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Le difficile débat sur la diaspora vénézuélienne

Ecrire en tant que chercheur ou journaliste sur la diaspora vénézuélienne constitue un véritable défi. Il n’y a pas de chiffres officiels sur le phénomène. Quant au discours des autorités, il dénigre les émigrants ou cherche à ôter de l’importance au départ de ces Vénézuéliens qui cherchent des opportunités dans d’autres pays. Ce qui fut une pratique sporadique à l’époque de Chávez est devenu une politique à l’ère de Maduro : le régime ne fournit pas d’informations publiques sur des sujets sensibles. L’émigration en fait partie.

Andrés Cañizález

7 juin 2018

En 2014, la presse internationale a commencé à percevoir la magnitude du phénomène. Des articles dans El País et ABC, tous deux espagnols, et sur le portail britannique BBC Mundo, furent publiés cette année-là. C’est précisément dans un de ces reportages que fut établi le constat de l’absence de données migratoires depuis l’an 2000, la seconde année de Chávez au pouvoir. Dans un autre article, on a pu lire le chiffre d’1,5 million d’émigrants, grâce au recoupement de données issues d’études académiques et de statistiques des pays d’accueil.

A l’époque, 260 000 Vénézuéliens résidaient aux Etats-Unis, 200 000 en Espagne, 110 000 au Portugal et 50 000 en Colombie. Ce que le texte d’ABC ne dit pas, c’est que pour les trois derniers pays mentionnés, il s’agit d’un retour à la terre natale de leurs parents de Vénézuéliens fils d’Espagnols, de Portugais et de Colombiens. Pour sa part, le reportage de BBC Mundo confirme le climat migratoire avec la croissance des files dans les administrations publiques à Caracas, pour des démarches comme la légalisation de diplômes universitaires ainsi que la multiplication observée des discussions et de conseils sur comment émigrer.

Au cours du dernier trimestre 2017 et des premiers mois de 2018, la crise migratoire est devenue évidente avec le départ massif de Vénézuéliens, non plus par voie aérienne – comme c’était le cas il y a dix ans-, mais par la route, en parcourant des milliers de kilomètres en autobus. De Caracas à Lima, la distance est de 4 500 km. Elle est de 7 800 km pour arriver à Santiago de Chile.

Toutefois, pour les autorités vénézuéliennes, un tel exode n’existait pas. En octobre 2017 par exemple, le Defensor del Pueblo Defensoría del Pueblo
Defensora del Pueblo
Defensor del Pueblo
La Defensoría del pueblo est une institution publique chargée de surveiller le respect des droits humains et de défendre les citoyens.
(Ombudsman), Alfredo Ruiz, nia le fait que le Venezuela soit un « pays d’émigrants » et affirma au contraire que la quantité de personnes entrant sur le territoire était supérieure à celle qui le quittait. A cette occasion, s’il admit toutefois qu’il y avait des Vénézuéliens qui abandonnaient le pays, il les catalogua de « jeunes de la classe moyenne  » pour minimiser l’importance du phénomène.

Lors des premiers jours de 2018, le président Nicolás Maduro a ressorti la thèse officielle qu’ils sont plus nombreux à venir s’installer au Venezuela qu’à le quitter. Tout en écartant le fait que des Vénézuéliens passent la frontière colombienne à la recherche de médicaments, Maduro a affirmé que « dans les états de Táchira, de Zulia et d’Apure [des états frontaliers avec la Colombie], des milliers de patients colombiens traversent la frontière pour venir se faire opérer, soigner une grippe, une cataracte, et chercher des médicaments au Venezuela ». Ni les propos de Ruiz, ni ceux de Maduro ne peuvent être corroborés ou contestés justement parce que l’État vénézuélien a cessé de publier des données sur les migrations.

« Savez-vous combien de gens récurent les cuvettes de WC à Miami ? Toi, tu irais récurer les cuvettes à Miami ? Moi, je n’abandonnerais jamais ma patrie ».
Nicolas Maduro

Non seulement le discours officiel nie le phénomène, mais il dénigre aussi les migrants vénézuéliens et les jobs que ceux-ci exercent hors du pays. Lors d’une déclaration qui a créé pas mal de polémiques, Maduro a admis que des gens avaient quitté le pays : « Je sais que pour beaucoup, la propagande (ennemie) leur a bourré le crâne. Ils sont partis et s’en mordent les doigts ? Savez-vous combien de gens récurent les cuvettes de WC à Miami ? Toi, tu irais récurer les cuvettes à Miami ? Moi, je n’abandonnerais jamais ma patrie ».

En théorie, ce discours cherchait à tendre la main aux migrants puisque Maduro parlait de leur retour au Venezuela. Mais des messages de ce type écartent toute possibilité de dialogue puisqu’il fait passer les migrants pour des gens incapables de distinguer le réel de la propagande, et insiste à caricaturer le travail exercé par les étrangers dans la société états-unienne, où résident le plus grand nombre de Vénézuéliens.

L’absence de chiffres officiels a été comblée en partie par des sondages et des statistiques publiques des pays d’accueil. Dans l’Enquête sur les conditions de vie du Vénézuélien (ENCOVI ENCOVI L’ Enquête sur les conditions de vie au Venezuela est réalisée annuellement par trois universités du pays (UCAB, UCV, USB) et comble en partie l’absence de statistiques du gouvernement.  , Encuesta Condiciones de Vida del Venezolano) réalisée par trois universités du pays (UCAB, UCV, USB), une question figurait sur les nombres de membres de la famille ayant émigré au cours des cinq dernières années. L’estimation qui en est ressortie est qu’entre 2012 et 2017, un total de 815 000 Vénézuéliens se sont installés hors du pays. Les chercheurs montrent que c’est à Caracas et dans les villes principales que se concentrent 60% des foyers touchés par l’émigration. Toutefois, une donnée importante montre l’évolution du phénomène qui traverse l’ensemble de la société vénézuélienne : 12% des foyers comprenant des émigrants font partie de la couche sociale la plus pauvre, selon les résultats de l’enquête diffusés en mars 2018.

Depuis 2016, les Vénézuéliens ont pour la plupart pris la route de pays sud-américains : la Colombie, le Chili, le Pérou, l’Équateur et l’Argentine. Cela s’explique par leur manque de moyens économiques (ils n’ont souvent pas les ressources pour voyager en avion) et par la crise que traverse le secteur aéronautique au Venezuela avec une réduction de 80% des sièges sur les vols internationaux entre 2013 et 2018.

L’attention de plus en plus grande des gouvernements d’autres pays et d’organismes internationaux montre que nous sommes, avec la diaspora vénézuélienne, face à un problème de dimension régionale. Après de longs mois de silence, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a lancé en avril 2018 un plan d’action régionale dans 17 pays d’Amérique latine pour les aider à gérer le flux de Vénézuéliens qui abandonnent le pays. Les bénéficiaires sont l’Argentine, le Brésil, le Chili, la Colombie, l’Équateur, le Pérou, l’Uruguay, le Venezuela, le Costa Rica, la République dominicaine, la Guyane, le Panama, le Mexique, Aruba, Curaçao, Bonaire, Trinidad & Tobago. Ce plan est financé à hauteur de 32,3 millions $, ce qui est une première pour l’OIM sur l’émigration vénézuélienne. Selon cet organisme spécialisé, au cours des deux dernières années (2016 et 2017), environ 1,6 million de Vénézuéliens sont partis pour s’installer principalement dans d’autres pays de la région.

Selon l’OIM, au cours des deux dernières années (2016 et 2017), environ 1,6 million de Vénézuéliens sont partis pour s’installer principalement dans d’autres pays de la région.

Au cours d’une visite en mars 2018 sur le Pont Simon Bolivar Simon Bolivar Simon Bolivar (1783-1830), général et homme politique vénézuélien, patriote, leader des guerres d’indépendance des colonies espagnoles d’Amérique du Sud.

Il restera célèbre dans l’histoire pour avoir, le premier, tenté d’unifier les pays d’Amérique latine afin d’en faire une seule et même nation. Après de longues luttes contre la domination espagnole, il réussit à libérer le Venezuela, la Colombie, l’Equateur, le Pérou et la Bolivie de la domination espagnole. Fort de ses victoires, il crée la République de la Grande Colombie (englobant tous ces états) et en devient président. Même avec son succès militaire et la tenue du premier congrès panaméricains à Panama, El Libertador (titre qu’il reçut lors de la libération de Caracas) ne réussira pas à maintenir l’unité de ces pays.
Simon Bolivar étant considéré comme un véritable héros, son nom se trouve rattaché à bien des lieux dans toute l’Amérique latine. Plusieurs courants politiques s’en revendiquent.
qui sépare la Colombie du Venezuela, le directeur du Programme alimentaire mondial (PAM), David Beasley, a corroboré le fait que 40 000 Vénézuéliens traversent à pied quotidiennement la frontière. Tous n’ont pas l’intention d’émigrer, puisqu’un grand nombre vont simplement à Cúcuta, la ville colombienne la plus proche, pour manger et retournent ensuite chez eux au Venezuela. La Colombie a reçu une aide internationale pour faire face à cette crise humanitaire. Les Etats-Unis ont donné 16 millions $ distribués entre le Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR) et les autorités locales frontalières au Brésil et en Colombie. Des refuges et lieux d’accueil y ont été installés. La magnitude du phénomène a poussé des pays plus éloignés géographiquement mais sensibilisés à la crise humanitaire à agir, comme la Norvège qui a fait don d’un million $ au gouvernement de Juan Manuel Santos pour que la Colombie prenne en charge les Vénézuéliens qui traversent la frontière dans des conditions de précarité.

Le problème migratoire vénézuélien existe. Cela ne fait aucun doute, même si les autorités de Caracas tentent d’en minimiser l’ampleur ou dénigrent les émigrants. La diaspora devrait croître en 2018 et 2019 avec la crise économique qui s’aggrave mois après mois. Avec des taux d’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. de 13 864,6% pour cette année et de 12 874,6% pour 2019, selon une estimation du Fonds monétaire internationale (FMI), et une chute du Produit intérieur brut PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
(PIB) que le même FMI évalue à 15% pour 2018 et à 6% pour 2019, le Venezuela vit littéralement une profonde débâcle qui continuera à alimenter la sortie massive de ses citoyens.

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Andrés Cañizález

Andrés Cañizález

Vénézuélien, docteur en sciences politiques. chercheur titulaire et professeur à l'Université catholique Andrés Bello (UCAB) à Caracas. Spécialiste des médias et la liberté de la presse. Auteur noatmment de « La pantalla censurada : RCTV, Globovisión ». Il écrit régulièrement pour différents médias et anime l'émission “En Este País” transmise par Radio Fe y Alegría.

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Traduction
  • F.L. & G.N., pour Barril.info

Source
PS

Ce texte est le premier jet d’un article académique plus approfondi que l’auteur prépare sur ce sujet.

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