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Le Venezuela contre les jeux vidéos. Histoire d’un malentendu

Luis Wong

6 avril 2019

En mai 2017, le gouvernement vénézuélien a arrêté le développeur de jeux vidéo Leonardo Quintero pour avoir créé Chavista Attack. L’objectif de ce jeu pour téléphone portable était d’éliminer avec un fusil autant de supporters d’Hugo Chávez que possible avant que le joueur ne soit tué. Ils étaient identifiables à leur T-shirt rouge portant l’acronyme du PSUV PSUV
Parti socialiste unifié du Venezuela
Le Parti socialiste unifié du Venezuela est le parti politique fondé en 2006 par Hugo Chavez pour remplacer le Mouvement Cinquième République.
, le parti gouvernemental. La bataille se déroulait dans de véritables décors du pays, illustrés par des photos de mauvaise qualité.

 

Chavista Attack

« Voyons voir qui va te défendre maintenant », déclara à l’époque Diosdado Cabello, le leader chaviste, se réjouissant dans son émission de télévision de la détention du créateur du jeu en l’associant à l’opposition. Quintero avait 35 ans, se consacrait au développement de pages Web et d’applications mobiles dans son entreprise LQProWeb, et passa un mois en prison avant d’être libéré sur parole et forcé de retirer le jeu de la circulation.

Depuis près d’une décennie, au Venezuela, vous pouvez finir en prison pour avoir créé un jeu. En 2009, l’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité la Loi sur l’interdiction des jeux vidéo et jouets de guerre qui criminalise la création, la commercialisation, la distribution et l’utilisation des jeux vidéo violents. Cette loi avait pour but de montrer la fermeté d’un gouvernement qui n’autorisait aucune violence à l’écran. Quand elle a été promulguée, la Garde nationale a détruit, lors d’une mise en scène publique, des milliers de jeux vidéo avec un rouleau compresseur.

Cependant, en raison de la conjoncture politique, la loi n’a servi qu’à démanteler une industrie locale en pleine croissance, à transformer la création de jeux en une affaire politique et risquée, et à amener les développeurs à devenir des activistes ou à s’exiler.

« Ca a été dévastateur », déplore Enrique Fuentes, un ingénieur systèmes qui dirigeait alors Teravision Games, le plus grand studio du pays à l’époque. « Je construisais ce projet de vie au Venezuela, nous grandissions, nous étions trente personnes dans le studio de Caracas et il y avait beaucoup d’enthousiasme. Nous avions même fait la une d’un journal parce que nous avions obtenu la licence pour faire des jeux sur Nintendo DS. Et ils ont lancé cette farce et je me suis retrouvé du jour au lendemain à me demander : ’ Qu’est-ce qu’on fait ?’ ».

La société Teravision Games travaillait déjà avec des géants comme le société Namco - créatrice de Pac-Man - et Atari, mais quand la loi a été approuvée, ils ont décidé d’ouvrir un bureau en Colombie pour éviter la persécution. Aujourd’hui, Fuentes ne dispose plus que d’un bureau à Bogotá, inauguré en 2010 après onze ans d’activité au Venezuela. D’autres travaillent à distance depuis différentes villes de Colombie, du Panama, du Canada et des États-Unis. « Ce que nous faisions est devenu une activité illégale. Je suis devenu un hors-la-loi », déplore-t-il.

Dans la plupart des pays d’Amérique Latine, les jeux vidéos sont considérés avec méfiance. Les pays qui ont des réglementations, comme l’Argentine, le Chili ou le Brésil, ont établi une sorte de classification selon le contenu qui permet aux parents et aux joueurs de décider lesquels leur conviennent. Cependant, la création de jeux vidéo est une activité sans restriction dans la région. Elle est considérée par de nombreux gouvernements comme faisant partie des industries créatives à promouvoir.

Au Venezuela, la loi interdisant les jeux vidéo violents a instauré le contrôle de l’État sur le contenu, qui s’est arrogé le droit de décider quel jeu était approprié et lequel ne l’était pas. Elle a ainsi anéanti l’une des industries qui génère le plus d’argent dans le monde du divertissement. Le paradoxe, c’est que cette loi est née d’un malentendu.

Le jeu de la discorde

Le jeu vidéo Mercenaries 2 : World in Flames, lancé en 2008, commence avec l’ordre d’envahir le Venezuela pour renverser un dictateur. A l’aide d’armes et de chars, le joueur doit pénétrer sur le territoire et détruire tout ce qui se trouve sur son passage pour libérer le pays du tyran. Il a été publié par Electronic Arts, l’une des plus grandes sociétés de jeux vidéo au monde, propriétaire de la franchise Fifa.

Mercenaries 2 : World in Flames

Lorsqu’il est sorti, la réaction du gouvernement a été immédiate. Les membres de l’Assemblée nationale et les représentants du gouvernement ont qualifié ce jeu de tentative d’ingérence de la part des États-Unis et l’ont qualifié d’agression impérialiste.

« Le gouvernement a utilisé le jeu comme excuse pour faire passer la loi la plus injuste du continent contre les jeux vidéo », déclare Saúl González, qui dirige actuellement l’un des groupes de développeurs indépendants du Venezuela.

Mais le message du jeu vidéo en question était à l’opposé de ce qu’ont interprété les autorités. Au fil du jeu, il devenait évident que les « méchants » étaient les Américains, qui cherchaient à renverser un régime de gauche afin de mettre à sa place un dictateur qui faciliterait la vente du pétrole aux États-Unis.

Dans son livre Cultural Code : Video Games and Latin America, l’universitaire Phillip Penix-Tadsen souligne que Mercenaries 2 « n’est pas en faveur, mais contre l’interventionnisme américain ». L’auteur cite des déclarations du producteur et auteur du jeu, qui se définit lui-même comme socialiste et explique qu’ils voulaient « dépeindre le gouvernement américain comme d’opportunistes impérialistes va-t-en-guerre ». A la fin du jeu, on peut lire cette phrase à l’écran dans les crédits : « Merci à la Révolution bolivarienne : un monde meilleur est nécessaire ».

La principale lacune de la loi adoptée en réaction à ce jeu était qu’on ne comprenais pas ce qui était en train d’être légiféré. Le 30 septembre 2009, dans l’hémicycle de l’assemblée, députés, patrons d’entreprises de jouets et quatre représentants de l’industrie vénézuélienne du jeu vidéo se sont réunis pour discuter du projet de loi présenté par le parti Patria Para Todos (PPT). Parmi eux se trouvait Emgelbert Farfán, 42 ans, diplômé en communication. Il avait organisé l’année précédente la première édition de Gamexpo, la plus grande convention du jeu vidéo au Venezuela. Farfán se souvient qu’au début de la session, on a distribué le projet de loi qui avait été approuvé quelques mois plus tôt et qui devait être adopté. Sa couverture montrait le stéréotype du joueur : un homme aux yeux exorbitants devant un écran, et en dessous les images d’un soldat et de deux enfants jouant avec un fusil.

Lors de la réunion, Farfan et les autres représentants de l’industrie ont suggéré des modifications et proposé de créer une classification selon le contenu des jeux basée sur des critères internationaux. En l’absence de critères définissant ce qui rend un jeu violent, la loi pouvait être appliquée arbitrairement en fonction des considérations de l’un ou de l’autre.
 
Les députés se sont montrés ouverts aux commentaires et ont convenu d’organiser davantage d’autres rencontres pour améliorer la loi mais, après une autre réunion, ils l’ont promulguée en un temps record. « Au lieu de prendre un an, ça a pris trois mois. Imaginez toutes les choses qui n’ont pas été faites », explique Farfan.
 
Conscients des failles de la loi et de ses conséquences, Farfan et les autres développeurs ont créé la Fondation Filantropía, qui avait pour ambition de représenter l’industrie face aux députés, pour les convaincre d’apporter les modifications nécessaires. Huit ans plus tard, la fondation attend toujours que la situation du pays change pour reprendre son travail.
 
L’industrie du jeu vidéo devrait enregistré une croissance de plus de 120 milliards de dollars en 2018, selon la société spécialisée Newzoo [cet article date de début 2018, ndlr], qui souligne que l’Amérique latine est la seule région du monde où le secteur a connu une croissance supérieure à 10% en 2017.
 
Au cours de la dernière décennie, de nombreux pays d’Amérique latine ont soutenu leur industrie locale du jeu vidéo en accordant des subventions pour le prototypage, en finançant des voyages à l’étranger pour participer à des foires technologiques et en organisant des voyages d’affaires pour permettre aux entreprises locales d’entrer en contact avec des acheteurs internationaux. Ces actions ont été couronnées de succès : des studios telles que Ironhide Game Studio (Uruguay), NGD et Etermax (Argentine), Ace Team (Chili), Brainz (Colombie)et Aquiris (Brésil) ont créé leurs propres jeux et ont réussi à en vendre des dizaines de milliers de copies. Des entreprises comme Efecto Studios (Colombie) ou Bamtang Games (Pérou) développent depuis plus d’une décennie des jeux pour des sociétés internationales. Au Venezuela, l’activité se poursuit, mais sous contrôle.
 

L’industrie souterraine

 

En mars 2017, deux mois avant l’arrestation de Leonardo Quintero, les développeurs vénézuéliens de jeux vidéo ont décidé de participer aux manifestations contre la crise politique, sociale et économique du pays. Ils ont organisé un événement en ligne intitulé #VzlaCrisisJam, pour lequel ils ont invité les gens à créer des jeux vidéo inspirés par la situation dans le pays. Saul Gonzalez, l’un des organisateurs, a expliqué que l’événement était né de l’idée de « participer aux manifestations en utilisant nos propres compétences ».
 

L’un des quinze jeux qui ont été mis en ligne sur le site web de l’événement était Realidad Revelada (Réalité révélée), un jeu dans lequel le joueur est un photographe qui doit participer à des manifestations en prenant des clichés des protestataires tout en évitant les attaques policières. Pendant le « match », qui dure moins de cinq minutes, des photographies des manifestations des dernières années sont projetées. A la fin du jeu, l’auteur décrit les violences subies par les journalistes et les photographes et explique qu’il préfère rester anonyme pour cette raison.
 
Dans un pays qui, l’an dernier, a connu plus de 25 000 homicides, le gouvernement persécute ceux qui créent des jeux violents ou contre le régime. Les producteurs vénézuéliens préfèrent ne pas attirer l’attention dans leur pays. Les studios qui ont continué à produire au Venezuela ont misé sur l’exportation par le biais de boutiques numériques ou d’éditeurs internationaux.
 
Début 2016 est sorti Klaus, le premier jeu vénézuélien pour PlayStation 4 du studio La Cosa Entertainment. Il a été salué par la critique pour l’innovation de sa mécanique. La même année est sorti VA-11 HAL-A, un jeu indépendant basé sur la cyber-culture et le style des mangas japonais, créé par le studio vénézuélien Sukeban Games. Il s’est vendu à plus de 150 000 exemplaires. Malgré leur succès, les créateurs n’offrent pas de version en espagnol car depuis le début leur marché c’est l’international. Sur leur site web, ils expliquent qu’ils ne peuvent pas se rendre à des événements hors du pays parce qu’il est difficile de le faire à partir du Venezuela, où ils résident toujours pour des raisons personnelles, « mais ils partiront tôt ou tard », comme d’autres développeurs avant eux.
 

Goldorak sauve le Venezuela

José Rafael Marcano Santelli en fait partie. Il est resté au Venezuela après l’adoption de la loi, mais a quitté le pays il y a deux ans. Marcano a commencé à créer ses propres jeux il y a plus de vingt ans et, malgré la crise, il a continué à fabriquer des jeux éducatifs pour téléphones portables qu’il distribue via des boutiques en ligne. En 2004, avant que la loi sur les jeux vidéo violents n’existe, il a été poursuivi pour avoir créé Mazinger Z salva a Venezuela (Goldorak sauve le Venezuela), un jeu où un robot japonais combat des ennemis qui ont pris le contrôle du pays.
 
« Des magasins comme VDL Books ont été fermés par le SENIAT [le fisc] rien que pour avoir vendu notre jeu vidéo », assure Marcano. « Ils m’ont demandé de l’enlever de tous les magasins et de brûler toutes les copies, ce que j’ai fait pour ne pas aller en prison. »
 
Ciro Durán est un autre de ces développeurs vénézuéliens qui ont émigré. Il fait partie de la fondation Filantropía. En 2009, il a participé à la consultation publique sur la loi sur les jeux vidéo. En 2012, il a émigré au Royaume-Uni pour faire un master en développement de jeux vidéo et y est resté. Aujourd’hui, il travaille pour la société Natural Motion, qui appartient à Zynga, la société devenue célèbre au début de cette décennie pour ses jeux sur Facebook.
 
En 2009, au moment de la création de la loi, Durán et son épouse ont organisé le plus grand événement de développement de jeux du Venezuela, le Caracas Game Jam, au cours duquel près de trente développeurs ont créé des jeux pendant un week-end, en même temps que des milliers de producteurs d’autres horizons. La deuxième édition de l’événement, après l’adoption de la loi, n’a réuni que six participants. Pourtant, l’événement se poursuit chaque année à Caracas avec l’appui de bénévoles.
 
Après le changement de majorité à l’Assemblée nationale en 2015, la fondation Filantropía espérait reprendre le dialogue et modifier la loi, mais le pays est presque immédiatement entré en crise.
 
La fondation espère reprendre à terme ses activités pour encourager la création et l’utilisation responsable des jeux vidéo au Venezuela. Cependant, ceux qui ont participé au processus n’oublient pas l’absurdité de la situation qui les a conduits à la situation actuelle.
 
Ciro Durán est l’un d’entre eux : « Je trouve très ironique que certains créateurs essaient de faire un jeu vidéo pour soutenir un gouvernement et que la résultat soit à l’opposé de celui qui était recherché : il est utilisé par ce gouvernement pour nuire à l’industrie et lui donne une image d’autoritaire », dit-il. « Le gouvernement utilise ta propre création pour te faire passer pour un fasciste. »

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Luis Wong

Luis Wong

Ingénieur et journaliste freelance résidant à Lima. Co-fondateur de LEAP Game Studios et collaborateur de Indienova.

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Traduction
  • F.L., Barril.info

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