×

Le Venezuela peut-il se passer du dollar, comme le prétend son gouvernement ?

Alors que le dollar est la monnaie de référence pour la plupart des échanges commerciaux au Venezuela, que le pétrole se vend et s’achète en dollars et que le gouvernement en cherche désespérément pour payer ses créanciers, le président Maduro a annoncé - une fois de plus - son intention de ne plus utiliser la devise états-unienne, ce qui n’est pas si simple...

6 décembre 2018

Le gouvernement de Nicolás Maduro a annoncé le 16 octobre son intention de cesser d’utiliser la devise états-unienne pour ses transactions commerciales et comme référence pour ses opérations de change. Le vice-président en matière économique, Tareck el Aissami, a indiqué que le système d’attribution de devises - selon le taux de change flottant (le DICOM) - serait référencé en euros, yuans « et toute autre monnaie convertible ». Il a ainsi expliqué que la mesure vise à « contrer les effets des sanctions internationales » imposées par les États-Unis qui compliquent pour Caracas le recours au dollars dans ses opérations commerciales.

Une telle initiative représente un défi de taille puisque depuis la Seconde guerre mondiale, le dollar américain est la principale monnaie de réserve Monnaie de réserve Une monnaie de réserve est une devise utilisée par les banques centrales pour constituer des réserves de change. et de référence à l’échelle internationale. Même si son hégémonie est contestée ces dernières années et que de nombreux pays ont envisagé de chercher des alternatives, la monnaie états-unienne est encore et toujours la principale devise internationale.

Selon le dernier rapport triennal (2016) de la Banque des payements internationaux, plus de 87% des transactions au niveau mondial se font en dollars. En outre, les États-Unis restent au centre du système financier international et les opérations de couverture [1] continuent d’être effectuées sur les marchés boursiers américains.

En sachant cela, le Venezuela peut-il se passer de cette monnaie comme il le prétend ?

Possible, mais difficile

Steve Hanke est professeur d’économie appliquée à l’Université Johns Hopkins et l’un des experts mondiaux de l’hyperinflation Hyperinflation Le phénomène de l’hyperinflation correspond à une inflation excessivement élevée et incontrôlable. On parle réellement d’hyperinflation lorsque les prix augmentent de plus de 50% par mois. Les pays y étant confrontés sont généralement conduits à une crise monétaire et économique. . Il explique à la BBC que renoncer au dollar comme monnaie de change est possible mais difficile dans le contexte financier international actuel.

« Quand un pays annonce qu’il entend se passer du dollar pour ses transactions, c’est facile en théorie mais très compliqué dans la pratique parce que le dollar domine le commerce de la majorité des produits de base et manufacturés dans le monde », affirme-t-il.

Cela signifie selon l’expert qu’y renoncer conduirait à un hausse potentielle du prix des produits.

« Comme la majorité des biens sont négociés en dollars, l’utilisation d’une autre devise pour l’achat ou la vente entraînerait plusieurs opérations de change, ce qui en augmenterait le coût. Et le dollar resterait de toute façon la devise de référence », précise-t-il.

Selon Hanke, plusieurs tentatives sont actuellement en cours pour faire du commerce international avec d’autres devises et certains pays, comme la Chine, cherchent à consolider leur monnaie contre le dollar. Toutefois, elles ne se sont pas avérées être une alternative à la monnaie américaine.

« Il y a des tentatives d’utiliser le yuan, la livre sterling, l’euro. L’Iran aussi a annoncé qu’il cesserait d’utiliser le dollar … mais la plupart des transactions continuent d’être effectuées dans cette monnaie, principalement pour les produits de base, ce qui renforce son hégémonie et rend plus difficile l’accès à ces produits si vous ne commercez pas avec elle. »

Francisco Coll Morales, analyste du Forum économique mondial, explique pour sa part à la BBC qu’on se dirige toutefois au niveau international vers une situation où le dollar perd de sa force.

« Comme dans le cas de l’Iran ou du Venezuela, de plus en plus de pays cherchent à se passer du dollar comme monnaie de référence. Les tensions entre les États-unis et la reste du monde ainsi que les fortes sanctions et le pouvoir sur la devise créent une dépendance que de nombreux pays ne peuvent ni ne veulent supporter », considère-t-il.

Est-ce que cela signifie pour autant que renoncer au dollar serait bénéfique pour le Venezuela ?

L’expert du Forum économique mondial pense que pour le Venezuela, la mesure pourrait contribuer à libérer son économie du dollar.

« Compte tenu des mauvaises relations commerciales avec les États-Unis et de l’interdiction illégale, arbitraire, contraire au droit international de l’usage du dollar sur le marché national des changes, disposer d’une alternative sur ce marché peut s’avérer bénéfique pour les entreprises qui réalisent des opérations sur le marché international. Toutefois, tempère-t-il, nous sommes en train de parler d’une action du gouvernement dont nous ne connaissons pas encore les tenants et aboutissants ».

L’économiste Dany Bahar est associé au Centre pour le développement international de l’université d’Harvard. Il explique que la décision vénézuélienne de renoncer au dollar n’aurait pas d’impact réel sur les marchés internationaux.

« Le Venezuela est un pays isolé des marchés financiers et plus de 90% de ses revenus proviennent d’une unique source : le pétrole. Par conséquent, changer de monnaie forte pour ses transactions n’aurait pas d’impact direct sur sa participation dans l’ensemble du marché financier.  »

Hanke considère quant à lui qu’avec le pétrole d’autres obstacles se dressent pour mettre en oeuvre une telle mesure.

« Nous devons garder à l’esprit que le pétrole est coté, se vend et s’achète en dollars, pas en euros ou en yuans. Donc, il faudra voir comment le Venezuela essaiera de commercialiser son principal produit sur un marché où le dollar est la norme. »

Pour sa part, Coll Morales pense que même si, en principe, cette mesure n’affecte pas le Venezuela en tant que pays producteur de pétrole, étant donné qu’il aurait recours à une autre monnaie forte comme l’euro, elle compliquerait toute de même les transactions.

« Le baril est coté en dollars et cela, tout comme l’hyperinflation, complique les transactions pétrolières avec les pays avec qui il entretient des relations commerciales. Le système financier international est dominé par les États-Unis et ouvrir des comptes en monnaie étrangère serait source de complications ».

Le dollar contre le bolivar souverain

Selon Hanke, il y a un autre élément à prendre en compte au moment d’envisager une sortie potentielle du marché en dollars : c’est le pouvoir que possède cette monnaie au sein de la société.

« On regarde cela en général sous l’angle de la finance internationale, en oubliant ce qui se passe à l’intérieur du pays : en fait, quelle est la monnaie qui a une valeur réelle dans le commerce quotidien ? Dans le cas du Venezuela, c’est sans aucun doute le dollar ».

Selon l’expert, même si le bolivar souverain reste la monnaie officielle, l’économie du pays est « dollarisée », puisque cette monnaie est la référence pour la plupart des échanges commerciaux dans le pays. Cela implique que le remplacement du dollar par une autre monnaie convertible aura un avenir similaire à celui du Petro Petro Créé en 2017, le Petro est un « cryptoactif » émis par l’État vénézuélien. Sa valeur serait garantie par l’équivalent de cinq milliards de barils de pétrole gisant sous le sol d’un grand bloc situé dans la ceinture de l’Orénoque, le plus grand réservoir de pétrole de la planète. En l’acquérant, le propriétaire d’un Petro acquerrait par la même occasion les droits sur un baril de pétrole dudit bloc.

Le projet soulève deux problèmes. Une fois dépouillé des néologismes liés au monde de la cryptomonnaie — à la mode il y a quelques années —, le petro ressemble étrangement à une simple émission de dette souveraine. Or, pour être légale, toute nouvelle émission requiert l’approbation de l’Assemblée nationale, avec laquelle le gouvernement vénézuélien se trouve en conflit ouvert depuis qu’elle est contrôlée par l’opposition. En outre, la production pétrolière suit une courbe descendante sans donner de signe de rebond ; cela complique l’estimation de la valeur d’un pétrole encore sous terre, dont l’extraction future nécessiterait de lourds investissements que Caracas ne peut pas se permettre à l’heure actuelle. De fait, le bloc Ayacucho 1, apporté en garantie du petro, ne produit toujours rien.

Source : Temir Porras Ponceleón, Le Monde diplomatique, novembre 2018.
, la crypto monnaie annoncée par Maduro et dont l’avenir est encore incertain.

« L’annonce du gouvernement du Venezuela de changer le dollar par l’euro ou le yuan s’inscrit dans un discours politique dans laquelle le dollar est vu comme la monnaie de l’ennemi. Mais d’un point de vue économique ou pratique, dans la réalité, cela n’a pas beaucoup de sens », conclue-t-il.

partagez

[1[NDLR] Une couverture de risque, hedge en anglais, consiste à se protéger contre un risque -défini comme la probabilité mathématique qu’un dommage se produise- par des contrats d’assurance, des contrats de garantie, ou des contrats financiers permettant d’apporter un certain niveau de compensation.
Source : Wikipedia.

[2[NDLR] Une couverture de risque, hedge en anglais, consiste à se protéger contre un risque -défini comme la probabilité mathématique qu’un dommage se produise- par des contrats d’assurance, des contrats de garantie, ou des contrats financiers permettant d’apporter un certain niveau de compensation.
Source : Wikipedia.

Tags
Traduction
  • F.L., Barril.info.

Source

Lire aussi

Inscrivez-vous à la Newsletter

2018 © Tous droits réservés.