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Pourquoi avoir des dollars n’est plus aussi rentable au Venezuela ?

Avoir accès à une monnaie forte est la meilleure manière pour des millions de Vénézuéliens de maintenir la tête hors de l’eau. L’accélération de l’émigration depuis trois ans a permis à nombre de familles de recevoir une aide depuis l’étranger. Ces dollars, ou euros, sont ensuite échangés au marché noir, ce qui permet aux bénéficiaires d’avoir un pouvoir d’achat largement supérieur à celui de leurs compatriotes. Malheureusement pour eux, l’hyperinflation depuis un an a pour effet d’affaiblir le pouvoir d’achat du dollar dont la cotation sur le marché parallèle augmente moins vite que les prix.

Guillermo D. Olmo

28 décembre 2018

Le dollar perd du pouvoir d’achat au Venezuela à un rythme accéléré. « Il n’y a pas si longtemps, avec 20 dollars en poche, on se sentait multimillionnaire au Venezuela  », explique Henkel García, analyste et directeur de la société de conseil Econométrica, au cours d’une conversation avec BBC Mundo. Mais cette époque est révolue : même la monnaie américaine perd son pouvoir d’achat à un rythme accéléré.

Selon Alejandro Grisanti, directeur d’Ecoanalítica, une autre entreprise dédiée à l’analyse du comportement de l’économie vénézuélienne, « avec un dollar, on achète aujourd’hui 10 fois moins qu’il y a à peine un an  ».

Le Venezuela connaît actuellement un grave déclin économique et de nombreux aspects clés de l’économie du pays - ce que les économistes appellent les variables macroéconomiques - souffrent de graves déséquilibres.

Le plus important est l’hyperinflation Hyperinflation Le phénomène de l’hyperinflation correspond à une inflation excessivement élevée et incontrôlable. On parle réellement d’hyperinflation lorsque les prix augmentent de plus de 50% par mois. Les pays y étant confrontés sont généralement conduits à une crise monétaire et économique. . Les autorités n’ont pas publié de statistiques sur l’évolution des prix depuis un certain temps, mais une hausse constante et vertigineuse des prix se fait sentir dans la rue. Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit qu’elle atteindra un niveau stratosphérique de 10 000 000 000 % en 2019.

L’hyperinflation détériore le pouvoir d’achat des Vénézuéliens et, par conséquent, leurs conditions de vie. Dans un tel contexte, la monnaie locale, le bolivar, souffre d’une perte de valeur irrépressible et, malgré les tentatives du gouvernement, de moins en moins de personnes et d’entreprises lui font confiance.

Le président Nicolás Maduro et son équipe économique attribuent les problèmes du bolivar à une « guerre économique Guerre économique C’est la thèse du gouvernement de Nicolas Maduro pour expliquer la crise économique. Le secteur privé en alliance avec des pays hostiles à la « révolution » mèneraient une guerre économique contre le Venezuela.  » orchestrée par des spéculateurs internationaux ennemis de ladite révolution bolivarienne. Pour Maduro, les sanctions imposées contre le Venezuela par les Etats-Unis et l’Union européenne, entre autres, sont « illégales » et témoignent de cette campagne hostile.

Quoi qu’il en soit, le dollar est beaucoup plus apprécié que le bolivar comme devise d’épargne et de plus en plus aussi comme moyen de paiement, en particulier pour les biens et services accessibles uniquement aux minorités les plus riches, comme les billets d’avion, les restaurants ou les abonnements aux clubs de sport et aux centres de beauté. C’est pourquoi la façon dont il évolue est si importante pour beaucoup de Vénézuéliens.

Pourquoi le dollar perd du pouvoir d’achat ?

Si le bolivar perd de la valeur et que le dollar pèse de plus en plus, pourquoi la devise américaine permet-elle d’acheter de moins en moins ? A cause de l’hyperinflation.

Ce n’est pas tant le dollar qui baisse que les prix qui augmentent à un rythme si vertigineux qu’ils ont même dépassé le rythme auquel le dollar prend de la valeur par rapport au bolivar. En d’autres termes, les prix croissent plus que le dollar, de sorte que le billet vert perd son pouvoir d’achat.

Guillermo Arcay, expert d’Ecoanalítica et co-auteur de l’étude « El dólar en el ojo del huracán cambiario », souligne que cette tendance a commencé il y a un an, « en novembre 2017, lorsqu’a démarré l’hyperinflation  ». C’est à ce moment-là qu’a débuté le processus connu des économistes sous le nom d’appréciation du taux de change réel. Cela signifie, selon les mots d’Arcay, que « la vie en dollars devient plus chère  ».

Selon Arcay, « ces derniers temps, les prix ont augmenté de 25% par semaine, tandis que le dollar a augmenté de 8%  ». Il y a plusieurs raisons qui affaiblissent le pouvoir d’achat du dollar. Henkel Garcia relève que « les acteurs économiques ajustent les prix plus rapidement et répercutent les changements sur le marché parallèle du dollar  », la référence dans le pays malgré le fait qu’il soit illégal. Et lorsque le dollar monte, cela se reflète aussi beaucoup plus rapidement dans les prix.

L’appauvrissement général est une autre cause. « La demande de dollars à des fins d’épargne diminue parce que les gens n’ont pas les moyens d’épargner  », explique M. Arcay. Non seulement il y a moins d’épargne mais « le consommateur est très appauvri et soumis à de fortes restrictions budgétaires, il consomme donc beaucoup moins, ce qui entraîne également une baisse des importations  ».

Comme personne en dehors du Venezuela n’accepte les paiements en bolivars, les importations doivent être payées en dollars. Du fait de leur réduction, la demande en dollars pour les payer diminue aussi. Et lorsque la demande d’une chose baisse, sa valeur suit la même courbe.

Ce qui se passe est-il normal ?

Les experts ont du mal à parler de normalité à propos de l’économie vénézuélienne. Mais que le dollar voit son énorme pouvoir d’achat diminuer est, d’une certaine manière, normal. « Ce que nous avons vécu entre 2015 et 2017, lorsqu’il permettait d’acheter beaucoup plus que par le passé, était de la folie  », explique Garcia. A cette époque, on pouvait dîner dans le meilleur restaurant de Caracas pour seulement 2 dollars ou passer un mois de vacances dans le pays pour seulement 100 dollars.

Cette fièvre du dollar a, selon les analystes, commencé à germer à la fin de 2012. Selon García, un critique du gouvernement, «  toutes les variables macroéconomiques ont commencé à se détériorer pour des raisons fondamentalement politiques  ».

« Le chavisme Chavisme Le terme « chavisme » est utilisé pour décrire le(s) courant(s) politiques revendiquant l’héritage de Hugo Chavez, décédé en 2013. a fait tout son possible pour que l’économie paraisse normale et a épuisé ses réserves internationales Réserves internationales Les réserves de change sont des avoirs en devises étrangères et en or détenues par une banque centrale.  » Cette année-là, un Hugo Chávez malade a remporté sa dernière élection présidentielle contre Henrique Capriles. Les problèmes latents sont devenus évidents avant même la mort du président en 2013.

Les sites Web qui « déforment » la réalité

Pour Pasqualina Curcio, économiste de l’Université Simón Bolívar et proche des idées du gouvernement, cela a commencé plus tôt et avait d’autres causes :

« A partir de 2006, une série de pages web ont commencé à établir une supposée cotation quotidienne du bolivar par rapport au dollar, mais cette cotation n’avait aucun rapport avec l’économie réelle, monétaire ou financière.  »

Selon Curcio, des sites comme Dólar Today Dólar Today Page web créée en 2010 par des Vénézuéliens hostiles aux gouvernement de Hugo Chávez et Nicolás Maduro. Il publie quotidiennement la cotation du dollar par rapport au bolívar sur le marché noir au Venezuela. Rapidement, il est devenu la référence pour une partie significative de la population qui réalisent des transactions sur ce marché parallèle.

Le gouvernement vénézuélien a accusé ce site de faire partie de cette « guerre économique » contre ladite révolution bolivarienne et d’induire l’inflation. Ses fondateurs se défendent en expliquant que la page ne fait que refléter le marché parallèle de la ville frontalière de Cúcuta en Colombie.
cherchaient à « déformer l’économie et les marchés dans le cadre de la guerre économique contre le peuple vénézuélien  ». Elle pense qu’il s’agit d’une attaque délibérée contre le bolivar lancée pour des raisons politiques par des pays capitalistes ennemis de la révolution bolivarienne.

Arcay, pour sa part, soutient que tout cela est dû au fait que le gouvernement n’avait plus d’argent. Le Venezuela a un marché des changes réglementé [le gouvernement a instauré un contrôle des changes en 2003, NDLR], mais il existe aussi un marché parallèle qui est de facto la référence en rue. « Le marché des changes a toujours été réglementé. Avant, la politique de change du gouvernement permettait l’offre et la demande de dollars dans le marché formel et informel. Mais « lorsque le gouvernement a commencé à manquer de dollars pour les mettre sur le marché, il y a eu pénurie de devises sur le marché parallèle et le dollar s’est envolé.  »

Suite à cela, explique M. García, un grand nombre d’opérations de change déjà approuvées n’ont pas été exécutées. « Les compagnies aériennes, pharmaceutiques, téléphoniques, etc. sont restées avec leurs bolivars en poche au Venezuela.  » [1] Beaucoup ont alors décidé de quitter le pays. Et avec elles, ce sont aussi les dollars qu’elles apportaient qui sont partis, aggravant de fait la pénurie du billet vert.

Et puis les prix du pétrole ont chuté.

En 2014, le prix du pétrole a commencé à baisser. Son exportation est la principale source de revenus en dollars pour le Venezuela. Par conséquent, le dollar a crevé le plafond, atteignant son niveau maximum à l’été 2015.

Arcay explique que « ceux qui avaient des dollars à échanger sur le marché parallèle avaient un pouvoir d’achat absurdement élevé  ». Mais c’était selon lui « une illusion  » et la bulle du dollar, « la conséquence directe d’une distorsion  » causée par la politique de change du gouvernement. Garcia affirme que c’est maintenant que « tout a tendance à redevenir normal  ».

Que va-t-il se passer à l’avenir ?

Arcay s’attend à un fort rebond de la capacité du dollar dans les dernières semaines de l’année. Mais il s’agira d’un phénomène saisonnier lié au versement de primes (de fin d’années) aux travailleurs et à d’autres coutumes de la période des fêtes.

La tendance à moyen et long terme est à la stabilisation du dollar.
« Il ne faut pas s’attendre à d’autres bonds comme ceux des dernières années  » pronostique Garcia. L’analyste estime que les différents acteurs s’adaptent à la nouvelle réalité de l’économie vénézuélienne dont la taille a diminué et que, dans ce nouveau contexte, le dollar aura un comportement plus stable.

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Guillermo D. Olmo

Guillermo D. Olmo

Journaliste, Correspondant de BBC Mundo au Venezuela.

[1[NDLR] Par exemple, le gouvernement doit plusieurs près de 4 milliards de dollars aux compagnies aériennes internationales, dont plus d’une dizaine ont cessé leurs opérations au Venezuela. Les compagnies aériennes essaient en fait de changer leurs bolivars, provenant de la vente de billets, en dollars pour rapatrier leurs bénéfices. Le gouvernement s’y refuse.

[2[NDLR] Par exemple, le gouvernement doit plusieurs près de 4 milliards de dollars aux compagnies aériennes internationales, dont plus d’une dizaine ont cessé leurs opérations au Venezuela. Les compagnies aériennes essaient en fait de changer leurs bolivars, provenant de la vente de billets, en dollars pour rapatrier leurs bénéfices. Le gouvernement s’y refuse.

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  • F.L., Barril.info

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