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La Maison Blanche a discuté avec des militaires rebelles

Ces radios cryptées qui ont manqué aux putschistes vénézuéliens

Selon des fonctionnaires états-uniens et un ex-commandant militaire vénézuélien, le gouvernement de Donald Trump a tenu des réunions secrètes avec des militaires vénézuéliens rebelles pour parler de leurs plans de renversement du président Nicolás Maduro.

Ernesto Londoño , Nicholas Casey

10 septembre 2018

Établir des contacts clandestins avec des putschistes au Venezuela est un pari risqué pour Washington, vu son lourd passé d’interventions clandestines dans toute l’Amérique latine. Ils sont encore nombreux dans la région à en vouloir aux États-Unis pour leur soutien à des rébellions, coups d’État et complots dans des pays comme Cuba, le Nicaragua, le Brésil et le Chili, ainsi que pour avoir gardé le silence face aux abus des régimes militaires durant la Guerre froide.

Aux questions sur ces conversations secrètes, la Maison Blanche a répondu par un communiqué qu’il était nécessaire de participer à un « dialogue avec tous les Vénézuéliens qui expriment le désir de rétablir la démocratie » afin d’ « apporter un changement positif dans un pays qui a beaucoup souffert sous le gouvernement de Maduro  ».

Toutefois, il y a un commandant militaire de ce pays impliqué dans ces conversations qui peut difficilement être considéré comme un émissaire démocratique. En effet, son nom figure sur la liste des fonctionnaires corrompus du Venezuela qui ont été sanctionnés par le gouvernement des États-Unis.

Lui et d’autres membres de l’appareil de sécurité vénézuélien ont été accusés par Washington d’un grand nombre de délits graves : torture contre des opposants au régime, incarcération de centaines de prisonniers politiques, répression violente de milliers de civils, trafic de drogues et collaboration avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), que les États-Unis considère comme une organisation terroriste.

Les fonctionnaires états-uniens ont finalement décidé de ne pas les aider, et la conspiration n’a pas abouti. Mais la disposition du gouvernement Trump à se réunir plusieurs fois avec des officiers rebelles ayant l’intention de renverser un chef de l’État sur cet hémisphère pourrait s’avérer contre-productive.

La majorité des leaders latino-américains s’accordent à qualifier le président vénézuélien, Nicolás Maduro, de gouvernant de plus en plus autoritaire qui a ruiné l’économie de son pays, occasionnant une grave pénurie d’aliments et de médicaments. L’effondrement du pays a déclenché l’exode de Vénézuéliens désespérés qui traversent les frontières et submergent les pays voisins.

Depuis longtemps, Maduro a justifié son autoritarisme en affirmant que les impérialistes de Washington tentent de le renverser. Ces réunions secrètes pourraient lui donner des arguments pour faire évoluer la posture de la région qui se montre en général opposée à ce type d’intervention.

« Cela ferait l’effet d’une bombe » dans la région, estime Mari Carmen Aponte, qui fut la principale diplomate chargée de l’Amérique latine durant les derniers mois du gouvernement de Barack Obama.

En plus du complot putschiste, le gouvernement de Maduro a déjà fait dénoncé plusieurs attaques de moindre envergure, notamment des tirs d’artillerie depuis un hélicoptère l’an passé et l’explosion d’un drone en août dernier pendant un discours. Ces attaques ont contribué à forger l’idée que le président est vulnérable.

Les militaires ont cherché à avoir un accès direct au gouvernement états-unien durant la présidence d’Obama mais ils furent éconduits, expliquent les fonctionnaires.

En août de l’an dernier, le président Trump a déclaré que « l’option militaire » était sur la table pour le Venezuela. Ces propos ont été rejetés par les alliés des États-Unis dans la région, mais ont motivé les militaires rebelles vénézuéliens à entrer en communication une fois de plus avec Washington.

« C’est le Commandant en chef qui parlait », explique l’ex-commandant vénézuélien sanctionné par les États-Unis au cours d’une entrevue qu’il accorda à condition que son anonymat soit préservé par crainte de représailles du gouvernement vénézuélien. « Je n’allais pas mettre en cause l’information étant donné son messager.  »

Au cours d’une série de réunions secrètes à l’étranger - qui ont commencé à l’automne passé et se sont poursuivies cette année -, les militaires ont expliqué au gouvernement états-unien qu’ils représentaient plusieurs centaines de membres des forces armées en rupture avec l’autoritarisme de Maduro. Ils ont demandé aux États-Unis de leur fournir un système de radios cryptées, afin de pouvoir communiquer entre eux en toute sécurité, pendant qu’ils développaient leur plan pour installer un gouvernement de transition dirigé par l’armée afin de gérer le pays jusqu’à la convocation d’élections.

Les fonctionnaires états-uniens ont décidé de ne pas leur fournir le matériel et les plans sont tombés à l’eau suite à l’arrestation de dizaines de conspirateurs par le gouvernement vénézuélien.

Les relations entre les États-Unis et le Venezuela sont tendues depuis des années. Ils n’ont plus d’ambassadeurs depuis 2010. Depuis l’entrée en fonction de M. Trump, son administration a accru les sanctions contre des dirigeants vénézuéliens, dont M. Maduro lui-même, son vice-président et d’autres responsables du gouvernement.

Le déroulé des réunions clandestines et des débats politiques qui les ont précédées a été élaboré à partir d’entrevues avec onze fonctionnaires et ex-fonctionnaires états-uniens, en plus de l’ex-commandant vénézuélien. Ce dernier a affirmé qu’au moins trois groupes distincts au sein des forces armées vénézuéliennes avaient conspiré contre le gouvernement de Maduro.

L’un de ces groupes est entré en contact avec le gouvernement Trump au travers de l’ambassade des États-Unis dans une capitale européenne. Quand Washington a été informé de ce contact, les fonctionnaires de la Maison Blanche se sont montrés intrigués mais méfiants. Ils craignaient que la demande de réunion soit un piège pour enregistrer clandestinement un agent états-unien en train de conspirer contre le gouvernement vénézuélien.

Mais avec l’aggravation de la crise humanitaire au Venezuela l’an dernier, les États-Uniens ont estimé qu’il fallait courir le risque pour avoir une idée plus précise des plans et des officiers qui cherchaient à remplacer Maduro.

« Après de nombreuses discussions, nous avons convenu d’écouter ce qu’ils voulaient nous dire », explique un fonctionnaire gouvernemental de haut rang qui n’a pas l’autorisation pour parler des réunions secrètes.

Au début, le gouvernement avait envisagé d’envoyer Juan Cruz, un vétéran de la Central Intelligence Agency (CIA) qui venait de démissionner de son poste de responsable de la Maison Blanche pour l’Amérique latine. Les avocats de la Maison Blanche ont finalement opté pour un diplomate de carrière.

L’envoyé états-unien avait pour instruction d’assister aux réunions « pour écouter » et n’était pas mandaté pour négocier au cours de ces rencontres, selon un haut fonctionnaire du gouvernement.

Après la première réunion fin 2017, le diplomate a rapporté que les Vénézuéliens ne semblaient pas avoir élaboré un plan détaillé et qu’ils s’étaient présentés avec l’espoir que les États-Uniens viendraient avec des idées et des conseils.

L’ex-commandant vénézuélien explique que les rebelles n’ont jamais demandé une intervention militaire des États-Unis. « Je n’ai jamais soutenu une opération commune et ils n’ont pas fait une telle offre  », précise l’ex-commandant.

Il ajoute que lui et ses collègues ont envisagé de se lancer à l’été 2017, quand le gouvernement a suspendu les pouvoirs de l’Assemblée nationale, contrôlée par l’opposition, et a installé l’Assemblée nationale constituante (août 2017) qui est loyale à Maduro. Ce plan a été annulé par crainte d’un massacre.

Ils ont planifié ensuite la prise du pouvoir en mars 2018, explique l’ex-militaire, mais il y a eu des fuites. Les dissidents ont finalement décidé de lancer l’opération lors de l’élection présidentielle que Maduro a remporté le 20 mai 2018. Mais une fois encore, des fuites les ont obligés à annuler l’opération.

Il est difficile de savoir jusqu’à quel point les conspirateurs ont informé Washington. Et il n’y pas d’indice que le président Maduro ait été au courant des contacts entre les putschistes et les États-Uniens.

Pour que les différentes tentatives de complots fonctionnent, explique l’ex-commandant, lui et ses collègues pensaient nécessaire d’arrêter Maduro et d’autres personnalités majeures du gouvernement en même temps. Pour y parvenir, les militaires rebelles avaient besoin d’un outil de communication sécurisé. Ils en ont fait la demande au cours de la seconde réunion qui a eu lieu l’an passé avec le diplomate états-unien. Cette demande a été transmise à Washington mais des hauts fonctionnaires l’ont rejetée. « Nous étions frustrés », confie l’ex-commandant vénézuélien. « Il n’y a pas eu de suivi. Ils m’ont laissé attendre. »

Le diplomate états-unien s’est réuni une troisième fois avec les conspirateurs au début de cette année, mais ils n’ont pas réussi à obtenir une promesse d’aide matérielle ni un signe clair que Washington appuyait les plans des rebelles, selon l’ex-commandant et plusieurs responsables états-uniens.

Malgré cela, les Vénézuéliens ont considéré les réunions comme une approbation tacite de leurs plans, explique Peter Kornbluh, historien aux Archives nationales de sécurité de l’Université George Washington.

« Les États-Unis ont toujours eu un intérêt à rassembler de l’information sur de possibles changements à la tête des gouvernements, explique Kornbluh. Mais la simple présence d’un diplomate états-unien à une telle réunion peut très bien être perçue comme un encouragement. »

Dans son communiqué, la Maison Blanche a qualifié la situation au Venezuela de « menace pour la sécurité et la démocratie dans la région  » et a signalé que le gouvernement de Trump continuerait à renforcer une coalition d’ « alliés proches et raisonnables, de l’Europe à l’Asie, en passant par les Amériques, pour faire pression sur le régime de Maduro afin de rétablir la démocratie au Venezuela.  »

Des représentants états-uniens ont ouvertement envisagé une action de militaires vénézuéliens.

Le 1er février 2018, Rex Tillerson, qui était alors secrétaire d’État, a prononcé un discours au cours duquel il a affirmé que les États-Unis n’avait pas « promu un changement de régime ni la destitution du président Maduro ».Toutefois, en réponse à une question, il a évoqué l’éventualité d’un coup d’État militaire.

« Lorsque les choses vont tellement mal que les dirigeants militaires se rendent comptent qu’ils ne sont plus en mesure de servir leurs citoyens, ils prennent en main une transition pacifique ».

Quelques jours plus tard, Marco Rubio, le sénateur de Floride, qui a cherché à influencer l’approche du gouvernement Trump sur l’Amérique latine, a publié une série de tweets qui ont encouragé les dissidents des forces armées vénézuéliennes à renverser leur président.

« Les soldats mangent ce qu’ils trouvent dans les poubelles et leurs familles souffrent de la faim alors que Maduro et ses amis vivent comme des rois et empêchent toute assistance humanitaire », a-t-il écrit, avant d’ajouter que « le monde soutiendrait les forces armées du Venezuela si elles décidaient de protéger le peuple et de rétablir la démocratie en destituant son dictateur ».

En avril dernier, alors qu’il était encore responsable politique de la Maison Blanche pour l’Amérique latine, Cruz a envoyé un message aux Vénézuéliens au cours d’un discours. Il a qualifié Maduro de « dément » et a appelé les Vénézuéliens à « exhorter les forces armées à respecter le serment qu’elles ont prêté en entrant en fonction. Accomplissez votre promesse  ».

Avec l’approfondissement de la crise au Venezuela ces dernières années, les fonctionnaires états-uniens ont débattu des avantages et désavantages de dialoguer avec des factions rebelles des forces armées.

« ‘Il y avait des opinions divergentes, raconte Aponte, l’ex-diplomate principale sur l’Amérique latine du gouvernement Obama. Certains croyaient pouvoir apporter la stabilité, aider à distribuer des aliments et travailler sur des questions pratiques. » Mais d’autres, comme Aponte, ont perçu les risques d’établir des ponts avec des leaders des forces armées qui, selon l’analyse de Washington, seraient devenues un pilier du trafic de cocaïne et de la violation des droits humains.

Roberta Jacobson, une ex-ambassadrice au Mexique qui précéda Aponte au poste de fonctionnaire principale du département d’État pour l’Amérique latine, pensait que cela valait la peine d’établir un canal diplomatique extra-officiel avec certains des membres des forces armées vénézuéliennes même si Washington considère depuis longtemps qu’elles sont « profondément corrompues, impliquées dans le trafic de drogues et peu recommandables  ».

« Étant donné la décomposition généralisée des institutions vénézuéliennes, il y avait l’idée, même si ce n’était pas nécessairement la réponse, que tout type de solution démocratique devait impliquer les forces armées, explique Jacobson qui a démissionné du département d’État au début de l’année. Ecouter les acteurs locaux, aussi douteux soient-ils, est essentiel pour la diplomatie. »

Mais peu importe la logique. Discuter avec des putschistes pourrait déclencher les signaux d’alarme dans une région à la longue liste d’interventions tristement célèbres : l’invasion avortée de la CIA dans la Baie des Cochons pour renverser Fidel Castro en 1961 ; le coup d’État soutenu par les États-unis au Chili en 1973, qui installa la longue dictature militaire d’Augusto Pinochet, ou l’appui clandestin du gouvernement de Reagan aux rebelles de droite, les Contras, au Nicaragua dans les années 80.

Au Venezuela, en 2002, un coup d’État écarta brièvement du pouvoir Hugo Chávez, le prédécesseur de Maduro. Les États-unis étaient au courant du complot, mais l’avait déconseillé, à en croire des documents déclassifiés qui ont été rendu publics par la suite. Le putsch eut tout de même lieu et le gouvernement Busch ouvrit un canal de communication avec le nouveau chef d’État [Pedro Carmona Estanga, patron des patrons jusqu’à alors, NDLR] . Du fait du mécontentement populaire croissant contre le coup d’État, les fonctionnaires états-uniens prirent leur distances tandis que les pays de la région le condamnèrent clairement. Chávez fut restitué comme président.

L’an dernier, lors du complot le plus récent, il y avait entre 300 et 400 membres des forces armées impliqués mais ce nombre a fondu de moitié suite à la répression du gouvernement Maduro cette année. L’ex-commandant vénézuélien est préoccupé par l’arrestation des presque 150 compañeros qui pourraient être torturés. Il déplore que les États-Unis n’aient pas doté les rebelles de radios. Il pense que cela aurait pu changer l’histoire du pays. « Je suis déçu, dit l’ex-général. Mais je ne suis pas le plus à plaindre. Je ne suis pas prisonnier ».

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Ernesto Londoño

Ernesto Londoño

Ancien journaliste au Washington Post, puis correspondant à partir de 2014 pour le New York Times dans son bureau brésilien.

Nicholas Casey

Nicholas Casey

Journaliste, Nicholas Casey est le chef du bureau andin du New york Times à Caracas depuis janvier 2016.

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Traduction
  • F.L., pour Barril.info

Source
PS

Cet article est paru dans le New York Times en anglais et en espagnol le 8 septembre. Son titre original est « Trump Administration Discussed Coup Plans With Rebel Venezuelan Officers », « le gouvernement de Trump a discuté d’un coup d’État avec des officiers rebelles vénézuéliens ».

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