×

Droits humains

Que signifie le rapport de Michelle Bachelet sur les droits de l’Homme au Venezuela ?

Le plus haute autorité internationale en matière de droits humains confirme ce que dénoncent depuis longtemps nombre d’ONG vénézuéliennes et Amnesty international sur les violations des droits humains au Venezuela.

La Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme, Michelle Bachelet, a présenté un rapport oral sur la situation au Venezuela, dans lequel elle exprime sa préoccupation pour « l’ampleur et la gravité de l’impact de la crise actuelle sur les droits humains, qui constitue également un facteur inquiétant de déstabilisation régionale ».

Bien que ce ne soit qu’un aperçu du rapport sur le Venezuela qu’elle doit présenter en juin sur mandat du Conseil des droits de l’Homme, ses propos ont dressé un vaste panorama des violations des droits de l’Homme documentées par son bureau en matière d’éducation, de santé, d’atteintes à la liberté d’expression, de criminalisation des manifestations, d’effondrement des services publics, de persécution de la presse, d’exécutions lors d’opérations de police, de torture et de recours à des groupes armés pour attaquer la population. (Voir l’encadré « Ce qu’il faut retenir » ci-dessous)

Carlos Ayala Corao, vice-président de la Commission internationale des juristes (CIJ) et ancien président de la Commission interaméricaine des droits de l’Homme (CIDH), estime que le discours de Mme Bachelet constitue une étape importante pour faire connaître la situation du Venezuela. 

« Il est très important que la gravité de la situation au Venezuela soit bien comprise, bien documentée, afin que des efforts soient mobilisés pour la surmonter au niveau multilatéral et au niveau des organisations, non seulement les Nations Unies, mais aussi l’Organisation des États américains (OEA Organisation des Etats américains
OEA
L’Organisation des Etats américains (OEA) a été créée le 30 avril 1948 par la charte de Bogotá. Ses buts : parvenir à un « ordre de paix et de justice, maintenir la solidarité entre ses membres, renforcer leur collaboration et défendre leur souveraineté, leur intégrité territoriale et leur indépendance  »...
), l’Union européenne, l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS), les diverses organisations et agences internationales.
 »

Bien que Bachelet se soit déjà prononcée dans la presse, ce rapport « est sa première prise de position depuis son entrée en fonction » (2018) sur les questions sur lesquelles son bureau a enquêté au Venezuela. 

Rafael Uzcátegui, coordinateur général du Programme vénézuélien d’action pour l’éducation aux droits de l’homme (Provea Provea Programa Venezolano de Educación-Acción en Derechos Humanos (Provea), principale organisation vénézuélienne de défense des droits humains, créée en 1988. ), organisation de défense des droits de l’homme créée en 1988, considère les paroles de Bachelet comme « un bon résumé du drame que nous vivons » et souligne que la Haut-Commissaire a reconnu que la crise a commencé avant l’application des sanctions contre le gouvernement. « Cette clarification était importante. »

« Cela donne plus de poids à nos dénonciations de la situation vénézuélienne au niveau international, parce que la voix de la Haut-Commissaire est l’autorité internationale qui compte le plus en la matière et c’est un rapport irréfutable pour tous les pays, pour toutes les organisations sociales qui s’intéressent à la situation du Venezuela », estime Uzcátegui.

Surmonter le déni de la crise

Bien que les questions soulevées par la Haut-Commissaire soient dénoncées depuis des années par différentes organisations non gouvernementales, Ayala Corao et Uzcátegui coïncident sur le fait que ce rapport oral - le rapport final sera présenté en juin - appuie et renforce les accusations sur la situation dans le pays. 

« Nous avons souvent dû combattre l’incrédulité. On nous a même accusés de ne pas dire la vérité. Il est très important qu’elle ait fait écho à toutes ces situations et que son équipe ait pu visiter le Venezuela et voir la situation de ses propres yeux. C’est un outil important pour les secteurs qui continuent d’avoir des doutes sur ce qui se passe au Venezuela ou même à manifester leur soutien à un gouvernement autoritaire », commente Uzcátegui. 

Il souligne également que la Haut-Commissaire a fait remarquer que les autorités vénézuéliennes ne reconnaissent pas l’ampleur de la crise. Pour Ayala Corao, la déclaration de Bachelet aide à surmonter le déni de la gravité de la situation au Venezuela : « Je pense que ce qui en ressort, c’est que ce qui se passe au Venezuela n’est pas une question idéologique, de gauche ou de droite . Objectivement, la population vénézuélienne traverse une grave crise à la suite du démantèlement des institutions de l’État, des services publics et de la répression. »

Suivi du cas du Venezuela

Le rapport oral de Mme Bachelet fait un suivi de la situation au Venezuela que le Bureau du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme avait déjà traitée depuis l’époque de son prédécesseur, Zeid Ra’ad al Hussein. C’est le premier rapport de Bachelet, mais c’est le troisième de l’agence sur la situation au Venezuela. Les rapports précédents ont été réalisés en 2017 et 2018.

Provea a été en contact permanent avec l’équipe du Haut-Commissariat qui suit la situation vénézuélienne. « Nous avons des relations avec l’équipe technique depuis 2017, date du premier rapport officiel sur le pays, nous avons fourni des informations, nous avons été en contact permanent, surtout pour le rapport spécial de l’année dernière, en 2018 », commente Uzcátegui. 

« Il y avait des doutes quant à savoir si la Haut-commissaire Bachelet allait suivre la ligne de son prédécesseur [Zeid Ra’ad al Hussein] en documentant la situation au Venezuela ou si cela avait été quelque chose de plus personnel et qu’elle allait changer de ligne. Je pense que ce doute a été dissipé », ajoute Ayala Corao. 

Dans le cadre du suivi de la crise, le Haut-Commissariat a envoyé une équipe technique qui s’est rendue au Venezuela entre le 11 et le 22 mars pour vérifier si étaient réunies les conditions permettant à Michelle Bachelet de se rendre dans le pays, après avoir été invitée à la fois par le gouvernement de Nicolás Maduro et par l’Assemblée nationale [opposition, ndlr].

Le Conseil des droits de l’Homme établit plusieurs critères pour ses missions et les protocoles à suivre pour une visite de la Haut-Commissaire ou de son équipe. Ils incluent notamment la liberté de circulation sur l’ensemble du territoire, l’accès à toutes les parties et une garantie de sécurité sans représailles pour toutes les personnes qui collaborent avec les diplomates. Au cours de cette visite, la plupart des protocoles n’ont pas été respectés.

« Toutes les portes n’ont pas été ouvertes. Comme celles du SEBIN SEBIN Le Servicio Bolivariano de Inteligencia Nacional (Sebin) est la police politique vénézuélienne. Il a été créé en 2009 pour remplacer la DISIP. [la police politique, ndlr] et de l’Helicoide [un de ses deux sièges à Caracas où sont détenus des prisonniers politiques, ndlr]. D’autres ont été ouvertes sans suivre les protocoles. Dans les prisons, même si les visites doivent avoir un minimum de soutien et de sécurité, elles ne peuvent pas être accompagnées d’autorités qui empêchent les gens, les prisonniers, de parler librement. Il est contradictoire que le gouvernement lance une invitation en connaissant les protocoles et qu’il les violent sur le terrain. C’est particulièrement grave et je suis sûr que cela aura des conséquences dans le rapport final », explique Ayala Corao. 

Uzcátegui ajoute que les membres de l’équipe technique ont été témoins de représailles contre des personnes qui voulaient leur parler pendant leur visite dans les états de Lara et de Carabobo. Il s’agit là d’une violation flagrante des protocoles. « L’éventail des représailles est très large. Il ne s’agit pas seulement d’arrestations. On peut aussi te refuser les sacs CLAP CLAP Comités locaux d’approvisionnement et de production, Comités Locales de Abastecimiento y Producción, CLAP [l’aide alimentaire, ndlr], licencier ton cousin, ton oncle, ta femme qui travaille dans une institution publique. »

Que peut-il se passer après le rapport ?

M. Uzcátegui explique que les traités relatifs aux droits de l’Homme ne sont pas juridiquement contraignants, mais que le rapport du Haut-Commissariat peut donner lieu à de nouvelles mesures et actions qui contribuent à accroître la pression internationale. 

Entre autres choses, confie Uzcátegui, le Conseil des droits de l’Homme peut faire un suivi de la situation, exiger que le gouvernement vénézuélien se conforme à ce qui a été établi dans le rapport, et demander à d’autres pays de faire pression sur le Venezuela. D’autre part, le rapport aide également les défenseurs des droits humains à obtenir un soutien à l’étranger.

« Il est clair que la présence possible de Bachelet n’est pas une protection pour les Vénézuéliens, mais son regard, son attention, ses paroles font croître le coût politique de l’abus de pouvoir et de la violation de la vie humaine dans notre pays », dit Uzcátegui. 

Le lendemain du rapport oral de Mme Bachelet, neuf rapporteurs des Nations Unies sur les droits humains ont publié une déclaration commune exprimant leur préoccupation face aux violations des droits humains au Venezuela lors des manifestations de janvier 2019.

« Il y a plusieurs rapporteurs, experts internationaux des Nations Unies, sur la liberté d’expression, celle d’association, les exécutions extrajudiciaires, des droits humains. C’est sans précédent », dit Ayala Corao.

Tant Uzcátegui qu’Ayala Corao considèrent que la conséquence la plus favorable de ce rapport pourrait être l’installation d’un bureau permanent du Haut-Commissariat au Venezuela. 

« La situation des droits de l’homme s’est détériorée au point de nécessiter un effort permanent et la création d’un bureau sur le terrain pour faire un suivi de plus près et, à l’avenir, pouvoir aider les nouvelles autorités à adopter des mesures pour surmonter la crise vénézuélienne, avec une surveillance beaucoup plus étroite des droits humains », déclare Ayala Corao. 

« Nous sommes tout à fait d’accord pour qu’il y ait une présence permanente du Haut-Commissariat des Nations Unies au Venezuela afin qu’il puisse suivre de manière constante l’évolution de la situation dans notre pays, fournir des informations, recevoir des témoignages et faire ce travail en permanence », ajoute M. Uzcátegui. 

Les deux s’accordent à dire que le discours de Bachelet contribue également à promouvoir des mesures de protection pour les plus de trois millions de Vénézuéliens qui ont émigré à cause de la crise.

La présentation du rapport final du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme sur le Venezuela est prévue pour juin. Une fois la visite de l’équipe technique terminée le 22 mars, l’agence doit définir s’il existe des conditions permettant à la Haut-Commissaire Bachelet de se rendre personnellement au Venezuela avant de finaliser le rapport. 

« Il est évident qu’avec l’expérience de cette mission préparatoire, elle doit exiger le strict respect des protocoles pour une visite. A moins que ne se répète ce que ce qui s’est passé avec la Commission interaméricaine des droits de l’Homme (CIDH). Elle avait aussi été initialement invitée, mais après plusieurs années sans fixer de date, le gouvernement lui a finalement refusé la visite », explique Ayala Corao.

« Il est important que la visite au Venezuela ne se fasse pas juste pour la photo, mais qu’elle s’inscrive dans un vaste processus amenant le gouvernement à reconnaître d’abord les problèmes et à exprimer ensuite sa volonté de changer pour introduire des mesures visant à corriger la situation. Nous doutons fortement que Nicolás Maduro puisse s’y conformer », prévient Uzcátegui.

partagez

Carlos Ayala Corao

Carlos Ayala Corao

Vice-président de la Commission internationale des juristes (CIJ) et ancien président de la Commission interaméricaine des droits de l'Homme.

Luisa Salomón

Luisa Salomón

Journaliste vénézuélienne.

Rafael Uzcátegui

Rafael Uzcátegui

Coordinateur général du Programme vénézuélien d'action pour l'éducation aux droits de l'homme (Provea), organisation de défense des droits de l'homme créée en 1988.

Tags
Article source
Traduction
  • F.L., Barril.info

Lire aussi

Nicolas Maduro & Diosdado Cabello
Entre crash de l’État magique et boom de l’État bandit

Le Venezuela dans le labyrinthe autoritaire

Mais avant même que ne se dissipent les mirages pétrolifères du « solde définitif de la dette sociale », de la « souveraineté alimentaire » ou du « développement endogène », et avec eux l’illusion néo-millénariste d’un revival de l’État magique, l’État...


Inscrivez-vous à la Newsletter

2019 © Tous droits réservés.