les accords de paix. « Jésus-Christ est le seul à pouvoir apporter la paix à laquelle nous aspirons depuis si longtemps », affirmait dans un message le footballeur Daniel Torres, qui a rejeté les accords signés entre le président Juan Manuel Santos et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). La mention aux droits des LGBT dans les négociations de paix a alerté et mobilisé les églises et les pasteurs, qui ont déjà une longue expérience dans la lutte contre la tant décriée « idéologie de genre ».

Malgré une présence évangélique dans tous les partis – y compris ceux de gauche, comme le Mouvement vers le socialisme (MAS) en Bolivie ou le Parti des travailleurs (PT) du Brésil – les candidats et les partis proprement évangéliques font partie d’une poussée conservatrice contre les nouveaux vents qui soufflent dans une région qui débat du mariage gay, de l’avortement ou de nouvelles lois sur l’identité de genre.

Manifestations au Chili pour le droit à l'avortement  // Source : distintaslatitudes.net  //

« Alors qu’il y a eu des évangélistes dans toutes les formations politiques, ces dernières années ils se sont alignés avec la droite. En partie parce que la droite est en phase avec la ‘culture évangélique’. Et en partie à cause des réticences de la gauche envers eux, au-delà des rapprochements de Lula ou de Chávez », explique Pablo Semán au quotidien La Nación (Argentine). En fait, le PT brésilien a toujours été très proche de la « théologie catholique de la libération », fort en recul aujourd’hui dans toute la région.

La journaliste franco-marocaine Lamia Oualalou, qui vit à Río de Janeiro et collabore avec le site brésilien Opera Mundi, rappelle que l’Eglise universelle du royaume de Dieu compte deux maisons d’édition, une agence de tourisme et une compagnie d’assurances, et distribue gratuitement dans la rue la Folha Universal, un hebdomadaire dont le tirage est de 1 800 000 exemplaires, contre 300 000 pour la prestigieuse Folha de São Paulo. Elle possède également RecordTV, la deuxième plus grande chaîne de télévision du pays, et loue des espaces publicitaires sur des dizaines d’autres. Marcelo Crivella, pasteur de cette Eglise, est l’actuel maire de Río de Janeiro.

Capacité à s’organiser

« Au Brésil, le cœur du pouvoir évangélique est au Congrès, explique Lamia Oualalou. Il a pris la forme d’un front évangélique qui rassemble tous les parlementaires ’frères dans la foi’, au-delà de leur affiliation politique (le seul parti évangélique est le Parti républicain brésilien). Tous les mercredis matin, ils se réunissent dans une salle du Congrès pour prier ensemble, et chanter ». Cette fraction parlementaire est très pragmatique, comme en témoigne les efficaces échanges de faveurs avec d’autres blocs, comme la puissante fraction ruraliste [des grands propriétaires terriens et de l’agrobusiness, NDLR]. Par exemple, je vote pour vous en faveur des produits agrochimiques et vous votez pour moi pour ce qui a trait aux concessions des radios religieuses. Les évangélistes s’organisent pour être présents dans de nombreuses commissions clés (comme celles sur la famille, les droits de l’Homme ou les télécommunications). « Mais nous ne pouvons pas parler d’un vote homogène, il n’y a pas de logique, pas de programme évangélique. C’est plus une capacité à s’organiser et à faire beaucoup de bruit », conclut Lamia Oualalou, auteur du récent livre Jésus t’aime. La déferlante évangélique. Aujourd’hui, le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro, crédité de plus de 15% dans les sondages et connu pour ses propos racistes, misogynes et homophobes, cherchent chez les évangélistes de potentiels électeurs en participant à divers événements religieux.

Pour l’instant, en Argentine, malgré sa croissance sociale, la vague évangélique n’a pas encore débordé sur le terrain politique avec des partis ou des candidats visibles. Parfois, une petite locale péroniste peut devenir un petit temple, la théologie de la prospérité se cohabite avec la recherche d’avantages sociaux de l’Etat, mais tout cela fonctionne, dit Seman, comme si l’identité religieuse n’avait pas d’impact majeur sur les comportements politiques.

Messe évangélique au Guatemala  // Source : Ministerio Jesucristo Iluminado para las Naciones, Guatemala (FB)  //

La « question évangélique » a aussi des conséquences géopolitiques. Dans le cadre du déménagement de l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem, un article paru récemment dans le New York Times a mis en lumière l’alliance croissante entre le dirigeant israélien Benyamin Netanyahou et les évangélistes états-uniens. Et elle se manifeste aussi en Amérique latine. Le président du Guatemala Jimmy Morales – lui-même pentecôtiste – a participé à un « acte évangélique pour Israël » fin avril 2018 dans les jardins du Ministère Jésus-Christ éclairant les Nations. Dans son discours, le président a souligné l’importance de renforcer les liens d’amitié entre le Guatemala, les Etats-Unis et Israël. Il a déjà annoncé le déménagement de son ambassade à Jérusalem, une décision considérée comme une attitude « fidèle à la Bible  ». En fait, dans les prédications pentecôtistes, l’Israël biblique se chevauche souvent et est confondu avec l’Etat d’Israël contemporain. L’Eglise universelle, par exemple, distribue souvent de l’« huile d’Israël » aux propriétés miraculeuses.

Il est trop tôt pour savoir quel est l’impact sur les démocraties de ceux qui pensent la politique en termes de « guerre spirituelle »

Il est trop tôt pour savoir quel est l’impact sur les démocraties de ceux qui pensent la politique en termes de « guerre spirituelle ». Le correspondant du journal El País au Costa Rica a reproduit les paroles du pasteur Ronny Chaves Jr. lors de la campagne électorale : « Nous sommes en guerre, nous sommes à l’offensive. Plus sur la défensive. Durant longtemps, l’Église est restée au fond d’une grotte en attendant de voir ce que fait l’ennemi, mais aujourd’hui elle est à l’offensive, parce qu’elle comprend qu’il est temps de conquérir le territoire, d’occuper des positions au sein du pouvoir, de l’éducation et de l’économie  ».

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Pablo Stefanoni

Pablo Stefanoni

Economiste et journaliste, rédacteur en chef de Nueva Sociedad, ancien directeur du Monde diplomatique-edición boliviana.

[1[NDLR] L’Église universelle du royaume de Dieu (EURD, en portugais : Igreja Universal do Reino de Deus), est un regroupement d’églises chrétiennes évangéliques, de courant néo-charismatique.

[2[NDLR] Siège mondial de l’Église universelle du royaume de Dieu, c’est le plus grand édifice religieux du pays. Il se veut une réplique du Temple de Jérusalem tel qu’il existait selon la bible, à l’époque du roi Salomon.

[3[NDLR] Personnage biblique de la « Tribu de Juda ». Il fait l’éloge de la Terre promise dans le cadre de la sortie d’Egypte et recevra en récompense la montagne et la ville d’Hébron.

[4[NDLR] L’Église universelle du royaume de Dieu (EURD, en portugais : Igreja Universal do Reino de Deus), est un regroupement d’églises chrétiennes évangéliques, de courant néo-charismatique.

[5[NDLR] Siège mondial de l’Église universelle du royaume de Dieu, c’est le plus grand édifice religieux du pays. Il se veut une réplique du Temple de Jérusalem tel qu’il existait selon la bible, à l’époque du roi Salomon.

[6[NDLR] Personnage biblique de la « Tribu de Juda ». Il fait l’éloge de la Terre promise dans le cadre de la sortie d’Egypte et recevra en récompense la montagne et la ville d’Hébron.

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  • Revue A l’Encontre. Révisée et corrigée par l’équipe de Barril.info

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