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Les cycles de l’intégration en Amérique latine

L’éternel retour du régionalisme latino-américain

L’UNASUR est morte, vive PROSUR ? Après l’Argentine, le Brésil, le Chili, la Colombie, le Paraguay et le Pérou il y a un an, l’Équateur vient d’annoncer son départ de l’UNASUR. L’agonie de l’organisation impulsée par Chávez et Lula témoigne de la crise des structures d’intégration impulsées quand la gauche était hégémonique sur le sous-continent.
Alberto van Klaveren, professeur d’université et ancien sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères du Chili lors du premier mandat de Michelle Bachelet, dressait il y a quelques mois un état des lieux, alors que vient de se conclure à Santiago le sommet de fondation de PROSUR auquel le Venezuela n’a pas été invité à se joindre.
La rédaction

Alberto van Klaveren

24 mars 2019

Le régionalisme latino-américain ne vit pas un de ses meilleurs moments. L’Union des nations sud-américaines Union des nations sud-américaines
UNASUR
L’Union des nations sud-américaines, fondée en 2008 et anciennement connue sous le nom de Communauté sud-américaine des Nations, est une organisation intergouvernementale intégrant deux unions douanières présentes en Amérique du Sud, le Marché commun du Sud (Mercosur) et la Communauté andine (CAN). Elle était composée des douze États d’Amérique du Sud.
En 2017, l’Argentine, le Brésil, le Chili, la Colombie, le Paraguay et le Pérou ont suspendu leur participation à l’organisme. L’Équateur a suivi en 2019, ce qui a plongé l’organisme, déjà paralysé par les tensions politiques, dans une crise terminale.
En mars 2019, les présidents conservateurs Sebastian Piñera (Chili), Ivan Duque (Colombie), Mauricio Macri (Argentine), Jair Bolsonaro (Brésil), Lenin Moreno (Equateur), Martin Vizcarra (Pérou) et Mario Abdo (Paraguay), ont lancé, sur une idée de la Colombie, une nouvelle organisation PROSUR à laquelle le Venezuela n’a pas été invité à se joindre.
(UNASUR) n’a plus de tête. Elle n’a pas réussi à élire un nouveau secrétaire général depuis plus de deux ans, et la décision [au printemps 2018] de l’Argentine, du Brésil, du Chili, de la Colombie, du Paraguay et du Pérou de suspendre leur participation l’a mis, au moins temporairement, hors-jeu [L’Équateur a aussi annoncé son départ de l’organisation en mars 2019, ndlr]. Le sommet semestriel de la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC CELAC
Communauté d'États latino-américains et caraïbes
La Communauté d’États latino-américains et caraïbes (CELAC) est un organisme intergouvernemental régional1 qui regroupe les 600 millions d’habitants des 33 États d’Amérique latine et de la communauté caribéenne (Caricom). Il fut créé le 23 février 2010 lors du sommet du Groupe de Rio à Playa del Carmen, Mexique.
Il est considéré comme une alternative à l’Organisation des États américains (OEA). Il est le résultat d’une décennie d’efforts pour une plus grande intégration de l’Amérique Latine, et son but est de promouvoir l’intégration et le développement des pays latino-américains.
) avec l’Union européenne, qui devait se tenir en 2017, a été suspendu sur décision latino-américaine. Fin 2016, la ministre vénézuélienne des Affaires étrangères de l’époque, Delcy Rodríguez [aujourd’hui vice -présidente de la République, ndlr], a tenté d’entrer en force à Buenos Aires dans une réunion des ministres des Affaires étrangères du Marché commun du Sud (Mercosur Marché commun du Cône Sud
Mercosur
Le Marché commun du Cône Sud, ou Mercosur, a été créé en 1991 par le Traité d’Asunción. Il rassemble à l’origine le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay. Le Venezuela l’a rejoint par la suite.
) à laquelle elle n’avait pas été invitée, alors que son pays était encore membre à part entière de ce groupe. Sur les rives du Pacifique, la Communauté andine des nations (CAN) conserve ses ambitieuses institutions, inspirée par l’UE, mais ses deux plus grands membres - la Colombie et le Pérou - semblent plutôt miser sur la nouvelle Alliance du Pacifique (AP), beaucoup plus flexible et intégrée par le Chili et le Mexique, tandis que la Bolivie, autre membre de la CAN, a rejoint le Mercosur, sans que les conditions de son adhésion ne soient encore claires. Ce n’est qu’en Amérique centrale et dans les Caraïbes que les projets d’intégration semblent suivre des voies plus prévisibles, même si la géométrie variable imaginative du Système d’intégration de l’Amérique centrale (SIVA) soulève également des doutes sur sa cohérence.

Ce panorama régional n’est toutefois pas sans précédent en Amérique latine. Il s’agit d’un nouveau cycle d’une histoire qui remonte loin dans le temps et qui a connu des hauts et des bas comparables à ceux d’aujourd’hui. Les racines du régionalisme latino-américain remontent à la naissance des États de la région. Et malgré les vicissitudes qu’il a connues, l’idéal intégrationniste, qui représente la forme la plus ambitieuse de sentiment régional, a gardé son statut de priorité dans les relations internationales en Amérique latine et dans les Caraïbes.

Les efforts d’intégration en Amérique latine peuvent être regroupés en cycles. Chacun d’eux a suscité un grand enthousiasme parmi ses protagonistes, pour ensuite décliner et voir les attentes initiales de ses promoteurs déçues.

 

Les efforts d’intégration en Amérique latine peuvent être regroupés en cycles. Chacun d’eux a suscité un grand enthousiasme parmi ses protagonistes, pour ensuite décliner et voir les attentes initiales de ses promoteurs déçues. Après la Seconde Guerre mondiale, les cycles du régionalisme et de l’intégration se sont inspirés des modèles économiques et politiques adoptés par les États participants. Le premier fut le régionalisme structuraliste, qui commença dans les années 1950 et fut étroitement inspiré par la pensée de la Commission économique pour l’Amérique latine (CEPALC, à laquelle s’est ensuite ajoutée la région des Caraïbes) et par l’expérience européenne. Ce cycle, qui conduisit à la création de l’Association latino-américaine de libre-échange (ALALC), devenue plus tard l’Association latino-américaine d’intégration ALADI
Association Latino-Américaine d’Intégration
L’Association Latino-Américaine d’Intégration (ALADI) est un organisme d’intégration économique intergouvernementale d’Amérique latine, créé le 12 août 1980 par le Traité de Montevideo. Tous les pays d’Amérique latine sont libres d’y adhérer. L’organisme compte actuellement 12 membres, dont Cuba.
(ALADI), ainsi qu’au Pacte andin, se prolongea jusqu’aux années 70 et fut suivi par celui du régionalisme ouvert qui se développa au cours de la décennie suivante, dans la droite ligne des modèles d’ouverture et de libéralisation économiques mis en œuvre à l’époque. Au tournant du siècle, le régionalisme ouvert commença à céder la place au régionalisme post-libéral ou post-hégémonique, impulsé par les gouvernements de gauche et populistes qui sont arrivés au pouvoir.

 

Malgré les grandes différences entre ces cycles, il y a quelques éléments communs. Tout d’abord, une surenchère verbale qui contraste avec la réalité. Deuxièmement, un volontarisme juridique récurrent, comme l’expriment même les noms des institutions : une Association latino-américaine de libre-échange qui n’a jamais atteint le libre-échange et une Association latino-américaine d’intégration un peu plus modeste que ce que son nom n’indique. Troisièmement, un régionalisme dirigé par l’État, avec une faible participation des forces du marché et des acteurs sociaux. La société civile s’est montrée plutôt passive dans ce domaine, car elle a souvent cultivé des liens plus étroits avec ses homologues européens et nord-américains qu’avec ses collègues latino-américains. Les partis politiques ont suivi une voie similaire. Si plusieurs partis de la région sont nés avec une forte vocation latino-américaine, leurs liens internationaux les plus forts se sont tissés avec des partis et des fondations politiques européens et nord-américains.

Le régionalisme post-libéral

Divers changements politiques en Amérique latine et le rejet des politiques néolibérales préconisées par le Consensus de Washington Consensus de Washington L’expression « Consensus de Washington » est due à J. Williamson (1991). Ce dernier a recensé dix mesures, qui demeurent d’actualité, appliquées aux pays en développement et constituant le paradigme à partir duquel les politiques de développement ont été pensées. ont conduit, au cours de la première décennie du XXIe siècle, à l’adoption de ce que certains auteurs ont qualifié de régionalisme post-libéral ou post-hégémonique [1]. Il s’agissait selon eux d’un nouveau régionalisme qui remettait en cause l’hégémonie de la gouvernance libérale dirigée par les États-Unis [2]. Il a pris la forme d’initiatives telles que l’UNASUR, la CELAC et l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique - Traité de commerce des peuples des Amériques (ALBA ALBA
ALBA-TCP
L’ALBA, ou l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique, est une organisation politique, sociale et économique de coopération entre des pays de gouvernements progressistes d’Amérique latine et des Caraïbes. Elle est née en 2005 à l’initiative de Cuba et du Venezuela, comme alternative à l’ALCA (ZLEA en français, Zone de libre-échange des Amériques, alors impulsée par Washington).
-TCP).

 

Au-delà de leurs différences, ces initiatives partageait l’objectif de donner la priorité à la coopération politique entre gouvernements de même sensibilité, de renforcer le pouvoir de négociation de l’Amérique latine vis-à-vis de ses principaux partenaires extérieurs et de parler d’une seule voix sur la scène mondiale. Le commerce, qui avait joué un rôle très central dans le régionalisme latino-américain traditionnel, était relégué au second plan, et même directement omis comme moteur d’intégration. Ce nouveau cycle excluait non seulement les États-Unis et le Canada, mais était présenté comme une alternative au régionalisme hémisphérique, dont l’expression historique est l’Organisation des États américains (OEA Organisation des Etats américains
OEA
L’Organisation des Etats américains (OEA) a été créée le 30 avril 1948 par la charte de Bogotá. Ses buts : parvenir à un « ordre de paix et de justice, maintenir la solidarité entre ses membres, renforcer leur collaboration et défendre leur souveraineté, leur intégrité territoriale et leur indépendance  »...
). Il se voulait aussi une réponse à l’échec des négociations de la Zone de libre-échange des Amériques (ALCA, sigles en espagnol), auxquelles plusieurs des plus grands pays de la région avaient participé avec un enthousiasme très variable. L’impact du régionalisme post-libéral se fit également sentir dans les instances d’intégration traditionnelles, en particulier au sein du Mercosur.

 

L’expression la plus radicale du régionalisme post-libéral fut l’ALBA-TCP, proposée initialement en 2001 par le président vénézuélien Hugo Chávez, mais qui s’est finalement concrétisée à La Havane en 2004 lorsque Fidel Castro et Hugo Chávez ont annoncé sa création. L’ALBA représentait un projet radical et révolutionnaire cherchant à favoriser l’idéologie du socialisme du XXIe siècle dans un nouveau modèle d’intégration, opposé frontalement au néolibéralisme. L’idée était de proposer un modèle alternatif de développement, basé sur les principes de solidarité et de complémentarité et de rejet du capitalisme, de l’impérialisme et des pratiques des entreprises multinationales. Une partie de son attrait pour les petites économies qui ont rejoint à l’ALBA ne tenait pas tant à ces principes idéologiques qu’aux conditions généreuses accordées par le programme Petrocaribe Petrocaribe Initiative du Venezuela qui permet à 14 pays de la Caraïbe, étranglés par les prix internationaux des hydrocarbures, d’acheter leur pétrole au Venezuela à tarif préférentiel (avec facilités de paiement et crédits pouvant aller jusqu’à 25 ans). du Venezuela aux États des Caraïbes. En outre, la possibilité d’accueillir du personnel qualifié relativement bien formé offert par Cuba constitua un autre attrait pour la participation au nouveau programme.

La création de l’UNASUR fut une histoire plus complexe. A l’origine, elle est le résultat d’une succession de sommets présidentiels initiés par le Brésil à partir de l’an 2000, répondant à un nouveau concept géopolitique promu par la diplomatie brésilienne et ses conseillers politiques [3]. Si historiquement le régionalisme latino-américain avait inclus toute la région, du Rio Bravo ou Grande à la Terre de Feu, l’idée d’une séparation entre une Amérique latine du Nord, inévitablement liée aux États-Unis, et une Amérique latine du Sud, aspirant à une plus grande autonomie et à un rôle plus actif et plus large dans l’arène mondiale, se développa progressivement. L’UNASUR donna ainsi à l’Amérique du Sud une sorte de « gravitation symbolique » en tant qu’entité géopolitique viable [4]. Pendant un certain temps, le concept politique d’Amérique latine a semblé avoir été remplacé par celui d’Amérique du Sud. Alors que traditionnellement les sommets interrégionaux se tenaient avec tous les pays d’Amérique latine et des Caraïbes, comme ce fut le cas avec l’UE ou les États-Unis et le Canada dans les années 2000, les nouveaux sommets interrégionaux, parrainés principalement par le Brésil, se tinrent uniquement en Amérique du Sud, comme ce fut le cas de ceux organisés avec l’Afrique ou le monde arabe

Cependant, bien que l’idée d’une communauté sud-américaine ait d’abord reflété les intérêts et les objectifs du Brésil, sa structure finale est le résultat d’une longue et complexe négociation dans laquelle d’autres pays ont laissé leur empreinte. Certains États ont tenté d’y introduire certains éléments de l’ALBA-TCP et de supranationalité, mais d’autres ont préféré un format intergouvernemental plus traditionnel. L’UNASUR a finalement été créée en 2008 et s’est ajoutée à la trame déjà complexe des institutions régionales latino-américaines. Au départ, elle mettait l’accent sur la coopération politique plutôt que sur la coopération économique, la libéralisation du commerce étant exclue de ses objectifs. L’un de ses premiers succès fut sa médiation dans une crise interne en Bolivie en 2008. Elle intervint également dans une autre crise interne en Équateur en 2010 et contribua à réduire les graves tensions bilatérales entre la Colombie et le Venezuela la même année. D’autre part, elle a créé divers conseils sectoriels, dont les résultats ont été inégaux. Le plus notable a été le Conseil de défense sud-américain, initialement présenté comme un substitut à l’Organisation interaméricaine de défense, traditionnellement dominée par les États-Unis, et même comme un régime de sécurité collective régionale. Dans la pratique, les résultats font plutôt été modestes et se sont limités à l’adoption de mesures de confiance mutuelle et à la création d’organismes de formation et d’étude plutôt balbutiants.

 

La création de la CELAC en 2011 s’est également inscrite dans le cadre du régionalisme post-libéral, bien qu’elle soit l’aboutissement d’une série d’initiatives de coopération politique régionale initiées dans les années 1980 avec le Groupe de Contadora Groupe de Contadora Le groupe de Contadora représente une ébauche modeste, mais emblématique, d’intégration régionale en Amérique latine dans les années 1980. Il a été créé en 1983 afin d’enrayer la crise centre-américaine, pour démilitariser l’Amérique centrale et mettre en place un parlement centre-américain. Il regroupe lors de sa création le Venezuela, la Colombie, le Panama et le Mexique.  [5] et qui ont poursuivies et étendues par le Groupe de Rio Groupe de Rio Le groupe de Rio était une organisation créée le 18 décembre 1986 qui visait à améliorer la coopération entre les différents pays d’Amérique latine. Il s’agissait d’une instance régionale informelle. Il a débouché sur la création de la cELAC en 2010. , créé en 1986 [6]. Sa portée géographique est plus large que celle de l’UNASUR, puisqu’elle comprend tous les États d’Amérique latine et des Caraïbes ; elle n’a pas de secrétariat permanent et ses objectifs sont la coopération politique régionale et la coopération pour le développement. Comme dans le cas de l’UNASUR, la libéralisation du commerce n’a pas été prise en compte. L’une de ses principales fonctions a été de servir d’interlocutrice régionale auprès de l’UE et d’autres partenaires extrarégionaux, tels que la République populaire de Chine, la Russie et l’Inde. Bien que la CELAC soit une instance moins idéologique et activiste que ses pairs, elle n’a pas pu échapper aux crises politiques latino-américaines et a donc été contrainte de suspendre son dialogue semestriel avec l’UE.

Le Mercosur a rejoint à sa manière la vague du régionalisme post-libéral. Bien qu’il n’ait pas abjuré son objectif de libéralisation des échanges entre ses membres et de constitution d’une union douanière imparfaite vis-à-vis des pays tiers, à l’époque de Néstor Kirchner et Cristina Fernández en Argentine et de Luiz Inácio Lula da Silva et Dilma Rousseff au Brésil, il s’est davantage centré sur les politiques publiques et des aspects purement politiques. Le meilleur exemple de la politisation du Mercosur fut l’admission du Venezuela et la suspension du Paraguay. Le Venezuela fut admis comme membre à part entière en 2006, sans être tenu d’assumer l’acquis communautaire plutôt modeste de cette structure d’intégration. Bien que les dirigeants des quatre pays fondateurs - Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay - aient soutenu son incorporation, celle-ci fut bloquée par le Sénat paraguayen. Après six ans de blocage, le Venezuela fut finalement admis lorsque le Paraguay fut suspendu en raison du procès qui conduisit à la destitution du président Fernando Lugo. Toutefois, en 2017, les changements politiques intervenus en Argentine et au Brésil et la réadmission du Paraguay en tant que membre à part entière entrainèrent la suspension du Venezuela, en faisant valoir la rupture de l’ordre démocratique dans ce pays. La décision eut un impact plus important dans le domaine politique que dans la sphère économique, car la participation du Venezuela au Mercosur a eu très peu d’implications économiques. Pour sa part, la Bolivie participe au Mercosur, même si elle négocie encore officiellement son adhésion et reste membre à part entière de l’ALBA-TCP et de la CAN.

Convergence dans la diversité

Le régionalisme post-libéral n’a pas été le seul modèle d’intégration en vogue en Amérique latine ces dernières décennies. En 2011, le Chili, la Colombie, le Mexique et le Pérou ont créé l’Alliance du Pacifique (AP) dans le but d’approfondir l’intégration économique et de définir des lignes d’actions conjointes pour les échanges commerciaux avec les pays asiatiques du bassin du Pacifique, sur la base des accords de commerce bilatéraux existants entre les États participants. L’objectif est de réaliser la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes. En 2013, les quatre membres ont signé un accord visant à libéraliser entièrement 93 % du commerce intra bloc, avec l’engagement de parvenir à une libéralisation complète d’ici 2020. L’obligation de visa pour les citoyens des quatre pays a également été supprimée et certaines ambassades et représentations commerciales communes ont été ouvertes dans des pays tiers. Le projet a suscité l’intérêt de la communauté internationale, comme en témoigne l’existence de plus de 50 pays observateurs. Quatre d’entre eux - l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande et Singapour - ont entamé des négociations en vue de créer une zone de libre-échange avec l’AP.

L’AP n’est pas seulement orientée vers la libéralisation du commerce, mais cherche également à progresser dans des domaines tels que les marchés publics, l’innovation, la facilitation des formalités douanières, la circulation des personnes, etc. Trois de ses membres fondateurs participent au Forum de coopération économique Asie-Pacifique (APEC) et à l’Accord de partenariat transpacifique récemment signé. Bref, elle est une nouvelle forme de régionalisme ouvert, qui contraste avec les modèles du régionalisme post-libéral [7], tout en rapprochant le Mexique de l’Amérique du Sud et en cherchant de nouveaux accords de libéralisation avec des pays ou groupes tiers. Toutefois, l’AP fait aussi face à des obstacles. Ses membres sont séparés par de grandes distances géographiques et entretiennent des relations économiques assez faibles. Le commerce intra bloc est encore modeste. L’intégration de leurs marchés financiers s’est avérée plus complexe que prévu et, enfin, il reste la question de l’impact des changements politiques chez ses membres sur son développement. Il s’agit toutefois d’un projet d’intégration prometteur et intéressant. 

Il est tentant de mettre en compétition l’Alliance du Pacifique, considéré comme un retour au régionalisme ouvert, et le Mercosur, considéré comme un vestige du régionalisme post-libéral. Pendant un certain temps, cela a semblé être une réalité en Amérique latine

Il est tentant de mettre en compétition l’AP, considéré comme un retour au régionalisme ouvert, et le Mercosur, considéré comme un vestige du régionalisme post-libéral. Pendant un certain temps, cela a semblé être une réalité en Amérique latine [8]. Si, sur le plan de la politique commerciale, il y avait des éléments pour soutenir cette opposition, il n’en a pas été de même sur le plan politique et stratégique. Le Chili a maintenu des liens plus étroits avec l’Argentine - même sous des gouvernements aux couleurs politiques très différentes - qu’avec tout membre de l’AP et a toujours exprimé son intérêt à renforcer ses liens avec le Brésil, l’Uruguay et le Paraguay. Le Pérou a renforcé ses relations avec le Brésil tout en devenant l’un des fondateurs de l’AP. Et bien que le Brésil et le Mexique aient effectivement entretenu une forte rivalité sous les gouvernements du président Lula [9], tous deux ont trouvé des formules d’accommodement, comme en témoigne leur participation à la création de la CELAC. En outre, les profonds changements politiques qui ont eu lieu dans des pays tels que l’Argentine et le Brésil indiquent des changements progressifs dans leurs politiques commerciales, en particulier vis-à-vis des pays tiers, ce qui facilite également la recherche de nouveaux accords de libéralisation par l’Uruguay et le Paraguay.

En résumé, il existe un potentiel de convergence des processus d’intégration en Amérique latine. C’est cette réalité qui a incité le gouvernement chilien à proposer en 2014 l’idée d’une convergence dans la diversité entre l’AP et le Mercosur. La proposition du ministre des Affaires étrangères de l’époque, Heraldo Muñoz, a également été analysée dans un rapport de la CEPALC [10], qui a démontré la densité du réseau d’accords de libéralisation du commerce et des relations existantes entre les pays qui composent les deux structures. Les données économiques, ainsi que l’évolution progressive des politiques commerciales des pays de l’Atlantique, montrent un potentiel de convergence entre les deux processus. Il ne s’agit pas de les fusionner, mais d’explorer des éléments et des objectifs communs et de progresser dans des domaines tels que la connectivité physique, la facilitation du commerce, l’intégration productive, le développement des chaînes de valeur, le tourisme, l’innovation et le développement scientifique et technologique, le suivi et la participation aux négociations commerciales internationales, la mobilité universitaire et d’autres questions  [11]

Un régionalisme hétérodoxe

 L’intégration économique en Amérique latine a évolué de manière complexe et très peu orthodoxe. L’élimination des barrières commerciales a été partielle et incomplète. Les unions douanières ne sont généralement pas ce qu’elles semblent être. L’adoption d’instruments et d’institutions peut être plus nominale que réelle. L’interdépendance économique qui s’est développée dans certains secteurs n’a que peu à voir avec les instruments adoptés. L’intégration économique informelle a souvent été plus efficace que l’intégration formelle, comme le montrent par exemple les investissements intra latino-américains, qui ont souvent été réalisés en dehors des accords officiels.

Tanja Börzel soutient qu’un processus d’intégration implique « la mise en place d’institutions supranationales auxquelles l’autorité politique est déléguée pour prendre des décisions collectives contraignantes ». [12] Si nous appliquons cette définition, il n’y aurait aucun exemple en Amérique latine d’un projet réussi. Cependant, si nous utilisons, comme nous le faisons dans cette analyse, le terme « intégration » comme synonyme de régionalisme ou de régionalisation [13], le tableau qui en ressort est plus nuancé. Malgré toutes ses limites, l’Amérique latine présente des degrés considérables d’« interaction entre des unités politiques (infranationales, nationales ou transnationales) fournies par des acteurs qui partagent des idées communes, fixent des objectifs et définissent des méthodes pour les atteindre, contribuant ainsi à la construction d’une région » [14].

De toute évidence, les résultats concrets de ces interactions ne sont pas satisfaisants. La rhétorique l’emporte sur les faits. Le formalisme juridique, qui imite souvent des contextes très différents, comme celui de l’UE, ne reflète pas la réalité de la région et est même systématiquement violé. Mais l’intention demeure. Certains auteurs décrivent le régionalisme latino-américain en termes de gouvernance régionale coopérative ou segmentée [15]. Et bien que l’architecture régionale soit complexe, parfois contradictoire et même chaotique, il est clair qu’à l’avenir, des initiatives et de nouveaux efforts continueront à être déployés pour renouveler les anciens systèmes. Le mythe de Sisyphe me vient à l’esprit. Le désordre institutionnel du régionalisme latino-américain ne doit pas être confondu avec l’absence de régimes régionaux. De fait, l’Amérique latine partage des valeurs et des normes communes dans le domaine de la paix et de la sécurité, telles que le règlement pacifique des différends entre États ou l’interdiction des armes de destruction massive, qui sont exemplaires par rapport à toute autre région du monde. En outre, elle a adopté des normes communes pour la protection des droits humains et de la démocratie, qui, bien qu’elles ne soient pas respectées dans tous les pays, représentent toujours le régime régional le plus élaboré du monde en développement, comparable uniquement au régime européen. Certains des régimes régionaux sont issus d’institutions régionales, comme le Système interaméricain des droits de l’homme, développé dans le cadre du régionalisme hémisphérique [l’OEA, ndlr]. D’autres ont évolué à partir de fortes traditions historiques et juridiques, telles que le règlement pacifique des différends. D’autres sont le résultat de négociations spécifiques, telles que l’interdiction des armes nucléaires par le Traité de Tlatelolco de 1967.

Bref, malgré toutes les limites et les confusions du régionalisme latino-américain, un degré considérable d’identité régionale se maintient, ce qui permet de parler d’une société latino-américaine régie par des règles et pratiques communes. Le fait qu’aucune institution n’ait été en mesure d’exprimer et de réglementer adéquatement cette réalité ajoute une autre complexité à l’étude du régionalisme en Amérique latine.

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Alberto van Klaveren

Alberto van Klaveren

Alberto van Klaveren est professeur titulaire à l'Université du Chili et fut sous-secrétaire d' État aux Affaires étrangères du Chili (2006-2009).

[1José Antonio Sanahuja : « Del ‘regionalismo abierto’ al ‘regionalismo post-liberal’. Crisis y cambio en la integración regional en América Latina » in Laneydi Martínez Alfonso, Lázaro Peña y Mariana Vázquez (eds.) : Anuario de la integración regional de América Latina y el Gran Caribe 2008-2009, Coordinadora Regional de Investigaciones Económicas y Sociales (cries), Buenos Aires, 2009,et « Post-Liberal Regionalism in South America : The Case of Unasur », eui Working Paper rscas 2012/05, European University Institute, Florencia, 2012.

[2Pia Riggirozi y Diana Tussie : « The Rise of Post-Hegemonic Regionalism in Latin America » in P. Riggirozi y D. Tussie (eds) : The Rise of Post-Hegemonic Regionalism : The Case of Latin America, Springer, Dordrecht, 2012.

[3Voir Marco Aurelio García : « 10 anos de política externa » in Emir Sader (ed.) : 10 anos de governos pós-neoliberais no Brasil : Lula e Dilma, Boitempo / Flacso Brasil, San Pablo-Río de Janeiro, 2013, y Celso Amorin : Breves narrativas diplomáticas, Taeda, Buenos Aires, 2014.

[4Sean W. Burgess : Brazilian Foreign Policy after the Cold War, University Press of Florida, Gainesville, 2009. V. tb. Carlos G. Poggio Teixeira : « Brazil and the Institutionalization of South America : From Hemispheric Estrangement to Cooperative Hegemony » in Revista Brasileira de Política Internacional vol. 54 No 2, 2011.

[5[NDLR] Le groupe de Contadora représente une ébauche modeste, mais emblématique, d’intégration régionale en Amérique latine dans les années 1980. Il a été créé en 1983 afin d’enrayer la crise centre-américaine, pour démilitariser l’Amérique centrale et mettre en place un parlement centre-américain. Il regroupe lors de sa création le Venezuela, la Colombie, le Panama et le Mexique.

[6[NDLR] Le groupe de Rio était une organisation qui visait à améliorer la coopération entre les différents pays d’Amérique latine. Il s’agissait d’une instance régionale informelle. Il a débouché sur la création de la CELAC en 2010.

[7Michel Leví Coral y Giulliana Reggiardo : « La Alianza del Pacífico en el regionalismo sudamericano actual » in Revista Mexicana de Política Exterior No 106, 2016.

[8José Briceño-Ruiz y Isidro Morales (eds.) : Post-Hegemonic Regionalism in the Americas : Toward a Pacific-Atlantic Divide ?, Palgrave-Macmillan, Londres, 2017.

[9Ana Covarrubias : « Mexico’s Response to the Rise of Brazil » in Bulletin of Latin American Research vol. 35 No 1, 2016.

[10Cepal : La Alianza del Pacífico y el Mercosur. Hacia la convergencia en la diversidad, Naciones Unidas, Santiago de Chile, 2014.

[11Discurso del ministro de Relaciones Exteriores de Chile, Heraldo Muñoz : « Diálogo sobre integración regional : Alianza del Pacífico y Mercosur », Santiago de Chile, 24/11/2014, disponible sur www.minrel.gob.cl/discurso-del-canc.... V. tb. Félix Peña : « Regional Integration in Latin America : The Strategy of ‘Convergence in Diversity’ and the Relations between Mercosur and the Pacific Alliance », trabajo presentado en el seminario « A New Atlantic Community : The European Union, the us and Latin America », Jean Monnet Chair / European Union Center, Universidad de Miami, Miami, 27/2/2015.

[12T.A. Börzel : « Comparative Regionalism : European Integration and Beyond » en Walter Carlsnaes, Thomas Risse y Beth A. Simmons (eds) : Handbook of International Relations, Sage, Londres, 2013, p. 508.

[13Philippe de Lombaerde : « Comparing Regionalisms : Methodological Aspects and Considerations » in Timothy M. Shaw, J. Andrew Grant y Scarlett Cornelissen (eds.) : The Ashgate Research Companion to Regionalisms, Ashgate, Farnham, 2011, p. 38.

[14Oliver Dabène : The Politics of Regional Integration in Latin America, Palgrave, Basingstoke, 2009, p. 215.

[15Detlef Nolte : « Latin America’s New Regional Architecture : A Cooperative or Segmented Regional Governance Complex », eui Working Paper, rscas 2014/89, European University Institute / Robert Schuman Centre for Advanced Studies, Florencia, 2014.

[16José Antonio Sanahuja : « Del ‘regionalismo abierto’ al ‘regionalismo post-liberal’. Crisis y cambio en la integración regional en América Latina » in Laneydi Martínez Alfonso, Lázaro Peña y Mariana Vázquez (eds.) : Anuario de la integración regional de América Latina y el Gran Caribe 2008-2009, Coordinadora Regional de Investigaciones Económicas y Sociales (cries), Buenos Aires, 2009,et « Post-Liberal Regionalism in South America : The Case of Unasur », eui Working Paper rscas 2012/05, European University Institute, Florencia, 2012.

[17Pia Riggirozi y Diana Tussie : « The Rise of Post-Hegemonic Regionalism in Latin America » in P. Riggirozi y D. Tussie (eds) : The Rise of Post-Hegemonic Regionalism : The Case of Latin America, Springer, Dordrecht, 2012.

[18Voir Marco Aurelio García : « 10 anos de política externa » in Emir Sader (ed.) : 10 anos de governos pós-neoliberais no Brasil : Lula e Dilma, Boitempo / Flacso Brasil, San Pablo-Río de Janeiro, 2013, y Celso Amorin : Breves narrativas diplomáticas, Taeda, Buenos Aires, 2014.

[19Sean W. Burgess : Brazilian Foreign Policy after the Cold War, University Press of Florida, Gainesville, 2009. V. tb. Carlos G. Poggio Teixeira : « Brazil and the Institutionalization of South America : From Hemispheric Estrangement to Cooperative Hegemony » in Revista Brasileira de Política Internacional vol. 54 No 2, 2011.

[20[NDLR] Le groupe de Contadora représente une ébauche modeste, mais emblématique, d’intégration régionale en Amérique latine dans les années 1980. Il a été créé en 1983 afin d’enrayer la crise centre-américaine, pour démilitariser l’Amérique centrale et mettre en place un parlement centre-américain. Il regroupe lors de sa création le Venezuela, la Colombie, le Panama et le Mexique.

[21[NDLR] Le groupe de Rio était une organisation qui visait à améliorer la coopération entre les différents pays d’Amérique latine. Il s’agissait d’une instance régionale informelle. Il a débouché sur la création de la CELAC en 2010.

[22Michel Leví Coral y Giulliana Reggiardo : « La Alianza del Pacífico en el regionalismo sudamericano actual » in Revista Mexicana de Política Exterior No 106, 2016.

[23José Briceño-Ruiz y Isidro Morales (eds.) : Post-Hegemonic Regionalism in the Americas : Toward a Pacific-Atlantic Divide ?, Palgrave-Macmillan, Londres, 2017.

[24Ana Covarrubias : « Mexico’s Response to the Rise of Brazil » in Bulletin of Latin American Research vol. 35 No 1, 2016.

[25Cepal : La Alianza del Pacífico y el Mercosur. Hacia la convergencia en la diversidad, Naciones Unidas, Santiago de Chile, 2014.

[26Discurso del ministro de Relaciones Exteriores de Chile, Heraldo Muñoz : « Diálogo sobre integración regional : Alianza del Pacífico y Mercosur », Santiago de Chile, 24/11/2014, disponible sur www.minrel.gob.cl/discurso-del-canc.... V. tb. Félix Peña : « Regional Integration in Latin America : The Strategy of ‘Convergence in Diversity’ and the Relations between Mercosur and the Pacific Alliance », trabajo presentado en el seminario « A New Atlantic Community : The European Union, the us and Latin America », Jean Monnet Chair / European Union Center, Universidad de Miami, Miami, 27/2/2015.

[27T.A. Börzel : « Comparative Regionalism : European Integration and Beyond » en Walter Carlsnaes, Thomas Risse y Beth A. Simmons (eds) : Handbook of International Relations, Sage, Londres, 2013, p. 508.

[28Philippe de Lombaerde : « Comparing Regionalisms : Methodological Aspects and Considerations » in Timothy M. Shaw, J. Andrew Grant y Scarlett Cornelissen (eds.) : The Ashgate Research Companion to Regionalisms, Ashgate, Farnham, 2011, p. 38.

[29Oliver Dabène : The Politics of Regional Integration in Latin America, Palgrave, Basingstoke, 2009, p. 215.

[30Detlef Nolte : « Latin America’s New Regional Architecture : A Cooperative or Segmented Regional Governance Complex », eui Working Paper, rscas 2014/89, European University Institute / Robert Schuman Centre for Advanced Studies, Florencia, 2014.

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  • F.L., Barril.info

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