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Opinion

Maduro, plus proche de Trump qu’il n’y paraît

C’est elle qui a dévoilé, preuves à l’appui, au monde et à Hugo Chávez, le financement par les États-Unis de groupes d’opposition. C’était le sujet de son livre « Code Chavez : CIA contre Venezuela ». Surnommée « la fiancée du Venezuela » par le Comandante, Eva Golinger a pris ces dernières années quelques distances avec le régime de Nicolas Maduro, au point d’être traitée tout récemment d’« agent de l’impérialisme » par le n°2 du régime Diosdado Cabello. La tribune ci-dessous marque indéniablement une rupture pour celle qui défendit bec et ongles la « révolution ».
La rédaction

Eva Golinger

22 octobre 2018

Au cours d’une conférence de presse aux Nations Unies en septembre de cette année, le président des États-Unis Donald Trump a déclaré que si son homologue vénézuélien, Nicolas Maduro, était présent, il serait disposé à se réunir avec lui. Malgré ses incessantes diatribes contre l’« empire états-unien », Maduro ne pouvait pas rater l’opportunité, même infime, de rencontrer un président amical avec les autocrates.

Quelques instants avant que Trump ne tende la main de manière inattendue à un président vénézuélien en difficulté, il répéta qu’il n’écartait pas une « option militaire » contre le Venezuela. Émettre ainsi la possibilité d’envahir un pays pour faire tomber son président et suggérer immédiatement après vouloir se réunir avec ce leader pourrait paraître illogique. Toutefois, quand il s’agit de Donald Trump, l’impulsivité lui est coutumière et le manque de vision, sa marque de fabrique. Trump a trouvé en Maduro son âme sœur dysfonctionnelle.

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Trump está dispuesto a reunirse con Maduro

https://youtu.be/PgkgJDALjyU

Le Venezuela traverse la pire crise politique économique de son histoire. Le Fonds monétaire international estime que l’inflation atteindra le sommet d’1 000 000 % à la fin de l’année, une situation inimaginable à distance mais très concrète pour les Vénézuéliens. Un exemple : en 2006, le prix que j’ai payé pour un trois pièces dans une zone de classe moyenne à Caracas équivaudrait aujourd’hui à moins d’un dollar, une somme qui ne me suffirait pas pour acheter un rouleau de papier toilette dans le cas où j’en trouverais un.

De récents rapports des Nations Unies montrent que les Vénézuéliens souffrent du manque d’accès aux fournitures médicales et aux médicaments. Certains en meurent. Ils sont plus de deux millions à avoir fui le pays au cours des trois dernières années à la recherche d’aliments, de traitements médicaux ou d’opportunités économiques. L’énorme diaspora vénézuélienne submerge la région à tel point que des pays voisins comme la Colombie, l’Équateur et le Panama ont mis en place des contrôles frontaliers plus stricts.

Même si Maduro hésitait à participer à la réunion annuelle des Nations Unies pour des raisons de sécurité, il sauta dans l’avion présidentiel après les propos de Trump et atterrit quelques heures plus tard à New York. Dans sa hâte, il n’arriva pas à programmer une rencontre. Évidemment, le président des Etats-Unis n’entendait pas se réunir avec lui ; sa suggestion n’étant qu’une remarque désinvolte. Mais pour Maduro, il s’agissait d’une grande opportunité. Si le leader de la Corée du Nord, Kim Jong-un a pu se réunir avec Donald Trump, pourquoi pas lui.

Comme Kim Jong-un, Maduro fait partie de ces chefs d’État qui sont la cible de sanctions imposées par les Etats-Unis. Juste avant son arrivée à New York, le département du Trésor états-unien a imposé de nouvelles sanctions contre son épouse, Cilia Flores, la vice-présidente Delcy Rodríguez et d’autres personnes de son entourage. L’étau se resserrant sur le président vénézuélien, il a vu en Trump une échappatoire. Si « Donald Trump et moi nous nous rencontrons en face à face […] je suis sûr que ce sera positif  », a-t-il affirmé après s’être réuni avec Antonio Guterres, le secrétaire général des Nations Unies.

Je suis en désaccord avec ceux qui croient que Maduro a hérité de son prédécesseur Hugo Chávez d’un gouvernement tyrannique. Je fus une confidente proche de Chávez et j’étais sur place lors de son ascension et de sa fin.

Le Hugo Chávez que j’ai connu croyait en la justice sociale, l’égalité et les libertés fondamentales. Il a gagné de manière écrasante plusieurs élections. Il fut même réélu alors qu’il était en phase terminale de son cancer. Il était populaire au Venezuela. Chávez a pardonné à nombreux de ses adversaires, même à ceux qui ont tenté de le renverser moyennant un violent coup d’État [11-13 avril 2002].

Avait-il des tendances autoritaires ? Etant donné ses antécédents militaires, il croyait fermement à la hiérarchie et avec les longues années passées au pouvoir, il se retranchait de plus en plus dans ses convictions. C’est pourquoi des limites au nombre de mandats et des contrôles et contre-pouvoirs sont essentiels pour une démocratie saine.

Cependant, Chávez avait une énorme empathie envers les pauvres et les exclus. Au cours de son mandat, il y a eu de nombreux progrès qui ont aidé des millions de pauvres. C’est évident, il a commis de nombreuses erreurs. Chávez aspirait à un modèle durable de pays, mais il est mort sans y arriver. Sa tendance à faire primer la loyauté sur la compétence fut une erreur colossale. Il se trompa aussi en laissant de nombreuses responsabilités dans les mains d’un petit cercle de personnes sans préparation et qui n’étaient pas disposées à prendre des décisions difficiles. Cela contribua à créer une atmosphère de secrets et d’absence de transparence, une situation à risque pour la démocratie.

J’ai constaté le même comportement chez Donald Trump, qui s’est entouré de parents et de proches, en leur donnant un job pour lequel ils n’ont ni expérience ni préparation. C’est la typique manière d’agir d’un autocrate pour maintenir un strict contrôle sur le pouvoir. Elle vient de cette paranoïa créée par l’addiction au pouvoir et la croyance narcissique que personne ne peut mieux faire les choses.

Nicolás Maduro n’est pas Hugo Chávez. C’est un président impopulaire, à la légitimité douteuse, accusé de violations massives des droits humains, de corruption et de fraude électorale. Même s’il essaie d’imiter Chávez, il ressemble plus à son homologue du Nord, Donald Trump.

Comme lui, Maduro prospère avec la tromperie, l’exagération et le mensonge. Il nie l’existence d’une crise humanitaire au Venezuela et accuse les Etats-Unis de sa propre faillite. Faut-il pour autant fomenter un coup d’État, l’isoler avec des sanctions économiques ou le renverser par une invasion ? Non. Ce sont les Vénézuéliens qui doivent résoudre les problèmes du Venezuela. Au lieu d’envisager une intervention militaire pour renverser Maduro, Washington devrait s’occuper de sa propre cleptocratie naissante dirigée par un autre aspirant autocrate.

Aucun président ne devrait gouverner sans contre-pouvoirs. Aucune personne ne devrait avoir le champ libre pour ignorer les principes élémentaires de la société, la loi et l’ordre, la liberté et le respect. Le peuple est celui qui doit faire en sorte que ses gouvernants rendent des comptes via la participation active et le contrôle minutieux, en étant toujours attentif aux dangers et tentations de la corruption généralisée et de l’addiction au pouvoir.

Maduro est retourné au Venezuela avec les mains vides. Il ne s’est pas réuni avec Trump. Il n’a pas obtenu d’allègement des sanctions, ni une baisse des tensions entre les deux pays. Toutefois, dans la plus pur style « trumpien », il est apparu à la télévision nationale pour se vanter de son voyage et faire des commentaires grandiloquents.

RED MÁS Noticias

Nicolás Maduro calificó como una « victoria total » su gira por EE. UU.

https://youtu.be/WLqbliaKHqI

« Si nous avions eu des petros, nous aurions payé avec le hot dog que nous avons mangé sur la Cinquième avenue  », a-t-il déclaré en faisant référence à la douteuse cryptomonnaie vénézuélienne qu’il a créée pour diminuer la dépendance aux dollars. La majorité des experts considère cette initiative comme une escroquerie.

A l’instar de Trump, Nicolás Maduro vit dans un monde parallèle de mensonges et de magouilles. Mais à la différence du Venezuela, les Etats-Unis ont encore le temps d’inverser la tendance vers l’autoritarisme.

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Eva Golinger

Eva Golinger

Avocate états-unienne aux origines familiales vénézuéliennes. Surnommée à une époque « la fiancée du Venezuela » par Hugo Chávez dont elle a été proche, elle est connue pour avoir révélé le financement par les États-Unis de groupes de l'opposition vénézuélienne. Lire à ce sujet le « Code Chavez : CIA contre Venezuela ». Elle est animatrice d'émissions sur RT en espagnol (Russia Today) et son approche critique du gouvernement Maduro lui a valu d'être traitée d' « agent de l'impérialisme » par ledit n° 2 du régime (...)

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Traduction
  • F.L. & G.N., pour Barril.info

Source
PS

Cet article d’opinion est paru le 17 octobre sur le site du New York Times en anglais et en espagnol, sous le titre « A Tale of Three Presidents ».

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