×

Est-il possible de savoir ce qui se passe réellement au Venezuela ?

Alberto Barrera Tyszka

21 mars 2019

Cela arrive fréquemment : plus d’une fois je me suis retrouvé décontenancé devant un étranger qui, sachant que je suis vénézuélien, me demande : « Est-ce que c’est vrai tout ce qui se passe là-bas ? ». Le doute me surprend toujours. L’un des principaux obstacles à l’analyse de ce qui se passe au Venezuela est la vérité. Il y en a toujours plus d’une, voulant s’imposer comme la seule, sans appel, empreinte de l’émotion la plus honnête. J’étais à Caracas à la fin de l’année et pendant presque tout le mois de janvier. A l’intérieur du pays, il n’y a pas beaucoup de place pour le doute. La vérité est une expérience physique. La misère et la faim n’ont pas de nuances. La confusion commence quand cette vérité devient une information.

L’un des principaux obstacles à l’analyse de ce qui se passe au Venezuela est la vérité. Il y en a toujours plus d’une, voulant s’imposer comme la seule, sans appel, empreinte de l’émotion la plus honnête.

 

Le 23 février, au milieu d’un des ponts qui traversent la frontière entre la Colombie et le Venezuela, un camion chargé d’aide humanitaire a brûlé. Cette image, en soi, était déjà une information incendiaire. C’était l’un des véhicules que l’opposition essayait de faire entrer dans le pays. Rapidement, les réseaux sociaux se sont aussi enflammés. Il était très difficile de ne pas être contaminé. Il y a eu des accusations des deux côtés. Anatoly Kurmanaev, un correspondant du New York Times très expérimenté sur le Venezuela, a souligné très tôt la complexité de l’affaire : il a mis en exergue les deux versions qui circulaient et a insisté sur la nécessité de « faire plus d’efforts pour savoir exactement ce qui est arrivé aux camions, étant donné la signification que les images de l’aide en feu vont acquérir dans les prochains jours ».

Après plusieurs jours d’enquête et de recoupement de différentes informations, le Times a publié un travail sérieux montrant que l’incendie n’a pas été provoquée par les troupes de choc de Maduro, mais par des manifestants qui étaient du côté de l’opposition. Les réseaux sociaux se sont encore enflammés. A proprement parler, le reportage remettait en cause les deux vérités officialisées de ce qui s’était passé, celle du madurisme et celle de l’opposition, et proposait une troisième version, sur base des faits, qui indiquait que l’incendie était dû au détachement accidentel d’une mèche des cocktails Molotov que les manifestants de l’opposition avaient jetés vers les barricades du régime de Maduro. La réalité était aussi simple qu’inconfortable. Mais dans de tels contextes aussi tendus au niveau émotionnel, il faut savoir et être capable de discerner la vérité de la passion de celle du journalisme d’investigation.

The New York Times

Inside the Venezuela Aid Crisis : How U.S. Officials Spun an Unverified Story | Visual Investigations

https://youtu.be/pNFxer-G_UU

Mais parfois ce n’est pas aussi facile. Il y a quelques jours, le journaliste américain Max Blumenthal a filmé pour The Grayzone une vidéo de lui-même se promenant dans un supermarché de Caracas pour montrer les rayons remplis de divers produits. Blumenthal a même jonglé avec plusieurs fruits pour se moquer de ceux qui dénoncent la pénurie dans le pays et a assuré que le vrai problème était l’hyperinflation Hyperinflation Le phénomène de l’hyperinflation correspond à une inflation excessivement élevée et incontrôlable. On parle réellement d’hyperinflation lorsque les prix augmentent de plus de 50% par mois. Les pays y étant confrontés sont généralement conduits à une crise monétaire et économique. causée par l’élite capitaliste du Venezuela.

The Grayzone

Investigating Venezuela’s ’humanitarian crisis’ : Max Blumenthal tours a supermarket in Caracas

https://youtu.be/mbXqGiNlWWw

Au cours de la même période, le journaliste argentin Joaquín Sánchez Mariño a également posté une autre vidéo, dans laquelle il montrait un autre supermarché dans la même ville, où les rayons étaient pleins... mais d’un seul produit. La pénurie dans le magasin était évidente. Uun des deux a-t-il menti ou offert une vision déformée, raccourcie, d’une réalité plus complexe ? Lequel des deux est digne de confiance ?

Pendant que l’opposition menait une campagne de dénonciation, de récolte de soutiens et de collecte de fonds pour faire face à une énorme crise humanitaire dans le pays, le gouvernement de Nicolás Maduro envoyait un bateau de 100 tonnes d’aide humanitaire à Cuba pour soutenir les victimes d’un ouragan qui a détruit plusieurs quartiers de La Havane fin janvier. Comment deux versions aussi opposées de la réalité peuvent-elles coexister en même temps ? Qui croire ?

La crise qui s’aggrave depuis le début de cette année a mis en évidence le manque de transparence qui entoure la société vénézuélienne. Souvent, ce qui apparaît dans les infos est et n’est pas le Venezuela. Par exemple, depuis 2018, deux des plus importants fonds humanitaires de la planète sont actifs au Venezuela : les Fonds central pour les interventions d’urgence (CERF, sigles en anglais) de l’ONU et la Direction générale pour la protection civile et les opérations d’aide humanitaire européennes de la Commission européenne (ECHO, sigles en anglais). Ces deux fonds ont travaillé avec plusieurs organisations de la société civile et sont une aide en temps de crise, même s’ils sont manifestement insuffisants. C’est cependant un fait peu connu.

L’opposition évite de le mentionner parce que son discours est axé sur la dénonciation du refus du gouvernement d’autoriser l’aide internationale dans le pays. Et le gouvernement ne le reconnaît pas publiquement parce qu’il n’est pas prêt à accepter qu’il y ait une crise, parce qu’il ne veut pas admettre son échec. Tout est ou n’est pas complètement certain. Tout peut toujours être ou aurait pu être. En attendant, la réalité revêt de plus en plus un caractère d’urgence. Selon les projections de l’ONU, la migration vénézuélienne atteindra cette année 5,3 millions de personnes.

Avec le black out qui a laissé le pays dans le noir pendant plus d’une centaine d’heures [début mars 2019, ndlr], on assiste au même phénomène. Pour le monde extérieur, la thèse d’une conspiration impérialiste peut sembler attrayante. Mais ce n’est pas la première fois que Nicolás Maduro dénonce un sabotage dans le secteur énergétique. En septembre 2013, après un black out dans plusieurs régions du pays, il a accusé la « droite » d’avoir l’intention d’orchestrer un « coup d’État électrique ». En 2015, Maduro lui-même a créé l’État major électrique, une instance qui s’occupe directement et prioritairement du problème de l’électricité dans le pays. En 2016, une enquête rigoureuse menée par la journaliste Fabiola Zerpa annonçait déjà un possible effondrement de l’approvisionnement énergétique du Venezuela. Rien de tout cela, cependant, n’est dans la vérité que le gouvernement diffuse à travers le monde. Maduro dénonce un « coup d’Etat électromagnétique » mais n’en apporte aucune preuve. Comme si le simple récit de la conspiration pouvait, en soi, être la preuve qu’elle existe. Il n’y a plus rien à enquêter. L’histoire est un jeu vidéo.

Le chavisme Chavisme Le terme « chavisme » est utilisé pour décrire le(s) courant(s) politiques revendiquant l’héritage de Hugo Chavez, décédé en 2013. insiste pour dire qu’il y a un « état de siège médiatique », dénonce la création d’un « pays parallèle » et invite chacun à connaître « le vrai Venezuela ». Dans ce qui semble presque une invitation à la psychose collective, Maduro a promis d’investir un milliard € en pleine crise dans des œuvres ornementales, dans le cadre de la « Mission Venezuela Bella  ». Il s’agit encore de la même chose : un exercice du pouvoir dont la tâche principale est de semer le doute sur ce qui est réel ou ne l’est pas. C’est une manœuvre perverse et délibérée pour promouvoir ce que la psychanalyse appelle un mécanisme psychique qui « attaque la perception » de la réalité.

Je pense qu’il est nécessaire de vérifier toute information, de douter de ce qui renforce facilement nos préjugés personnels. Il existe des médias indépendants tels que Efecto Cocuyo, Armando.info, Runrunes, El Pitazo, Crónica Uno, Tal Cual, Correo del Caroní, entre autres, qui font un journalisme de qualité et sont une référence essentielle pour s’informer. Mais une grande campagne contre l’institutionnalisation de la tromperie est nécessaire. La « post vérité » devrait être considérée comme un crime. C’est une autre forme grossière de violence. Le bruit délirant d’un pouvoir qui ne cherche qu’à semer la confusion, qui ne cherche qu’à effacer ses victimes.

partagez

Alberto Barrera Tyszka

Alberto Barrera Tyszka

Alberto Barrera Tyszka est écrivain et collaborateur régulier du New York Times en espagnol. Son roman le plus récent est « Mujeres que matan » (Les femmes qui tuent). Il est aussi co-auteur avec Cristina Marcano de la biographie d’Hugo Chávez : Hugo Chávez sin uniforme : una historia personal, Debate, Caracas, 2005.

Tags
Article source
Traduction
  • F.L., Barril.info

Source

Lire aussi

L'opposition en masse le 23 janvier 2018 à Caracas

Fausses analogies sur la crise vénézuélienne

La crise du Venezuela, comme celle de Cuba depuis des décennies, est le genre de conflit qui plaît aux visions manichéennes du monde contemporain. Ceux qui imaginent la réalité comme une bande dessinée dans laquelle les super-héros du bien et du mal...


Inscrivez-vous à la Newsletter

2019 © Tous droits réservés.