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Malgré les attentes américaines, l’armée vénézuélienne ne s’est pas retournée contre Maduro

Lorsque l’administration Trump a exigé pour la première fois en janvier que le gouvernement vénézuélien fasse un pas de côté et permette à l’opposition politique de prendre le pouvoir, l’espoir était grand que l’armée vénézuélienne change rapidement de camp et fasse bouger les choses.

Sous-payées, sous-alimentées et humiliées par le tournant autocratique qu’a pris leur pays autrefois riche et démocratique, les forces armées ont été le pivot de la stratégie de l’administration états-unienne. Certains responsables américains ont prédit que l’armée vénézuélienne allait rapidement basculer en masse.

Près de trois mois plus tard, peu de choses ont bougé au sein de l’armée vénézuélienne. Le rythme soutenu des défections vers la Colombie voisine s’est fortement ralenti. Moins de 1 500 soldats vénézuéliens, auxquels le gouvernement colombien a retiré armes et uniformes, et logés dans des chambres d’hôtel peu équipées près de la frontière, attendent maintenant que quelque chose se passe.

La plupart s’inquiètent pour leur famille et leurs amis restés au pays. Certains ont l’intention de s’installer au Pérou, au Chili ou ailleurs.

Beaucoup pensent qu’une invasion militaire des États-Unis approche et que les États-Uniens demanderont leur aide. Certains expriment toutefois leur colère face à ce qu’ils considèrent comme un coup de bluff inefficace de la part des États-Unis et appellent leurs collègues encore au Venezuela pour leur dire de ne pas bouger.

« Je pense que l’administration Trump, tout comme l’opposition, ont mis trop d’espoir dans le soulèvement militaire », confie un ancien haut fonctionnaire états-unien qui a travaillé sur la politique vénézuélienne du président Trump. « L’espoir n’est pas un plan. »

L’opposition, dont le leader, Juan Guaidó, est maintenant reconnu par les États-Unis et plusieurs dizaines d’autres pays comme président par intérim, alors que Maduro est toujours en place, « aurait dû avoir un plan pour [les militaires], et ils ne l’ont pas », estime une autre haut fonctionnaire d’un des nombreux pays d’Amérique latine qui accueillent des déserteurs. Les fonctionnaires s’expriment sous le couvert de l’anonymat pour parler d’une question sensible de politique étrangère.

« Nous n’avons pas été capable de les faire changer de camp, analyse le responsable latino-américain au sujet de l’armée. Nous avons pourtant essayé et encore essayé. »

Les responsables de l’administration de Trump reconnaissent que les défections sont bien moins nombreuses que prévu.

« Pourquoi ne s’est-elle pas encore fracturée ? C’est une bonne question », a commenté Elliott Abrams, l’envoyé spécial du gouvernement états-unien pour le Venezuela, lors d’une réunion début avril avec une équipe du Washington Post. « C’est une question sujette à débat. Je vais vous donner une partie de la réponse, et ce sont les Cubains. »

L’administration Trump affirme qu’au moins 20 000 militaires et agents de renseignement cubains sont intégrés aux forces armées vénézuéliennes. « Ce sont eux qui contrôlent, qui gardent à l’œil les généraux et les colonels », explique Abrams. « Ce sont surtout eux qui se chargent d’incarcérer et de sanctionner » ceux qui montreraient des signes de dissidence.

La présence de dizaines de milliers de Cubains au Venezuela est largement reconnue, bien que Cuba affirme que la plupart sont des médecins et des enseignants. Certains analystes états-uniens affirment que le nombre de Cubains actifs dans le domaine de la sécurité est bien inférieur à ce qu’avance l’administration Trump.

Les potentiels déserteurs « n’ont pas de contact entre eux », explique le responsable latino-américain, parce qu’ils sont surveillés, écoutés et ils manquent souvent d’électricité pour charger leurs téléphones. « Ils ne peuvent pas se rencontrer, surtout ceux qui pourraient avoir un impact et qui potentiellement retourneraient leur veste. »

« Nous leur parlons, mais ce qu’il faudrait, c’est qu’ils parlent entre eux. »

Un colonel de l’armée vénézuélienne, âgé de 50 ans, s’exprimant depuis Cúcuta, la ville frontalière colombienne où sont logés la plupart des déserteurs, confirme qu’ « il n’y a pas de communication... Il n’y a pas d’unité » au sein des forces armées. Le colonel s’est exprimé sous le couvert de l’anonymat par crainte de représailles contre sa famille au Venezuela.

La raison pour laquelle il n’y en a plus de défections, dit-il, c’est « la peur que leur famille en souffre ».

« Notre message aux soldats »

Bien qu’ils hésitent à émettre des critiques, certains responsables états-uniens expriment leur exaspération à l’égard de l’opposition dirigée par Guaidó, car elle n’a pas réussi à obtenir le soutien des forces armées vénézuéliennes tout en demandant une intervention des États-Unis.

« L’opposition n’a pas gagné leur confiance », explique l’ancien haut responsable américain, et « a fait un piètre travail pour apaiser leurs craintes ».

Abrams confirme avec subtilité. « Je dirais que Guaidó et l’Assemblée nationale », l’organe dirigé par l’opposition qui l’a élu président par intérim, « doivent manifestement clarifier auprès de certains membres du régime, des militaires. ...qu’ils envisagent une transition basée sur l’unité nationale avec la participation de toutes les parties. Ils ont dit ce qu’il fallait, ils l’ont dit. Une réconciliation. Pas de vengeance. Je suppose qu’on n’y croit pas encore. »

Pour leur part, des chefs de l’opposition commencent à s’inquiéter. « Nous savons que notre message aux soldats a été entendu et qu’il y a du mécontentement au sein des forces armées. Mais il y a trop de surveillance, de chantage et de contre-espionnage », explique Juan Andrés Mejía, un député du parti de Guaidó Voluntad Popular, qui est chargé du plan de l’opposition pour le « jour d’après ». « La stratégie, admet-il, n’a pas produit l’effet escompté ».

Mais beaucoup affirment que les discours appuyés de l’administration Trump et les allusions répétées à une éventuelle action militaire états-unienne, ainsi que les pressions économiques et financières, les ont amenés à attendre davantage de Washington.

« Les États-Unis ont été un allié incroyable. C’est quelque chose que nous ne pouvons nier », déclare Freddy Superlano, un autre député de Voluntad Popular. « Mais il est vrai que leur discours et celui de la communauté internationale ont été très arrogants. Pour certains, c’est un peu énervant qu’on dise des choses sans avoir vraiment l’intention d’agir immédiatement. »

Au Venezuela aussi , la population s’impatiente.

« La seule chose que j’entends de la part des États-Unis, c’est qu’ils disent que c’en est assez, que Maduro doit partir », explique Orlando Pérez, 53 ans, qui au quotidien doit faire face aux pénuries de nourriture, d’électricité et d’eau dans son quartier populaire de l’Est de Caracas. « S’ils veulent le mettre dehors, qu’ils le fassent ! Qu’ils cessent de prétendre des choses, de menacer et puis de ne rien faire . »

Washington affirme qu’ils ont beaucoup plus de cartes économiques et diplomatiques à jouer. Les États-Unis ont imposé de lourdes sanctions aux exportations de pétrole du Venezuela. De hauts dirigeants militaires et gouvernementaux vénézuéliens, qui ont l’habitude d’envoyer leurs enfants dans les écoles américaines et de prendre l’avion pour Miami et New York le week-end, ont vu leur visa annulé. Des actions sont actuellement entreprises pour persuader les alliés latino-américains et européens, ayant reconnu Guaidó sans toutefois se conformer aux sanctions américaines, d’accroître la pression.

Bien que l’administration Trump décrive encore la situation au Venezuela comme une crise humanitaire et politique, les responsables parlent maintenant du Venezuela comme une menace à la sécurité nationale à cause de Cuba et de la Russie.

La Russie a brièvement fait atterrir deux bombardiers nucléaires près de Caracas en décembre et, le mois dernier, elle a envoyé 100 militaires pour, selon des responsables américains, l’entretien des armes russes achetées par le Venezuela. Début avril, Moscou a annoncé l’ouverture d’une école de formation au Venezuela pour les militaires vénézuéliens afin qu’ils puissent utiliser leurs hélicoptères russes.

Il est peu probable que le Conseil de sécurité des Nations Unies - au sein duquel les alliés de Maduro, la Russie et la Chine, ont un droit de veto - donne son feu vert à une action.

Certains membres de l’administration Trump ont suggéré d’invoquer le Traité de Rio, un pacte de sécurité mutuelle de 1947 entre les États-Unis et de nombreux pays des Amériques. La plupart des pays de la région qui n’ont pas reconnu Guaidó - le Mexique, la Bolivie, le Nicaragua, Cuba et le Venezuela - ne sont pas membres de cet accord et ne peuvent s’opposer à son application.

Ce pacte, une relique de la Guerre froide rarement utilisée, officiellement connu sous le nom de Traité interaméricain d’assistance réciproque, pourrait fournir aux pays hésitants une couverture internationale pour une action non militaire plus large, ou même une intervention, si on en arrivait là.

« Je suis convaincu que les Sud-Américains comprennent qui partage leurs valeurs et qui sont leurs amis », a déclaré mi avril le secrétaire d’État Mike Pompeo, en visite dans la région. « Cette compréhension commune sur la bonne façon d’aller de l’avant nous mènera au résultat que le peuple vénézuélien mérite. »

Mais même les partisans les plus importants de l’administration Trump dans la région, comme le nouveau gouvernement conservateur du Brésil, ont fait savoir qu’ils n’étaient pas intéressés par une intervention militaire.

« Cela pourrait se faire sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies ... si le Venezuela entrait en guerre civile et que nous devions avoir une opération de maintien de la paix », a déclaré le vice-président brésilien Hamilton Mourão lors d’une interview mi avril à Washington. Le Brésil a accueilli environ 500 déserteurs militaires vénézuéliens.

« Je ne vois pas comme solution une invasion classique du Venezuela pour renverser Maduro, a dit Mourão. Parce qu’on sait comment ça va commencer, mais on ne sait pas comment ça va finir. »

Peur de se rebeller

Jarle, 33 ans, sergent-major de troisième classe qui a servi dans l’armée vénézuélienne pendant 11 ans, explique que ce qui l’a finalement poussé à franchir la frontière colombienne le 28 février est un petit détail, il a demandé un jour de congé pour accompagner sa femme enceinte à un rendez-vous chez le médecin, et son commandant a dit non.

« Allons-y », dit-il à sa femme. « Il n’y a plus rien pour nous ici. » De la ville vénézuélienne de San Cristobal, non loin de la frontière, ils ont marché avec leur fille de 2 ans jusqu’en Colombie par de petits chemins qui sillonnent la région.

Aujourd’hui, Jarle et de sa famille résident dans une chambre simple, sans fenêtre, dans un petit hôtel de Cúcuta rempli de Vénézuéliens aux histoires similaires. Les ventilateurs au plafond remuent à peine l’air chaud, et l’endroit est une cacophonie fait de pas d’enfants sur des planchers nus et du clac-clac des dominos joués par des hommes qui s’ennuient.

Bien que la décision de partir ait été prise en un instant, confie Jarle, l’idée lui trottait dans la tête depuis longtemps. « Les conditions de vie des militaires sont terribles. La nourriture est insuffisante. Le riz et les haricots ne sont pas la nourriture appropriée pour un soldat », dit-il en sirotant un 7Up dans un petit café du centre de Cúcuta.

Pourtant, la plupart de ses camarades ont peur de se rebeller, dit Jarle. « Nous nous plaignions, mais tu dois savoir à qui tu peux parler. Si tu es considéré comme un conspirateur , on te jette en prison ». Certains prisonniers sont torturés, affirme-t-il, et les autorités harcèlent souvent les membres de la famille de personnes jugées déloyales.

Peu après son départ, raconte Jarle, les militaires ont débarqué chez ses parents et les ont menacés. Seul son frère sait où il est.

Interrogé sur l’avenir, il fait le dur. « Soit la situation est réglée, soit nous, les militaires, devrons peut-être agir pour mettre fin à ce gouvernement »,explique-t-il. Il espère, comme beaucoup d’autres, que Trump ordonnera à l’armée américaine d’y aller. « Si invasion il y avait, nous serions impliqués. Nous connaissons le terrain. »

Bien qu’il n’y ait pas grand-chose à faire à Cúcuta, Jarle confie qu’il n’a aucune plainte à formuler au sujet de son traitement par les Colombiens ou les organisations d’aide internationale.

Dans leur chambre étouffante, sa femme, épuisée par l’accouchement, se repose sur l’un des deux lits. À côté d’elle se trouve leur fille d’une semaine, habillée d’un pyjama rose vif. Dans un coin, des ballons remplis d’hélium, traînant des rubans enroulés en spirale, flottent collés au plafond.Sur l’un deux est écrit « Bienvenidos ». Bienvenue.

Patience

Début avril, le nombre officiel de membres des services de sécurité vénézuéliens ayant cherché refuge en Colombie était,selon les responsables colombiens, de 1 410, plus 670 membres de leur familles. Environ un quart d’entre eux sont arrivés avant le 23 janvier, date à laquelle l’Assemblée nationale a assermenté Guaidó et les États-Unis l’ont reconnu comme président intérimaire. Pour le reste, une grande partie est arrivée peu après le 23 février, le jour où Guaidó est allé à Cúcuta pour encourager les convois américains et internationaux d’aide humanitaire qui tentaient de traverser le pont sur la rivière Tachira, un des sept points d’entrée officiels de la longue frontière. Maduro a bloqué la route et des paramilitaires masqués, connus au Venezuela sous le nom de colectivos, ont attaqué la foule qui s’approchaient du côté colombien.

Mais ce qui était autrefois un flux de 80 à 100 déserteurs militaires par jour s’est ralenti à deux ou trois. Nombre d’entre eux restent à Cúcuta, premier arrêt pour près de 70% des 1,5 million de réfugiés non militaires qui ont fui en Colombie depuis que le Venezuela a commencé à s’effondrer l’année dernière. Peu de déserteurs militaires sont des hauts gradés, que l’opposition et l’administration Trump accusent de s’être enrichis grâce à la corruption. Il n’y a officiellement qu’un seul général parmi ceux se trouvant en Colombie.
Le gouvernement de Bogota a décidé très tôt de séparer les civils des militaires identifiés qui sont désignés comme un « groupe spécial ».

Tous passent par une procédure qui commence par la remise de leurs armes et de leur uniforme au ministère colombien de la Défense. Chacun est ensuite interrogé par des agents de sécurité et du renseignement qui posent des questions de base sur leur passé et cherchent à glaner des informations sur la situation dans les forces armées vénézuéliennes. Les intervieweurs veulent aussi s’assurer, dans la mesure du possible, qu’ils n’accueillent pas d’espions ou de fauteurs de troubles.

Dans un troisième temps, tous doivent signer un document dans lequel ils s’engagent à ne participer à aucune activité militaire pendant leur séjour en Colombie et à demander le statut de réfugié, ce qui les rend admissibles aux services sociaux et à l’aide internationale.

A Cúcuta, une ville frontalière tentaculaire aux toits rouges, aux rues animées et ombragées d’arbres, des familles de militaires et, séparément, des soldats célibataires, sont éparpillés dans de petits hôtels.

Les officiers supérieurs sont logés à Villa Antigua, un hôtel à l’extérieur de la ville avec des bâtiments élégants et blanchis à la chaux, un grand jardin et une véritable climatisation. Aucun touriste ou autre invité n’est autorisé à y séjourner. La porte principale est fermée la nuit par un cadenas et la police nationale colombienne monte la garde.

« Nous faisons de notre mieux pour les soutenir  », déclare Felipe Muñoz, responsable des opérations à la frontière entre la Colombie et le Venezuela pour le président colombien Iván Duque, au sujet des déserteurs.

Les Colombiens reconnaissent que certains soldats sont venus avec de grandes attentes - de travail et de prospérité, ou de traitement spécial et peut-être la possibilité de s’organiser en unités de combat - et ont été déçus.

Il y a quelques semaines, Guaidó leur a parlé via Skype. « Restez calme, leur a-t-il dit, soyez patient ».

Une nouvelle vie

Angel, 24 ans, sergent de deuxième classe, était basé dans un bataillon d’artillerie de l’armée à Merida, dans les Andes, au nord-ouest du Venezuela. Comme beaucoup d’autres, il était mécontent des pénuries, mais c’est un désenchantement plus profond qui l’a poussé à quitter le pays le 28 février.

Au cours de ses six années au sein de l’armée, lui et ses collègues commençaient la journée par un chant obligatoire, un hymne à Hugo Chávez, l’ancien président militaire qui a lancé la révolution socialiste vénézuélienne en 1998 et a dirigé le pays jusqu’à sa mort d’un cancer en 2013. Maduro a pris la relève de Chávez et a été réélu l’année dernière lors d’une élection largement dénoncée comme frauduleuse.

« Chávez vive ! La Patria sigue ! Independencia y patria socialista ! », dit le chant. « Chávez est vivant ! Indépendance et patrie socialiste ! »

« Tu l’entends et l’entends encore et tu commences à le croire », dit Angel.

Mais après l’implosion de l’économie riche en pétrole sous la mauvaise gestion de Maduro, ses yeux ont commencé à s’ouvrir. « J’ai un neveu qui est mort à l’hôpital parce qu’il n’y avait pas de médicaments. »

Angel parle de son désir d’embrasser sa mère et sa grand-mère, mais il ne sait pas quand il pourra retourner au Venezuela. L’année dernière, il a envoyé sa femme et sa fille de 5 ans au Pérou. Il confie qu’il espère quitter Cúcuta et les rejoindre dans les prochains mois. Ils ont l’intention d’aller de là au Chili pour commencer une nouvelle vie.

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Karen DeYoung

Karen DeYoung

Karen DeYoung est rédactrice en chef adjointe et correspondante principale pour les questions de sécurité nationale au Washington Post.

Mary Beth Sheridan

Mary Beth Sheridan

Mary Beth Sheridan est correspondante du Washington Post pour le Mexique et l'Amérique centrale.

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