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Entretien avec Gonzalo Gomez

« Maduro est antidémocratique et Guaido un usurpateur »

« Maduro, le peuple n’en veut plus et personne n’a choisi Guaidó ». C’est la consigne de Marea Socialista face à la crise au Venezuela. Ce mouvement politique qui appuya Chávez prône la souveraineté populaire face à la totale polarisation politique du pays entre le gouvernement « autoritaire » de Maduro et la présidence « fantoche » de Guaidó.

La Marea s’est entretenu avec Gonzalo Gómez Freire, l’une des porte-parole de Marea Socialista et co-fondateur du média indépendant Aporrea, un site qui ces derniers jours a été partiellement bloqué au Venezuela par les fournisseurs publics d’accès à Internet (CANTV et Movilnet).

En tant que socialiste, vous critiquez le gouvernement de Nicolás Maduro ainsi que celui de l’opposant Juan Guaidó. Que leur reprochez-vous ?

Le gouvernement de Maduro a liquidé les droits des travailleurs. Il est très autoritaire, antidémocratique et trop corrompu. Il hypothèque la souveraineté nationale en matière sociale et pétrolière et, malgré un discours anti-impérialiste, il cherche à se repositionner dans l’économie mondiale en tant que néo-bourgeoisie, en subordonnant le pays aux impérialismes émergents [la Russie, la Chine, ndlr]. Il viole gravement la Constitution et a démantelé les acquis de la Révolution bolivarienne, dont il ne reste qu’un discours manipulateur et sans contenu réel. Guaidó est aussi un usurpateur, mais il a réussi à tirer profit de l’immense malaise et de la mobilisation authentique de la population. Il s’est proclamé président en marge de la Constitution, sans être élu par personne. Il a rallié à sa cause à d’immenses mobilisations de masses qui en ont marre du gouvernement Maduro et qui sont enthousiasmées par la perspective d’un changement, mais la source de son projet est à Washington et ses décisions ne lui appartiennent pas. Il est au service d’une opération interventionniste de recolonisation depuis l’étranger. On retrouve de nombreuses caractéristiques du coup d’État de Carmona contre Chávez [Pedro Carmona est l’ancien patron des patrons qui fut brièvement président lors du coup d’État contre Hugo Chávez en avril 2002, ndlr], mais Guaidó bénéficie d’un réel soutien populaire et il cherche l’appui des militaires qui n’est pas encore visible, même s’il a le pouvoir militaire et économique des États-Unis derrière lui. Nous rejetons la prétendue « présidence fantoche » de Guaidó, mais en même temps nous disons que Maduro ne peut plus gouverner contre le peuple. Nous en appelons à la souveraineté populaire.

 

L’image que transmettent les médias est celle d’une polarisation totale de la société vénézuélienne, c’est le cas ou y a-t-il des positions intermédiaires ?

La polarisation des acteurs politiques et des organisations sociales semble être presque totale. C’est ainsi qu’elle est montrée. Mais au sein de la population, protester contre Maduro n’équivaut pas à faire confiance à Guaidó. Les gens sont dans l’expectative. Je fais partie d’un secteur qui n’entre pas dans le jeu de cette polarisation et qui promeut l’autonomie politique et de classe des travailleurs et du mouvement populaire, en se démarquant de la bureaucratie d’État corrompue et du capital exploiteur.

Par exemple, au cœur de l’Intersectorielle des travailleurs du Venezuela (ITV), qui est une structure d’articulation des luttes de la classe ouvrière, et qui est plurielle politiquement [elle a été créée en automne dernier, ndlr], nous nous sommes battus (Marea Socialista Marea Socialista Courant politique de gauche d’obédience trotskiste. Fondé en 2007, il a fait partie du PSUV avant de le quitter. Parmi ses dirigeants on trouve Gonzalo Gómez, membre notamment de la Plateforme de défense de la Constitution et animateur du site Aporrea. avec d’autres organisations de gauche) pour que l’ITV ne participe pas officiellement à la marche appelée par Guaidó le 23 janvier dernier [quand il s’est « auto-proclamé », ndlr]. Nous avons promu une mobilisation distincte, nous avons notre propre agenda pour faire entendre, de manière autonome, la voix des travailleurs et en appeler à la souveraineté populaire. Nous avons insisté pour que l’ITV reste attachée au programme de lutte approuvé dans les assemblées, mais une grande partie des dirigeants syndicaux ont participé à la marche et très peu se sont dissociés des actions unilatérales et anticonstitutionnelles de Guaidó. Précisons que je fais référence à ces dirigeants syndicaux qui protestent dans la rue avec les travailleurs, parce que ceux qui sont proches du gouvernement Maduro ne sont presque plus qu’une branche de la bureaucratie d’État.

Les alternatives à la polarisation n’intéressent pas les médias privés et publics qui ont chacun leur camp. Aporrea, par exemple, est différent. C’est un média alternatif et populaire.

Que propose cette position intermédiaire ?

Je ne m’identifie pas au terme d’« intermédiaire », c’est simplement une autre position. Et il y en a plusieurs chez ceux qui refusent l’un ou l’autre camp. Marea Socialista, avec la Plate citoyenne de défense de la Constitution, à laquelle participent plusieurs anciens ministres de Chávez qui ont rompu il y a un certain temps avec le gouvernement , promeut une solution constitutionnelle et démocratique par l’exercice de la souveraineté populaire. Nous disons que « le peuple ne veut pas de Maduro et personne n’a élu Guaidó ».

 
Nous proposons que tous les pouvoirs soient relégitimés par la tenue d’élections générales, qui pourraient être organisées à la suite d’un référendum consultatif. Celui-ci est prévu à l’article 71 Article 71 Les matières de droit international pourront être soumises à référendum consultatif sur l’initiative du Président (e) de la République en Conseil des Ministres ; après accord de l’Assemblée Nationale, approuvé par un vote à la majorité de ses membres ; ou à la demande d’un nombre qui ne saurait être inférieur à dix pour cent des électeurs et électrices du registre d’état civil et électoral.

Pourront, également être soumis à référendum consultatif les matières particulières, municipale, communale et étatique. L’initiative est du ressort de l’Assemblée Communale, du Conseil Municipal et du Conseil législatif, avec l’accord des deux tiers de sa composante ; le maire, homme ou femme, et le gouverneur ou la gouverneur de l’Etat ou à la demande d’un nombre qui ne peut être inférieur à dix pour cent du total des inscrits dans la circonscription correspondante.
de la Constitution afin que le peuple puisse s’exprimer et décider, librement et souverainement, sur des enjeux nationaux. Pour ce faire, 10% des électeurs doivent en faire la demande. Quiconque se disant « président » ne peut ignorer ce droit parce que la souveraineté émane du peuple et pas du président en exercice.
 
Cette crise est-elle différente des autres et va-t-elle déboucher sur un changement au Venezuela ?
 
C’est la crise d’une révolution trahie. Avec Chávez, il y a eu un processus de transformation, démocratique et progressif, qui a apporté beaucoup de progrès pour le peuple, même si de nombreux problèmes ont commencé à se développer sous son gouvernement. Ce à quoi nous assistons tristement aujourd’hui, c’est l’impérialisme et la bourgeoisie traditionnelle qui viennent cueillir les fruits de ce que a été réalisé par une bureaucratie corrompue, une sorte de « néo-lumpen bourgeoisie » qui a voulu s’emparer de la richesse d’un pays au lieu de poursuivre le processus révolutionnaire initié avec Chávez. On ne peut pas comparer un changement venant des mains interventionnistes des États-Unis et des secteurs capitalistes traditionnels avec ce qui a été le changement vécu dans les meilleures années de la révolution bolivarienne.
 
Nous croyons que ce n’est que si un mouvement autonome de la classe ouvrière et des secteurs populaires se forme que nous pourrons aspirer à un changement favorable pour nous. Le changement que Guaidó et Trump représentent, évidemment, n’est pas le nôtre, et ce que Maduro représente est aussi leur négation. Afin de contribuer à un changement en faveur du peuple, nous appelons à la construction d’une force autonome, à la construction d’une organisation comme Marea Socialista, ainsi qu’aux nécessaires alliances à forger. Nous ne voyons pas de solutions magiques si nous ne construisons pas un acteur politique réellement identifié aux travailleurs et à la population.
 
Quel est le meilleur et le pire scénario possible ?
 
Que le peuple mobilisé revendique son statut de souverain et qu’il impose une consultation ou de nouvelles élections démocratiques avec de meilleures garanties. Que les acteurs du conflit cherchent une solution négociée, mais pas comme un compromis entre dirigeants, sur le dos de la population. Tout est préférable à une guerre civile ou à une invasion. Mais le prix à payer pour la paix ne peut être celui de s’enfoncer dans la misère, sans démocratie et sans souveraineté nationale.
 
Dans l’éventualité d’une élection, les résultats changeraient-ils par rapport aux résultats précédents ? Le perdant accepteraient-il le résultat ?
 
Même si nous avions appelé à voter, les dernières élections étaient irrégulières et manquaient de garanties et de transparence. Le Conseil national électoral Conseil national électoral
Consejo Nacional Electoral
CNE
Le Conseil national électoral est un pouvoir public autonome. C’est l’institution chargée de garantir et superviser le déroulement de tous les processus électoraux.
devrait être renouvelé , mais pas en répartissant les postes entre les partis politiques et les pouvoirs de fait qui s’opposent, mais avec la participation des citoyens, selon une modalité à discuter. Ni la bureaucratie de Maduro ni le binôme Guaidó-Trump ne le garantissent. Des élections démocratiques seraient préférables et probablement acceptables bien qu’une alternative représentant les intérêts de la classe ouvrière et des secteurs populaires ne serait pas forcement encore construite, car nos organisations ont été abîmées, soumises, clientélisées... et il nous faut reconstruire notre sujet social et politique.
 
Comment évaluez-vous la position de l’Europe ? [Elle a lancé un groupe de contact avec l’objectif d’organiser des élections générales. Certains des États membres ont reconnu Guaidó, nflr]
 
D’une manière générale, je pense qu’elle finit par être fonctionnelle aux plans de Trump. Dans le cas de l’Espagne, le gouvernement a dit que si Maduro n’appelait pas à de nouvelles élections démocratiques, il pourrait reconnaître Guaidó [chose qu’il a faite finalement, ndlr]. Je ne pense pas que ce soit une option contre une autre. Cela doit être décidé directement par la population. Je crois que cela ne relève pas de la responsabilité de l’UE, parce que Guaidó cherche à s’imposer par des moyens anticonstitutionnels, personne ne l’a élu et il s’est proclamé au terme d’une marche sans décision préalable de l’Assemblée nationale dont il a pris la tête, alors que cette AN a été déclarée en « outrage » par la Cour suprême.
 
Je crois que les gouvernements étrangers doivent respecter les principes de non-intervention et de respect de la souveraineté des peuples. Par contre, nous croyons en la solidarité internationale de peuple à peuple pour la population vénézuélienne qui résiste et porte la crise sur ses épaules, qui demande une aide alimentaire et pas la xénophobie dans d’autres pays, qui cherche à ce que ses dénonciations contre la répression reçoivent un écho et qui a le droit d’être inclus, sans être roulée, dans les décisions démocratiques qui la concerne.

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Dani Domínguez

Dani Domínguez

Journaliste espagnol, La Marea.

Gonzalo Gómez Freire

Gonzalo Gómez Freire

Cofondateur d'Aporrea, membre et dirigeant de Marea socialista.

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  • F.L., Barril.info

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