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Lire le chavisme. Continuités et ruptures avec l’histoire vénézuélienne

Depuis l’irruption, il y a vingt ans, de Hugo Chávez sur la scène latino-américaine, définir l’idéologie du chavisme n’a cessé d’être un motif de polémiques. Les opinions sont contrastées : certains ne voient aucune idéologie dans ce mouvement mais uniquement un mélange éclectique dont le seul objectif est de justifier la prise du pouvoir et sa conservation, d’autres le conçoivent comme une forme novatrice et créative de réactualiser le socialisme (« le socialisme du XXIe siècle ») et de radicaliser la démocratie, les derniers y voient tout simplement une imitation de Cuba (« socialisme du XXe siècle »).

Tomás Straka

16 octobre 2018

Un produit historique vénézuélien

Les opinions sur l’idéologie de Hugo Chávez et du mouvement qu’il a dirigé ont évolué dans la mesure où le chavisme Chavisme Le terme « chavisme »est utilisé pour décrire le(s) courant(s) politiques revendiquant l’héritage de Hugo Chavez, décédé en 2013. a lui-même évolué dans son exercice du pouvoir. Mais elles s’accordent à souligner deux caractéristiques essentielles de ce phénomène politique : la première est un certain flou, surtout dans sa première étape, antérieure au socialisme (1992-2005), période où le mélange d’idées provenant de diverses sources était plus diffus. La seconde est une exceptionnelle capacité à mobiliser les émotions, qu’il s’agisse d’adhésion ou de rejet, au point que chacun a pu comprendre à sa manière les idées de Chávez et de ses partisans. Cette dernière caractéristique, en outre, se prêtait mal à l’analyse de type universitaire. Par ailleurs, et bien que Chávez ait établi d’étroites alliances avec d’autres gouvernements de gauche en Amérique latine au début du 21e siècle et qu’il ait eu une certaine influence sur la plupart d’entre eux, soit par le biais de l’idéologie, soit plus concrètement par des aides financières, le chavisme se différencie de ces autres projets politiques d’une manière significative. Il a poursuivi, beaucoup plus loin que Luiz Ignacio Lula da Silva, Néstor Kirchner et Cristina Fernández de Kirchner, Rafael Correa, et même Evo Morales et Daniel Ortega, l’objectif « d’en finir avec le capitalisme » (objectif que peu d’entre eux ont réellement assumé comme tel), ainsi que celui de « détruire la démocratie libérale » (« bourgeoise », selon ses termes). C’est pourquoi, s’il est juste de ranger Chávez dans ce qu’il est convenu d’appeler la « nouvelle gauche », il faut néanmoins apporter quelques nuances et donner quelques précisions.

Les pages qui suivent veulent être une contribution à ce débat. Le sujet a tant fait couler d’encre que nous ne prétendons pas offrir ici autre chose qu’un bref panorama, à partir duquel pourront s’élaborer des interprétations plus poussées. Ce que nous voudrions montrer, c’est que, loin d’être un phénomène apparu abruptement, le chavisme a rassemblé et synthétisé de nombreux courants de pensée ayant existé au Venezuela durant tout le XXe siècle. Et que si la combinaison de ces courants fut en effet novatrice, elle présente autant de continuités que de ruptures par rapport au processus historique dans lequel elle s’est constituée. Le présent article se propose trois objectifs : d’abord caractériser, d’une manière générale, l’évolution de la pensée de Chávez - qui débouchera sur le « socialisme bolivarien » -, ensuite faire une synthèse rapide de ses principales thèses et, enfin, aborder la question des courants historiques dont cette pensée s’est nourrie.

Entre le nationalisme et le socialisme réel

La question de savoir si, dès le début, le projet de Chávez a été socialiste, ou si, au contraire, la construction du « socialisme bolivarien », nom qu’il a donné à son idéologie, a été le résultat d’une radicalisation progressive, a fait l’objet de nombreux débats. Les contacts qu’il a entretenus, depuis les années 80, avec des groupes communistes, sa visite à La Havane en 1994, la présence de conseillers d’extrême gauche dans son équipe de campagne des élections (présidentielles) de 1998, plaident pour la thèse d’un Chávez professant, dès l’origine, un certain type de pensée socialiste. L’affirmation réitérée de Chávez, dans la première phase de sa vie publique, selon laquelle il n’était ni socialiste ni communiste, n’aurait été qu’un stratagème destiné à éviter d’effrayer les électeurs. Cela avait été la méthode de Fidel Castro, qui durant toute la guerre de guérilla et durant ses deux premières années de gouvernement, nia être communiste. Et de fait, jusqu’au Forum de São Paulo en 2005 [1], c’est-à-dire aussi juste après la série de victoires qui ont défait ses principaux opposants – échec de la grève pétrolière et du coup d’état en 2002, échec de la grève de 2003, du référendum révocatoire Référendum révocatoire La Constitution de 1999 (art. 72 CRBV) a introduit le mécanisme de référendum révocatoire. Selon une procédure précise, les citoyens peuvent convoquer un référendum révocatoire contre tout élu arrivé à la moitié de son mandat . Un tel référendum a eu lieu contre le Président Chavez en 2004. Il l’a emporté. Celui que voulait organisé l’opposition en 2016 a été annulé pour de supposées fraudes lors de la phase de collecte de signatures. de 2004 et, pour finir, son écrasante victoire aux élections présidentielles de 2006 - Chávez n’a jamais parlé de socialisme.

L'Agenda alternatif bolivarien

Malgré l’influence énorme de Chávez – un « hyper leadership » selon Juan Carlos Monedero -, son mouvement ne se réduit pas aux idées d’un seul homme, même si ce dernier a pu éventuellement réussir à les imposer. De sorte qu’une relecture des textes plus ou moins doctrinaux peut rendre compte de ce en quoi la majorité de ses partisans croient - ou ont cru. Le matériau étant surabondant, on peut, en l’absence à ce jour d’une compilation systématique, retracer l’itinéraire du chavisme en consultant El Libro Azul (1991), que Chávez écrivit lorsqu’il était encore un militaire conspirateur ; l’Agenda Alternativa Bolivariana (1996), qu’il écrivit en sortant de prison ; le Libro rojo (2010), qui jeta les bases doctrinales de son parti, le Parti Socialiste Unifié du Venezuela PSUV
Parti socialiste unifié du Venezuela
Le Parti socialiste unifié du Venezuela est le parti politique fondé en 2006 par Hugo Chavez pour remplacer le Mouvement Cinquième République.
(PSUV) ; le « Proyecto nacional Simón Bolívar, primer plan socialista. Desarrollo económico y social de la nación, 2007-2013 », qui est son programme de gouvernement pour cette période et un document clef pour comprendre le projet de mise en œuvre du socialisme ; la « Propuesta del candidato de la patria comandante Hugo Chávez para la gestión bolivariana socialista 2013-2014  » (2012), son second programme de gouvernement rédigé en vue des élections présidentielles de 2012 et repris après son décès dans le « Plan de la Patria. Enfin, le « Segundo plan socialista de desarrollo económico y social de la nación, 2013-2019 » (2013), a été présenté à l’Assemblée nationale par Nicolas Maduro comme le « legs et le testament politique du commandant Hugo Chávez ». Tous ces textes sont consultables sur internet. Il serait utile de consulter aussi quelques-uns des travaux produits par des intellectuels proches de la Révolution. Par exemple, ceux de Jorge Giordani Jorge Giordani Jorge « El Monje » Giordani a été ministre de la Planification à quatre reprises sous Hugo Chavez et puis sous Nicolas Maduro. Il a été destitué en 2014 et est devenu un critique de la gestion économique du successeur d’Hugo Chavez. , le cerveau de son modèle économique, dont l’ouvrage le plus important est La transición venezolana al socialismo (2009). Ou encore les écrits que le nationaliste argentin Norberto Ceresole Norberto Ceresole Sociologue argentin, nationaliste révolutionnaire, d’extrême droite. Il aurait eu une certaine influence sur Hugo Chávez à la fin des années 90 a publiés durant les premières années du gouvernement de Chávez. On pourra également se référer aux textes de Heinz Dieterich, l’inventeur de la formule « socialisme du XXIe siècle », datant de l’époque où il soutenait la Révolution. On y ajoutera ce qu’a produit le Centre international Miranda Centre international Miranda Sorte d’institut politique créé par la présidence du Venezuela et qui organise des forums, des études, la publication d’ouvrages et d’autres activités en invitant fréquemment des personnalités et des groupes de l’étranger pour participer aux débats sur le processus bolivarien. , think tank et école de formation de cadres où ont œuvré plusieurs intellectuels, en particulier le déjà cité Juan Carlos Monedero [2], ainsi que les articles publiés sur le site Aporrea.org (on y trouve actuellement de nombreux textes très critiques envers le gouvernement).

Dans tous ces textes apparaît un dénominateur commun : une opposition systématique au néolibéralisme et une condamnation du système démocratique qui a régi le Venezuela entre 1958 et 1988, à la suite du Pacte de Punto Fijo [3] (la « démocratie représentative », opposée à celle, « participative », du discours officiel). Dans son évolution, Chávez a d’abord exalté la « troisième voie » de Tony Blair et ébauché un modèle typiquement nationaliste et développementiste, avant de faire sienne la thèse du « socialisme du XXIe siècle » de Dieterich, bien que d’une manière assez libre, pour aboutir finalement à sa propre version du socialisme. Le Libro Azul (le Livre bleu), est une déclaration de principes très généraux destinés à construire une société « participative et solidaire » [4], dont la nature est peu explicitée. Sa thèse, intitulée « l’arbre aux trois racines », se base sur les idées (plus précisément sur leur interprétation) qui ont été celles de trois figures historiques : le penseur et pédagogue Simón Rodríguez (1769-1854), le Libertador Simón Bolívar (1783-1830) et le leader démocrate-libéral [paysan] Ezequiel Zamora Ezequiel Zamora Ezequiel Zamora (1817-1860), Vénézuélien, fut une figure importante de la guerre fédérale qui opposa les conservateurs aux libéraux et fédéralistes, entre 1853 et 1869. A la tête d’une armée de paysans, le « Général du peuple souverain » Ezequiel Zamora fit mordre la poussière à l’oligarchie, le 10 décembre 1859. C’est avec son fameux mot d’ordre - « Terre et hommes libres, respect du paysan et disparition des Godos (colons espagnols) » - qu’il prit la tête de nombreux soulèvements populaires contre l’oligarchie de l’époque. En dépit du fait qu’il n’a pas réussi à mettre fin à la répartition injuste de la terre, il fut l’une des principales références historiques et sources d’inspiration pour le président Hugo Chávez, en ce qui concerne les questions agraires. (1817-1860). Le système idéologique EBR (Ezequiel, Bolívar, Rodriguez) se fonde essentiellement sur l’histoire nationaliste classique – ce qui est appelé « l’histoire patrie ». L’Agenda Alternativa Bolivariana (Agenda alternatif bolivarien), écrit pour s’opposer au programme d’ajustement structurel Ajustement structurel Politique économique imposée par le Fonds Monétaire International (FMI) en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts. mis en œuvre en 1996 sous le nom d’Agenda Venezuela, pourrait sommairement se définir comme un programme de développement national qui donne un rôle de premier plan à l’État et au contrôle des ressources nationales, en opposition au néolibéralisme alors en vogue. C’est avec cette proposition que Chávez remporte la présidence en 1998. Dans les deux cas il ne s’écartait pas de ce que l’on aurait pu attendre d’un militaire typiquement nationaliste et même un peu fasciste. L’apport de Ceresole [sociologue argentin d’extrême droite], un de ses principaux conseillers durant tout un temps, fut probablement décisif dans la constitution de la thèse de l’union Armée-Leader-Peuple, qu’il a défendue jusqu’à sa mort. Pour autant et malgré l’admiration, qu’il ne cachait pas, pour Juan Domingo Perón, notamment après le renforcement de l’alliance avec Néstor Kirchner, le « péronisme » de Chávez s’est en fait limité à une certaine façon de diriger.

Lors de l’élection présidentielle de 2006, le président vénézuélien a affirmé que ceux qui votaient pour lui votaient pour le socialisme. Le fait que les Vénézuéliens lui aient donné massivement leurs voix était moins dû à une conviction idéologique qu’à l’euphorie de la prospérité liée aux pétrodollars. Cela n’empêcha pourtant pas Chávez de faire ce qu’il avait dit. Il commença à mettre en œuvre le « Proyecto nacional Simón Bolívar, primer plan socialista. Desarrollo económico y social de la Nación, 2007-2013  ». Bien que le référendum constitutionnel de 2007 n’eût pas validé la « transition vers le socialisme », ce qui fut un revers pour Chávez, ce dernier poursuivit le processus au moyen d’une série de lois spéciales destinées à « défaire le capitalisme » et à promouvoir un vaste programme de nationalisations [5]. Le socialisme bolivarien, si on voulait le définir d’une manière très générale, est une version du socialisme de planification centralisée, dans lequel l’État, qui contrôle les ressorts fondamentaux de l’économie, se charge de développer le bien-être social, en promouvant des entreprises à caractère social - par exemple des coopératives et diverses initiatives collectives. Il laisse le secteur privé œuvrer dans des domaines moins stratégiques, spécialement aux niveaux des petites entreprises et du commerce de détail. Sur le plan politique, l’État entend remplacer la « démocratie bourgeoise », qui a régi le pays de 1958 à 1998, par une démocratie « participative ». Son expression ultime sera l’État communal, dans lequel la société s’organise en communes dont l’objet est la résolution des problèmes locaux. L’objectif idéal serait que de ces communes émerge à terme un parlement communal de portée nationale.

Les thèses fondamentales

Dans sa conception et dans ses fondements éthiques et historiques, l’idéologie chaviste a toujours comporté un ensemble de convictions que l’on peut considérer comme ses thèses fondamentales [6].

  1. Poursuivre l’objectif de grandeur initialement défini et mis en œuvre par Bolívar, mais délaissé par les gouvernements postérieurs qui ont trahi cet idéal. Le pays a été livré aux intérêts impérialistes de l’étranger par leurs alliés locaux, l’oligarchie, ce qui a détruit cette communauté indépendante, heureuse et prospère que l’on appelle patrie. Bolívar a dit, une fois pour toutes, quelle est la voie à suivre. Il suffit de reprendre ce chemin pour atteindre la grandeur. Mais l’oligarchie a trahi Bolívar. C’est pourquoi l’Armée, en tant qu’héritière directe de l’Armée de libération, est au premier chef chargée de cette mission : unie au peuple, qui a toujours été bolivarien, elle doit restaurer l’œuvre du Libertador.
  2. Mue par ses intérêts antinationaux, l’oligarchie ne fait pas partie de la patrie. La patrie est constituée du peuple – au sens des classes populaires -, les paysans, les populations indigènes, les métis descendants d’esclaves, dont la rédemption est possible uniquement si, par la Révolution, ils se libèrent de la domination de l’oligarchie et des intérêts étrangers. L’alliance Peuple-Armée est la clef pour atteindre cet objectif de libération.
  3. C’est pourquoi l’histoire a été une constante et implacable lutte entre le peuple et les classes dominantes. Ce fut d’abord la résistance que les indigènes ont opposée aux conquistadores, puis celle des cimarrones Cimarrón
    Cimarrones
    Esclaves qui se sont rebellés, armés, ou qui ont fui les plantations, et qui se sont regroupés dans des zones difficiles d’accès où ils ont fondé des villages fortifiés.
     [7]. Cette lutte a été conduite à son apogée par le Libertador et ensuite par des leaders populaires comme Ezequiel Zamora. Les guérilleros communistes des années soixante ont été quant à eux les authentiques héritiers de ces luttes finalement conduites à bon port par Chávez.
  4. De toute l’histoire du Venezuela, la période 1830-1999, appelé Quatrième République Quatrième République
    Cuarta
    Est appelée IVe République au Venezuela le régime de démocratie représentative de 1958 à 1999, dominé par deux partis, qui a précédé l’arrivée de Chavez au pouvoir (février 1999) et l’adoption d’une nouvelle constitution (décembre 1999) donnant naissance à la Ve République.
    , fut sans doute celle durant laquelle le pays a été le plus massivement livré à l’impérialisme et aux oligarchies. La démocratie de 1958 à 1998 (le « puntofijisme ») représente le moment le plus sombre de cette période car, sous l’apparence d’une démocratie, le contrôle du pays par l’impérialisme et les oligarchies, qui ont trompé le peuple en lui laissant croire qu’il participait, s’est en réalité perfectionné. Le néolibéralisme est l’expression la plus claire de la domination exercée par les intérêts des multinationales et des élites.
  5. C’est la raison pour laquelle en finir avec le capitalisme est une tâche de premier ordre. C’est le système capitaliste qui crée l’impérialisme et nourrit ses alliés locaux. Il faut en finir également avec les valeurs bourgeoises (la démocratie représentative, par exemple), qui empêchent le Peuple de prendre les rênes de son destin et d’atteindre les nobles objectifs qu’il est appelé à poursuivre. Par conséquent il est urgent de créer une nouvelle éthique socialiste qui à son tour contribuera à forger un nouveau Vénézuélien (le « nouveau républicain »).
  6. La lutte contre le capitalisme est nécessaire, non seulement pour que la patrie puisse atteindre son niveau de puissance, mais aussi pour assurer la survie de la planète, l’exploitation irrationnelle ayant mise cette dernière en danger.

Cet exposé en six points est évidemment très général. Des correctifs et des compléments peuvent lui être apportés. Néanmoins il indique les éléments essentiels que l’on trouve dans presque tous les textes doctrinaux, ou dans les textes plus ou moins idéologiques du chavisme. Cela dit, il importe de souligner qu’aucune de ces idées n’a été le fait de Chávez. Toutes, à un degré variable, gravitaient déjà dans le paysage politique vénézuélien. Chávez ne les a pas inventées, mais il a su les associer et en faire un seul ensemble.

Une idéologie de substitution ?

En définissant le « bolivarianisme-militarisme » comme une idéologie de substitution [8], l’historien Germán Carrera Damas fait référence à cette capacité de rassembler des idéologies opposées à la démocratie représentative, qui apparurent entre 1958 et 1998, spécialement dans les gauches communistes. Face à la chute du Mur de Berlin et au discrédit du socialisme réel - dit-il -, la pensée anti-libérale et anticapitaliste s’est renouvelée sous des formes nationalistes, telles que le « bolivarianisme ». La journaliste Mirtha Rivero a développé une thèse similaire dans son best-seller La rebelión de los náufragos, une chronique de la chute du gouvernement de Carlos Andrés Pérez Carlos Andrés Pérez Carlos Andrés Perez (CAP), leader historique du parti Action Démocratique, symbole de la 4e République, deux fois présidents de la République du Venezuela. Hugo Chavez tenta un putsch contre lui. , parue en 2010 [9]. Le titre provient d’une phrase du discours [10] que le président Pérez a prononcé en 1993 lorsqu’il apprit sa destitution : « C’est une sorte de rébellion des naufragés politiques des cinq dernières décennies  ». Pour beaucoup, cette phrase a été prémonitoire.

Bien que ces deux idées sous-estiment ce qui fait l’identité propre du chavisme et de ses antécédents, il est certain qu’en se référant à une alliance de tous les secteurs qui, tant à droite qu’à gauche, s’étaient opposés durant des années au système démocratique et ont finalement profité de la conjoncture pour prendre le pouvoir, Pérez ne se trompait nullement. Ce qui semble étayer cette interprétation est que le premier chavisme a été le résultat de la réunion de communistes et de ceux qui, à droite, étaient opposés à ce système. En effet, si nous essayons de faire une « généalogie » des convictions figurant dans le paragraphe précédent, nous trouverons au moins deux sources : d’une part, la pensée des guérilleros de la gauche communiste des années 60, spécialement de la frange radicale qui n’a pas souscrit à la pacification de 1968 ; et, d’autre part, le traditionnel bolivarianisme nationaliste de l’Armée. Ce dernier est un dispositif qui s’est structuré autour de ce que le philosophe et historien Luis Carlos Leiva a appelé « l’historicisme politico-bolivarien », qui associait la nationalité au culte de Bolívar [11]. Pour l’Armée, qui se présentait elle-même comme l’héritière directe de celle du Libertador, cet historicisme a pris une connotation particulière. Bien entendu, ce fut une manipulation : au début du vingtième siècle, lorsqu’ont été créées les forces armées modernes, on a cherché l’inspiration dans l’Indépendance afin de leur donner une assise doctrinale.

Ce bolivarianisme, qui cadrait parfaitement avec les idées développementistes promues par la dictature militaire de la décennie 1948-1958, s’associa sans tarder au bolivarianisme issu de la gauche guérrillera. Après l’échec de la lutte armée, afin de donner au marxisme une couleur nationale, un secteur dissident du Parti Communiste, le Parti de la Révolution Vénézuélienne Partido de la Revolución Venezolana
Parti de la révolution vénézuélienne
PRV
Le Parti de la révolution vénézuélienne (PRV) est une organisation issue d’une rupture avec le Parti communiste vénézuélien (PCV) en 1966. Le leader historique de cette organisation est l’ancien commandant guérillero Douglas Bravo.
(PRV), fondé en 1966 et dirigé par le commandant Douglas Bravo, aligna les objectifs d’une révolution socialiste sur la version de gauche du bolivarianisme. C’est cette version que la Révolution cubaine mit en avant, spécialement lors de la conférence Tricontinentale de La Havane [12] et cela, bien qu’elle avait son origine dans les années 20 et qu’elle avait eu des porte-paroles aussi importants que César Augusto Sandino. Appelée « néo-bolivarianisme » par l’historien Ricardo Melgar Bao, elle voyait en Bolívar un prédécesseur de l’anti-impérialisme latino-américain. Lorsque les deux partis de la gauche vénézuélienne qui avaient mené la guerre de guérrillas, le Parti Communiste et le MIR (Movimiento de Izquierda Revolucionaria), [13] optèrent pour un retour à la vie démocratique, le soutien de Cuba se centra sur le PRV. C’est à ce moment-là que Douglas Bravo entra en contact avec le groupe de Chávez, Le Mouvement Bolivarien-200, qui n’était alors qu’une loge militaire. Bravo eut une certaine influence sur la doctrine de cette dernière et, via le Front Patriotique, qui en était la façade légale et qui comptait nombre de figures publiques, il l’appuya dans son projet de conspiration visant à renverser le gouvernement de Pérez [en 1992].

C’est ainsi que dans le chavisme fusionnent deux courants initialement contradictoires : celui du nationalisme bolivarien militaire, qui rêve de faire du Venezuela une puissance, et le socialisme des secteurs les plus radicaux de la lutte armée, ceux qui ont poursuivi leur action dans la clandestinité. Leur version de l’histoire (la Quatrième république et ses tares, la glorification de la guérilla des années 60, la détestation de la démocratie puntofijiste, la nécessité d’en finir avec le capitalisme) est celle de l’extrême gauche. Mais nombre de leur symboles (l’idée de patrie, le désir d’être une puissance, la conviction que les militaires doivent intervenir dans la politique et même gouverner) sont ceux de la tradition propre à l’Armée. Chávez a assumé ces deux courants, qui exprimaient parfaitement son projet d’une révolution fondée sur deux piliers : le populaire et le militaire, lui étant au centre ; mais en réalité cette construction n’impliquait pas un engagement majeur.

Continuités et ruptures

Si on prend cette clé de lecture pour aborder le chavisme, on voit bien qu’il s’est inséré dans plusieurs traditions vénézuéliennes de longue date, celle du bolivarianisme en particulier, mais également dans d’autres traditions qui, même si elles n’étaient pas majoritaires, étaient depuis près d’un demi-siècle très présentes dans de nombreux secteurs intellectuels, politiques et surtout universitaires. Cela dit, il faut tout de même souligner que la démocratie vénézuélienne de la période 1958-1998 n’a pas été, au moins jusqu’à la phase dite « néolibérale », un régime de droite, pour autant que l’on désigne, par cette appellation, une politique antipopulaire et favorisant les intérêts de l’étranger. Cela a même été le contraire. Si, dans les années 60, la guérrilla et les coups d’état militaires ont échoué, c’est parce que les principaux partis ont mené d’importantes réformes sociales dont une bonne partie de la population a bénéficié, également parce que leur politique a été aussi anti-impérialiste qu’il était possible de l’être en pleine Guerre froide (et alors qu’à Cuba se préparait l’insurrection armée). En témoigne la création en 1960, par le gouvernement de Rómulo Betancourt Rómulo Betancourt Rómulo Betancourt (1908-1981) est un leader historique de la social-démocratie vénézuélienne. Il fut président du Venezuela de 1959 à 1964. Il fonda également le parti politique Acción Democrática (Action Démocratique) qui domina le paysage politique du pays jusque dans les années 90. , de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP OPEP Organisation des pays exportateurs de pétrole. Regroupe 11 pays : Algérie, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Indonésie, Irak, Iran, Koweït, Libye, Nigeria, Qatar, Venezuela. ), ainsi que la nationalisation du pétrole, décrétée en 1976 par Carlos Andrés Pérez, Adeco Adeco Membre, partisan d’Action démocratique, le parti qui a dominé la vie politique vénézuélienne durant le seconde moitié du 20e siècle.  [14] lui aussi. D’ailleurs, plusieurs grands promoteurs de la démocratie, issus en particulier de Acción Democrática Action démocratique
Acción Democrática
Parti social-démocrate qui a dominé la vie politique vénézuélienne durant la seconde moitié de XXè siècle.
, comme Luis Beltrán Prieto Figueroa, l’éducateur, ou encore Juan Pablo Pérez Alfonso, le spécialiste du pétrole et architecte de l’OPEP, ont été considérés comme des héros par le discours chaviste.

Le fait que, durant la grave crise des années 90, les Vénézuéliens aient opté pour la proposition « anti-système » de Chávez est en grande partie dû au fait que ce dernier ne parlait pas un langage inconnu : de la révolution, de l’anti-impérialisme et du combat contre l’oligarchie, on parlait déjà depuis les années 30 et ce, dans tout l’échiquier politique. On peut même dire que le premier Chávez fut, dans une large mesure, la réaction d’une tradition contre le néolibéralisme qui, pour les citoyens, était la cause de la dégradation de leurs conditions de vie. C’est en 2005 que la rupture s’est produite, lorsque l’on commença à parler de « socialisme ». Mais il n’y eut jamais de rupture nette entre les idées déjà présentes au Venezuela, au moins dans les secteurs anti-système de la population (les « naufragés »), et celles qu’un nouveau contexte et que l’ascendant d’un leader extrêmement charismatique ont portées au pouvoir.

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Tomás Straka

Tomás Straka

Vénézuélien. Chercheur et professeur d'histoire à l'Université catholique Andrés Bello, auteur entre autres de La Voz de los Vencidos (2000), Hechos y gente, Historia contemporánea de Venezuela (2001), Un Reino para este mundo (2006), La épica del desencanto (2009), La república fragmentada. Claves para entender a Venezuela (2015).

[1[NDLR] Le Forum de São Paulo est un forum de partis et groupes de la gauche latino-américaine, fondé à São Paulo par la Parti des travailleurs (PT) brésilien en 1990.

[2De nombreuses publications du Centre sont consultables sur http://minci.gob.ve/libros/.

[3Le 31 octobre 1958, plusieurs mois après que le dictateur Marcos Pérez Jiménez eut été renversé, les partis Acción Democrática (AD), Comité de Organización Política Electoral Independiente (Copei) et Unión Republicana Democrática (URD), signèrent un accord de gouvernabilité. Cet accord a été nommé le Pacte de Punto Fijo.

[4Une société « participativa, protagónica y solidaria », selon le texte original.

[5Voir l’étude dirigée par Jesús María Casal y Jorge Luis Suárez : La libertad económica en Venezuela. Balance de una década (1999-2009), Universidad Católica Andrés Bello, Caracas, 2011.

[6Je remercie Guillermo T. Aveledo Coll , politologue et historien, qui, concernant ce sujet m’a fait bénéficier de ses conseils et m’a en outre permis de lire un de ses travaux en cours d’élaboration qui porte sur cette question.

[7[NdT] Cimarrones : esclaves qui se sont rebellés, armés, ou qui ont fui les plantations, et qui se sont regroupés dans des zones difficiles d’accès où ils ont fondé des villages fortifiés.

[8G. Carrera Damas : El bolivarianismo-militarismo. Una ideología de reemplazo, Ala de Cuervo, Caracas, 2005.

[9Alfa, Caracas, 2010.

[10Ce discours est aisément consultable sur la toile. Voir par exemple

.

[11Voir L. Castro Leiva : De la patria boba a la teología bolivariana, Monte Avila, Caracas, 1991.

[12[NdT] La Conférence tricontinentale de La Havane : du 3 au 15 janvier 1966.

[13Le MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire) s’est constitué à partir d’une aile dissidente du parti Acción Democrática.

[14[NdT] Adeco : membre du parti Acción Democrática.

[15[NDLR] Le Forum de São Paulo est un forum de partis et groupes de la gauche latino-américaine, fondé à São Paulo par la Parti des travailleurs (PT) brésilien en 1990.

[16De nombreuses publications du Centre sont consultables sur http://minci.gob.ve/libros/.

[17Le 31 octobre 1958, plusieurs mois après que le dictateur Marcos Pérez Jiménez eut été renversé, les partis Acción Democrática (AD), Comité de Organización Política Electoral Independiente (Copei) et Unión Republicana Democrática (URD), signèrent un accord de gouvernabilité. Cet accord a été nommé le Pacte de Punto Fijo.

[18Une société « participativa, protagónica y solidaria », selon le texte original.

[19Voir l’étude dirigée par Jesús María Casal y Jorge Luis Suárez : La libertad económica en Venezuela. Balance de una década (1999-2009), Universidad Católica Andrés Bello, Caracas, 2011.

[20Je remercie Guillermo T. Aveledo Coll , politologue et historien, qui, concernant ce sujet m’a fait bénéficier de ses conseils et m’a en outre permis de lire un de ses travaux en cours d’élaboration qui porte sur cette question.

[21[NdT] Cimarrones : esclaves qui se sont rebellés, armés, ou qui ont fui les plantations, et qui se sont regroupés dans des zones difficiles d’accès où ils ont fondé des villages fortifiés.

[22G. Carrera Damas : El bolivarianismo-militarismo. Una ideología de reemplazo, Ala de Cuervo, Caracas, 2005.

[23Alfa, Caracas, 2010.

[24Ce discours est aisément consultable sur la toile. Voir par exemple

.

[25Voir L. Castro Leiva : De la patria boba a la teología bolivariana, Monte Avila, Caracas, 1991.

[26[NdT] La Conférence tricontinentale de La Havane : du 3 au 15 janvier 1966.

[27Le MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire) s’est constitué à partir d’une aile dissidente du parti Acción Democrática.

[28[NdT] Adeco : membre du parti Acción Democrática.

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  • Daniel Bourdon, pour Barril.info.

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Maduro, plus proche de Trump qu’il n’y paraît

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