×

Opinion

Ce que l’attaque aux drones dit du Venezuela

David Smilde

25 septembre 2018

Il n’y a pas meilleure métaphore pour décrire le gouvernement du président Nicolás Maduro. Au cours d’une parade militaire censée le faire apparaître comme un puissant commandant en chef, une explosion l’a interrompu en plein milieu d’un discours. Venezolana de Televisión Venezolana de Televisión
VTV
Canal 8
Première chaîne publique vénézuélienne.
, la chaîne publique de télévision qui retransmettait le défilé, a alors changé de plan pour montrer la Garde nationale en formation rangée face à la scène sur laquelle se trouvait le président. Jusqu’à ce qu’une deuxième explosion se fasse entendre provoquant la dispersion et la fuite des hommes en armes pour se mettre à l’abri. La chaîne publique a alors interrompu sa retransmission en direct pour diffuser une animation triomphante d’un étalon au galop.

VTV

L’attentat en direct sur la télévision publique

https://youtu.be/Ew0RN8ozA8I

La premier devoir de tout autocrate est de se montrer fort et invincible. La tentative d’assassinat du 4 août a eu l’effet inverse : elle montre un Maduro faible et vulnérable. Le simple fait qu’une attaque d’amateur avec des drones puisse s’approcher si près du président témoigne de la détérioration au plus haut niveau de l’appareil d’État vénézuélien. Le spectacle des soldats rompant les rangs et se dispersant pour sauver leur peau révèle l’appui superficiel dont bénéficie le président dans son entourage.

Que se serait-il passé si la tentative d’assassinat avait abouti ? Sans opposition viable, cela aurait très probablement encouragé des militaires loyalistes à prendre les rênes du Venezuela et instaurer une véritable dictature militaire. Ou cela aurait pu déboucher sur un conflit armé entre factions rivales du chavisme Chavisme Le terme « chavisme »est utilisé pour décrire le(s) courant(s) politiques revendiquant l’héritage de Hugo Chavez, décédé en 2013. .

Pour mener à une résolution ordonnée, démocratique et non violente de la crise vénézuélienne, la pression internationale doit s’accompagner d’un engagement constructif tant du gouvernement que de l’opposition.

Personne ne sait si le régime de Maduro tiendra plusieurs jours ou plusieurs décennies. Mais cette attaque aux drones devrait servir d’avertissement à la Communauté internationale. Pour mener à une résolution ordonnée, démocratique et non violente de la crise vénézuélienne, la pression internationale doit s’accompagner d’un engagement constructif tant du gouvernement que de l’opposition. Avec cette dernière en plein désarroi, Maduro semble être en position de force grâce au solide contrôle qu’il exerce sur son parti et le gouvernement. Mais la réalité s’apparente plus à un château de cartes prêt à s’effondrer une fois que le vent se lèvera. L’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. , qui pourrait atteindre 1 million % [selon le FMI], la chute de la production pétrolière et les défauts de paiement conduisent à une contraction économique à deux chiffres pour la troisième année consécutive. Le gouvernement de Maduro n’est pas capable de payer ce qu’il doit et ne compte que peu d’amis à qui faire appel.

Même si de nombreux fonctionnaires du gouvernement et des militaires sont impliqués dans des affaires de corruption qui leur permet d’obtenir de notables gratifications, ils sont conscients que Maduro conduit le chavisme, le mouvement politique créé par l’ex-président Hugo Chávez, à l’impasse. Quand ils se rendront compte que leur survie est menacée, ils ne feront pas demi-tour pour fuir comme la Garde nationale le 4 août mais continueront à avancer et forceront Maduro à quitter la scène.

Il y a une pression internationale considérable sur le régime de Maduro. Quatorze pays latino-américains, les Etats-Unis, le Canada, l’Union européenne dans son ensemble ont refusé de reconnaître la réélection du président le 20 mai dernier. Les Etats-Unis, le Canada, l’UE, la Suisse et le Panama ont tous imposé des sanctions de différents types. Et des initiatives comme celle du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies et l’examen préliminaire pour crimes contre l’humanité de la Cour pénale internationale représentent une pression extraordinaire sur Caracas. Ces mesures sont nécessaires, mais ont peu de chances de suffire pour enclencher un changement positif.

Si la création du Groupe de Lima pour faire pression sur Caracas est importante, un « groupe d’amis » serait tout aussi nécessaire pour que le gouvernement Maduro prenne des engagements et facilite la transition.

C’est pour cela que les pays préoccupés par la situation vénézuélienne doivent joindre plus d’engagement à la pression. Si la création du Groupe de Lima pour faire pression sur Caracas est importante, un « groupe d’amis » serait tout aussi nécessaire pour que le gouvernement Maduro prenne des engagements et facilite la transition. Une telle initiative diplomatique ne devrait pas être vue comme un substitut à la pression mais comme un complément qui fonctionnerait en parallèle. Dans les années ’80, le Groupe de Contadora des ministres des Affaires étrangères de Colombie, du Mexique, du Panama et du Venezuela a joué un rôle clé dans l’adoption finale d’un plan de paix mettant fin à plusieurs conflits en Amérique centrale.

Les gouvernements d’Uruguay, d’Équateur de la République dominicaine ainsi que la nouvelle administration au Mexique [après la victoire à la présidence de Lopez Obrador, NDLR] pourraient jouer un tel rôle, facilité peut-être par les Nations Unies ou un pays européen ayant une expérience dans des négociations de paix. Un tel engagement devrait inclure une discussion sur des mécanismes de justice transitionnelle qui permettraient de garantir aux dirigeants vénézuéliens qu’ils peuvent changer de cap sans faire l’objet de persécution.

Une action internationale n’a pas besoin de se faire au sommet ni d’être publique. Des initiatives comme celle du Groupe de Boston qui a facilité les contacts entre des législateurs états-uniens et des fonctionnaires vénézuéliens peuvent fonctionner dans l’ombre. C’est justement via ce groupe que le sénateur Bob Corker a obtenu la sortie de prison d’un citoyen de son pays, quelques jours après la réélection de Maduro.

Les Etats-Unis et d’autres pays doivent cesser d’offrir une plateforme aux politiciens en exil les plus extrémistes – qui, après tout, ne souffrent pas les conséquences de leur plans guère réalistes – et accorde rplus d’attention aux nombreux politiciens encore au Venezuela. Les acteurs internationaux doivent faire dépendre leur appui de l’unité au sein des leaders d’opposition. Comme certains l’ont fait remarquer, les différences entre des politiciens comme María Corina Machado et l’ancien candidat à la présidence Henri Falcón sont loin d’être insurmontables.

Faire pression pour un pacte donnant lieu à une élection est la voie classique pour défaire un régime autoritaire.

La manipulation grossière du gouvernement et les fraudes électorales évidentes des deux dernières années ont affaibli l’opposition modérée et renforcé la posture des radicaux : « On ne démet pas un dictateur par les urnes ». Cette idée est pourtant historiquement fausse. Faire pression pour un pacte donnant lieu à une élection est la voie classique pour défaire un régime autoritaire. En 1988, c’est lors d’un plébiscite que l’opposition chilienne a vaincu le dictateur Augusto Pinochet. Un an plus tard, le mouvement Solidarnosc en Pologne a accepté de participé à un scrutin contrôlé au cours duquel il a balayé puis fait chuter un gouvernement stupéfait. C’est aussi au travers de négociations et d’une élection que l’Afrique du Sud est sortie de l’Apartheid.

Dans aucun de ces événements, les « dictateurs » ont simplement abandonné et se sont rendus après un weekend de dialogue. Ils n’ont pas non plus été fairplay. Dans chaque cas, les opposants démocratiques ont dû résister durant des mois et des années à des politiques brutales et de difficiles négociations pour se montrer plus malin et prendre le dessus sur des gouvernements autoritaires.

partagez

David Smilde

David Smilde

Sociologue spécialisé sur la société civile et les conflits politiques en Amérique latine. Professeur de sociologie à l'Université Tulane et chercheur au Washington Office on Latin America (WOLA).

Lire aussi

Maduro, plus proche de Trump qu'il n'y paraît
Opinion

Maduro, plus proche de Trump qu’il n’y paraît

C’est elle qui a dévoilé, preuves à l’appui, au monde et à Hugo Chávez, le financement par les États-Unis de groupes d’opposition. C’était le sujet de son livre « Code Chavez : CIA contre Venezuela ». Surnommée « la fiancée du Venezuela » par le Comandante,...


Inscrivez-vous à la Newsletter

2018 © Tous droits réservés.