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Electeurs en fuite, l’autre faiblesse de l’opposition vénézuélienne

L’émigration vénézuélienne ne cesse d’augmenter. Les chiffres, toujours non officiels, et les projections montrent que la société perd des citoyens et aussi des électeurs. Chaque passeport tamponné est potentiellement un vote en moins pour l’option électorale qui affronte le camp du président Maduro, au-delà du scrutin présidentiel du 20 mai. L’estimation de quatre millions d’expatriés équivaut à 20% du registre électoral.

19 juin 2018
Agence EFE

Maduro nie l’existence d’un « exode massif » de Vénézuéliens

https://youtu.be/BsxfxM-ep14

« L’exode est moindre que ce qu’ils disent  ». Nicolás Maduro n’accorde aucun crédit aux chiffres qui corroborent le départ massif de Vénézuéliens du pays. Mais il ne fournit pas non plus de chiffres officiels qui les démentent. Selon lui, des campagnes de « laboratoires médiatiques  » visant à semer l’inquiétude ont eu pour effet que « certains Vénézuéliens aient été tentés de sortir du pays  ». Tentés, a-t-il dit le mercredi 14 mai. « Le Vénézuélien qui aime sa patrie ne s’en va pas. Celui qui s’en va ne nous manquera pas. Pour moi que toute cette vermine s’en aille », a lâché le lendemain la ministre Iris Varela avant de conclure par un « pourvu qu’ils ne reviennent jamais  ».

Varela juge les émigrants comme des opposants. Elle n’a pas tort. Ceux qui prennent la route et traversent la frontière, par différents moyens, laissent derrière eux la désillusion du socialisme du XXIe siècle, mais emmènent aussi, dans de nombreux cas, un vote contre Maduro qui ne sera pas comptabilisé.

A l’étranger, pour s’inscrire comme électeur, il leur est demandé des papiers en règle mais aussi une preuve de résidence légale dans le pays d’accueil. La rectrice du Conseil national électoral Conseil national électoral
Consejo Nacional Electoral
CNE
Le Conseil national électoral est un pouvoir public autonome. C’est l’institution chargée de garantir et superviser le déroulement de tous les processus électoraux.
(CNE) Tania D’Amélio l’a rappelé le 15 février en expliquant que c’est ce que prévoit la Loi organique des processus électoraux. [1] Une norme qu’ils suivent au pied de la lettre dans ce cas-ci, mais qu’ils ont pourtant violée à plusieurs occasions, notamment en annonçant des élections sans publier de calendrier électoral complet [2].

Luis Cubillán a 25 ans. En 2014, il est parti en vacances à Miami et n’est pas revenu. Il a eu l’opportunité d’y resté comme étudiant mais son type de séjour s’est transformé à cause des problèmes du contrôle de change vénézuélien. Il a donc choisi de demander l’asile politique l’asile politique, qui lui garantit un permis de séjour temporaire pendant que les autorités évaluent sa situation. La procédure peut durer plus de quatre ans avant d’obtenir, s‘il est admis, le statut de résident légal. Par conséquent, il ne peut pas voter. D’autant plus que dans cette ville, le consulat vénézuélien – celui qui était au service de la plus grande communauté d’expatriés – a été fermé sur ordre de Hugo Chávez en janvier 2012 avant sa dernière réélection. [3] Nicolás Maduro a ordonné sa réouverture. En tout cas, Cubillán espérait pouvoir obtenir ses papiers avant les élections pour ainsi « avoir la conscience tranquille en essayant d’obtenir un changement pour le Venezuela et pour qu’on sache que moi je veux que les choses changent  », même s’il doute que soit reconnue une victoire de l’opposition.

Andrea Gónzalez (nom d’emprunt) se trouve à plusieurs milliers de kilomètres de là. Cette psychologue est partie en septembre 2017 à Londres pour repartir de zéro. Bien qu’elle soit arrivée dans la capitale britannique avec la nationalité portugaise, elle n’a pas encore obtenu le statut de résidente légale. Elle travaille dans un restaurant de cuisine espagnole tout en perfectionnant son anglais. Elle est inquiète pour sa famille à Caracas, mais pas à cause d’un quelconque scrutin. « Comme je sais qu’ils ne vont pas compter les votes et qu’ils [l’opposition] vont encore perdre, je préfère travailler et gagner ma vie le jour du vote  », lâche-t-elle sur le scrutin présidentiel. Elle reconnaît que son commentaire est un peu « nul  », mais elle « a retenu la leçon ».

Fernando López est aux Etats-Unis depuis neuf ans. Il a fait un doctorat et y est resté pour travailler « dans mon domaine » : les finances. Presqu’une décennie plus tard et avec des papiers en règle depuis un lustre, il n’a jamais actualisé son inscription au registre électoral. « Je suis toujours inscrit comme électeur à Caracas, au Cementerio  », confie-t-il. La dernière fois que j’ai voté, c’était en 2012 quand j’ai voyagé « pour voter contre Chávez, mais maintenant c’est impossible. Aujourd’hui cela ne vaudrait plus la peine ni les frais que cela représente  ». Son vote, depuis presque cinq ans, n’est pas exprimé, et alimente le taux d’abstention. Il n’est pas le seul. En 2012, 3 757 047 personnes n’ont pas participé à l’élection présidentielle. L’abstention était faible : 19,44%, presque six points en moins que lors d’élections antérieures. En avril 2013, lors de l’affrontement Capriles-Maduro, le résultat, qui octroya à ce dernier une victoire par une très faible marge, montrait déjà une petite hausse de l’abstention : 3 844 734. Deux années plus tard, après les manifestations de « La Salida La Salida La Salida, littéralement La Sortie, est une vague de manifestations de l’opposition et d’affrontements violents qui ont eu lieu début 2014 et se sont soldés par la mort de 43 personnes.
Selon le pouvoir, les cerveaux en seraient Antonio Ledezma, Maria Corina Machado et Leopoldo Lopez. Ce dernier a été arrêté et inculpé pour ces faits.
 » qui ont marqué l’année 2014 et ont provoqué la mort de 43 personnes, ils étaient encore moins à se déplacer pour l’élection d’une nouvelle Assemblée nationale qui fut toutefois le plus gros score de l’opposition et sa première véritable victoire contre le chavisme Chavisme Le terme « chavisme »est utilisé pour décrire le(s) courant(s) politiques revendiquant l’héritage de Hugo Chavez, décédé en 2013. . 5 118 757 personnes ne s’étaient pas rendues aux urnes. Le chiffre n’a cessé de croître depuis. En octobre 2017, après quatre mois de manifestations, plus de 130 morts et l’installation de l’Assemblée constituante du madurisme, 7 046 108 personnes se sont abstenues lors des régionales, presque 40% de l’électorat (hors habitant du District fédéral [4]). En décembre 2017, aux municipales, l’abstention était encore plus élevée : 10 millions de personnes. Cet absentéisme n’est pas dû uniquement à l’émigration. Mais plusieurs estimations indiquent que 20% du registre électoral vénézuélien seraient hors du pays. Selon le CNE, il n’y a que 110 000 électeurs habilités à voter au-delà des frontières sur un registre électoral total de 19 millions. 0,5% donc. Un chiffre bien faible comparé estimations non officielles sur l’émigration. Le 16 juillet 2017, 693 789 Vénézuéliens de l’étranger ont participé à la consultation citoyenne de l’opposition. Pour ce faire, ils n’avaient besoin que de leur passeport. [5]

L’hémorragie du registre électoral

En 2011, Anitza Freitez, Docteure en Démographie et directrice à l’époque de l’Institut de recherches économiques et sociales de l’Université catholique Andrés Bello (Caracas), a publié un travail sur les statistiques migratoires des citoyens vénézuéliens dans d’autres régions du monde. Résultat : entre 2005 et 2010, « le nombre de compatriotes résidant à l’étranger est passé de 378 000 à 521 000  », peut-on lire dans le journal El Universal. En 2015, le sociologue Tomás Paéz, coordinateur de l’étude La Voz de la Diáspora, a comptabilisé approximativement 1 600 000 Vénézuéliens qui auraient décidé de quitter le pays. Fin 2017, la croissance était insolite. « La diaspora augmente à un tel rythme qu’il fait ajuster les chiffres rapidement, le suivi se faisant presque quotidiennement. Selon nos données, la diaspora a crû d’1,2 million de personnes  », informe Páez, sur base de recherches centrées sur 92 pays et plus de 120 villes. Cela signifie que sur deux ans le nombre d’expatriés a atteint les 2,8 millions, soit 14% du registre électoral. Une étude du Laboratoire international des migrations de l’Université Simon Bolívar (Caracas) révèle que rien qu’en 2017, environ 2,5 millions de Vénézuéliens ont migré et estime qu’en 2018, ce nombre pourrait atteindre 3,2 millions. Des chiffres qui avoisinent l’estimation la plus importante, celle d’une étude de Consultores 21 qui a comptabilisé les données des familles qui ont un de leurs membres à l’étranger : il y a 4 091 717 émigrants, soit 20% des électeurs. En outre, 29% des personnes interrogées affirment que leurs proches ne reviendront pas.

La Colombie, les Etats-Unis et l’Espagne sont les principales destinations de ceux qui fuient les effets de la révolution bolivarienne. Respectivement 500 000, 350 000 et 250 000 ont traversé leurs frontières. Ce sont des chiffres minimums extraits de la consultation des registres des services migratoires colombiens, du Pew Research Center, du HCR et de l’Observatoire de la diaspora vénézuélienne. Le Panama, l’Équateur, l’Italie, l’Argentine, le Mexique, le Pérou et le Chili complètent la liste des principales destinations. Mais les colonies se forment même dans les pays les plus inhabituels. Les Vénézuéliens se dispersent.

En Colombie, par exemple, on estime que 35 000 personnes entrent dans le pays quotidiennement. Dans tous les cas, il s’agit certainement d’un sous-estimation puisque de nombreux voyageurs ont la double nationalité et passent le contrôle migratoire comme citoyen de ce pays. D’autres, en tant que touristes, arrivent dans un pays et ne régularisent pas toujours leur situation. Sous-estimation également aux États-Unis et en Espagne si on compte les plus de 100 000 demandes d’asile dont le statut est en suspens. Il faudrait encore ajouter à cela ceux qui ont décidé de partir autour le la date de l’élection présidentielle du 20 mai. « Le pourcentage de résidents qui font des démarches pour émigrer a crû de 12% en 2015 à 35% en 2017  », confirme Luis Vicente León, en faisant référence à une étude de son institut de sondages Datanálisis. Tomas Páez admet que si l’on prenait en compte le vote de tous les Vénézuéliens qui ont émigré, le changement de gouvernement serait imminent. « La diaspora est aussi composée de gens qui ont soutenu le gouvernement mais qui se sont rendus compte que cela a mal tourné, que la situation vénézuélienne est celle d’une crise humanitaire, que les images ne sont pas fausses et que cela va aller de mal en pis. Si 80% de la population rejettent le gouvernement, au sein des gens qui sont partis, il y a objectivement des opposants mais aussi des gens qui ont soutenu le gouvernement mais le rejette maintenant  », explique-t-il. Il est quand même curieux qu’un site pro-gouvernemental comme Misión Verdad étudie le phénomène de la réduction du vote d’opposition à cause de la fuite de citoyens.

Pas une tâche aisée

Pour pouvoir participer à un scrutin depuis l’étranger, le Vénézuélien doit être enregistré au Consulat de la ville ou du pays où il réside, être majeur, avoir sa carte d’identité plastifiée valide ou caduque, un statut de résident légal et un passeport valide - ce qui représente un véritable cauchemar administratif ! Toutefois, une étude par réalisée l’ONG Voto Joven affirme que sur 40 consulats étudiés dans différentes villes au monde, 30 d’entre eux ne ne disposaient aps du système pour actualiser son inscription au registre électoral. Quant aux autres, comme Madrid, Miami, Santiago de Chile, Bogotá, Lima, San José de Costa Rica, Brasilia, Buenos Aires, Quito et Asunción, même s’ils étaient opérationnels, ils ne permettaient pas d’actualiser le registre électoral non plus. De fait au cours des cinq dernières années, le registre à l’étranger a à peine augmenté de 5 000 personnes. Le gouvernement vénézuélien a des représentations diplomatiques dans 85 pays (125 délégations au total). Parmi celles-ci, seuls cinq consulats (4%) réalisent systématiquement les démarches qui permettent l’inscription de nouveaux électeurs ou le changement de centre électoral à une représentation diplomatique, selon le Diario Las Américas. En prévision de la présidentielle, on a ordonné l’ouverture du registre jusqu’au 25 février, juste au moment où la méfiance des Vénézuéliens vis-à-vis du système électoral dominait. « C’est du vent, ils vont tout de même faire gagner Maduro  », assure Carlos Villegas depuis le Mexique. « C’est pour faire croire que tout est transparent. L’arnaque est bien ficelée. Et les politiciens jouent à ce jeu », réplique Beatriz Gámez depuis Houston. Sebastián Soledad vit à Buenos Aires depuis plus d’un an. Il y réside légalement et voulait voter le 20 mai. « J’attends de pouvoir m’inscrire au registre électoral ici. Les ambassades du Venezuela créent des problèmes au lieu de donner des résultats. J’espère qu’il y aura assez de temps pour m’inscrire et voter  ».

A Maíquetía [l’aéroport de Caracas], les adieux ne cessent plus. Maoli Parra a 24 an. Elle a terminé ses études en juillet 2017 et espérait revêtir la toge et la toque avant de partir, mais ses plans se sont accélérés et elle a trouvé un billet d’avion. L’annonce d’élections anticipées a tout changé. « Je m’en vais avant parce que l’atmosphère au moment du scrutin m’inquiète et pour éviter de possibles mesures du gouvernement qui compliquent encore plus ma sortie du pays  », ajoute-t-elle. Elle ne pourra pas voter, même si elle aurait bien voulu, convaincue que « l’abstention n’apporte rien de bon ». Son vol a décollé le 4 mars. A Maíquetía, elle laissera sa famille, ses amis et son droit à ne pas laisser «  d’autres décider de l’avenir du pays  ».

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[1[NDLR] En 2009, le gouvernement a réformé la loi des processus électoraux. Avant, le « statut migratoire » n’importait pas. Le Vénézuélien pouvait voter avec sa seule carte d’identité. L’article 124 de la nouvelle loi exigent du citoyen vénézuélien des papiers prouvant qu’il réside légalement dans le pays où il entend voter. En outre, depuis 2014, comme le rappelle Luis Lander, de l’Observatoire électoral vénézuélien, les consulats demandent des documents qui ne sont pas repris dans la législation électorale : visa et passeport valides, carte de résidence, acte de naissance original , entre autres, ce qui a exclu de nombreux Vénézuéliens de l’extérieur du droit de vote.

[2[NDLR] Les différentes étapes d’un processus électoral : date du scrutin, inscription et retrait des candidatures, durée de la campagne électorale, actualisation du registre électoral, etc.

[3[NDLR] Quelques jours après l’expulsion par le département d’État de la consule de Miami Livia Acosta Noguera, le gouvernement d’Hugo Chávez a fermé le consulat de Miami. Cette mesure a affecté des dizaines de milliers de Vénézuéliens installés en Floride, en Géorgie ou encore en Caroline du Nord et du Sud. Et surtout ceux inscrits comme électeurs que ont dû parcourir 1 400 km pour voter. Après avoir acquitté sa dette (loyers non payés) auprès du propriétaire de l’immeuble, le consulat a rouvert cette année deux mois avant l’élection présidentielle du 20 mai.

[4[NDLR] Le président du district capital est nommé par le pouvoir exécutif.

[5[NDLR] Contre la convocation par le président Maduro d’une Assemblée nationale constituante sans demander son avis la population lors d’un référendum, l’opposition demande alors à l’Assemblée nationale qu’elle contrôle d’activer un référendum populaire consultatif. Celui-ci sera organisé sans l’encadrement du CNE le 16 juillet 2017. Selon son propre comptage, 7,5 millions de Vénézuéliens auraient participé au référendum. C’est invérifiable. Les preuves ont été brûlées pour éviter toute représailles par la suite.

[6[NDLR] En 2009, le gouvernement a réformé la loi des processus électoraux. Avant, le « statut migratoire » n’importait pas. Le Vénézuélien pouvait voter avec sa seule carte d’identité. L’article 124 de la nouvelle loi exigent du citoyen vénézuélien des papiers prouvant qu’il réside légalement dans le pays où il entend voter. En outre, depuis 2014, comme le rappelle Luis Lander, de l’Observatoire électoral vénézuélien, les consulats demandent des documents qui ne sont pas repris dans la législation électorale : visa et passeport valides, carte de résidence, acte de naissance original , entre autres, ce qui a exclu de nombreux Vénézuéliens de l’extérieur du droit de vote.

[7[NDLR] Les différentes étapes d’un processus électoral : date du scrutin, inscription et retrait des candidatures, durée de la campagne électorale, actualisation du registre électoral, etc.

[8[NDLR] Quelques jours après l’expulsion par le département d’État de la consule de Miami Livia Acosta Noguera, le gouvernement d’Hugo Chávez a fermé le consulat de Miami. Cette mesure a affecté des dizaines de milliers de Vénézuéliens installés en Floride, en Géorgie ou encore en Caroline du Nord et du Sud. Et surtout ceux inscrits comme électeurs que ont dû parcourir 1 400 km pour voter. Après avoir acquitté sa dette (loyers non payés) auprès du propriétaire de l’immeuble, le consulat a rouvert cette année deux mois avant l’élection présidentielle du 20 mai.

[9[NDLR] Le président du district capital est nommé par le pouvoir exécutif.

[10[NDLR] Contre la convocation par le président Maduro d’une Assemblée nationale constituante sans demander son avis la population lors d’un référendum, l’opposition demande alors à l’Assemblée nationale qu’elle contrôle d’activer un référendum populaire consultatif. Celui-ci sera organisé sans l’encadrement du CNE le 16 juillet 2017. Selon son propre comptage, 7,5 millions de Vénézuéliens auraient participé au référendum. C’est invérifiable. Les preuves ont été brûlées pour éviter toute représailles par la suite.

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Traduction
  • F.L. & G.N. pour Barril.info

Sources
PS

Texte : Alexandra Sucre et Víctor Amaya.

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