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Entretien avec Rodrigo Cabezas

« C’est une tragédie sociale que le gouvernement ne reconnaisse pas l’hyperinflation »

Nicolas Maduro, récemment réélu président du Venezuela, a promis, au cours de son second mandat, de mener les réformes nécessaires pour surmonter la pire crise économique que son pays ait dû affronter dans son histoire récente. Mais Rodrigo Cabezas, qui fut ministre des Finances de Hugo Chávez entre 2007 et 2008, n’y croit pas.

Dans un entretien avec BBC Mundo, il critique le « dogmatisme stérile » et la « myopie dogmatique » d’un gouvernement « peu au fait de la science économique ». Rodrigo Cabezas, âgé de 61 ans, est aujourd’hui professeur d’université. Il a reçu BBC Mundo dans sa maison de Maracaibo. Membre du parti chaviste, le Parti socialiste unifié du Venezuela PSUV
Parti socialiste unifié du Venezuela
Le Parti socialiste unifié du Venezuela est le parti politique fondé en 2006 par Hugo Chavez pour remplacer le Mouvement Cinquième République.
(PSUV), jusqu’en 2016, il pense que le gouvernement de Maduro s’engage sur un terrain glissant depuis son triomphe à l’élection présidentielle et attire l’attention sur les dommages que les sanctions [des Etats-Unis et d’autres pays] peuvent causer à la population.

Le Venezuela vit peut-être sa pire crise sociale et économique. Le gouvernement avance une explication et ses détracteurs une autre. S’agit-il d’une « guerre économique Guerre économique C’est la thèse du gouvernement de Nicolas Maduro pour expliquer la crise économique. Le secteur privé en alliance avec des pays hostiles à la « révolution » mèneraient une guerre économique contre le Venezuela.  » ou d’une crise dont l a responsabilité incombe au pouvoir exécutif ?

Nous assistons ces quatre dernières années à la détérioration progressive de toutes les variables qui font fonctionner une économie. C’est une crise systémique. La récession économique, l’hyperinflation Hyperinflation Le phénomène de l’hyperinflation correspond à une inflation excessivement élevée et incontrôlable. On parle réellement d’hyperinflation lorsque les prix augmentent de plus de 50% par mois. Les pays y étant confrontés sont généralement conduits à une crise monétaire et économique. , le non paiement de la dette extérieure, l’effondrement de la production de pétrole, la dénutrition sont des réalités. Il n’y a pas ici de phénomènes ou de mystères que les instruments que nous offre la « science » économique ne puissent expliquer.

Quel est le principal talon d’Achille de l’économie vénézuélienne ?

Humour en temps d'hyperinflation : « Mon amour, je vais faire des courses et je reviens »  // El Libertario  //

C’est sans aucun doute l’hyperinflation. Elle est inédite pour les Vénézuéliens. C’est une tragédie sociale que le gouvernement ne la reconnaisse pas et n’appelle pas la nation à la surmonter. Pour des raisons humaines et économiques, il est urgent de l’arrêter. Si le gouvernement et la Banque centrale du Venezuela (BCV) restent dans déni, l’hyperinflation pourra facilement dépasser 60 000% en décembre de cette année.

Quelle est la cause de l’hyperinflation au Venezuela ?

Elle a été provoquée par la politique monétaire et de change du gouvernement. Au Venezuela, l’offre de monnaie a connu une croissance à des niveaux sans précédent, à tel point qu’elle est passée de 4 milliards de bolivars en janvier 2016 à 422 milliards en mars de cette année, parallèlement à la chute du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
, des exportations de pétrole et des recettes fiscales intérieures.

Des économistes ont aussi pointé du doigt l’excès d’argent inorganique [la planche à billets].

La BCV émet de l’argent à partir de rien, simplement en pressant le bouton d’un ordinateur, de l’argent électronique converti en dette de plusieurs milliards de PDVSA PDVSA
Petróleos de Venezuela
Petróleos de Venezuela SA est la compagnie nationale publique de pétrole du Venezuela.
envers la BCV. [1] La Banque centrale finance ainsi les dépenses publiques en amplifiant la masse d’argent en circulation.

Qui peut nier sérieusement que cette masse disproportionnée d’argent électronique, convertie en demande intérieure à la recherche de marchandises et de produits rares à cause de la récession, la « contrebande d’extraction Contrebande d’extraction Contrebande de produits vénézuéliens revendus à l’étranger, essentiellement en Colombie, avec un gros bénéfice du fait du différentiel de prix. L’exemple le plus connu est l’essence.  » [2], le bachaqueo Bachaqueo Terme relatif à la pratique massive de revente sur le marché noir de produits subsidiés. Ces produits sont « déviés » des réseaux de distribution officiels pour être revendus illégalement à un prix largement supérieur.  [3] et la chute des importations du fait du blocus financier allait provoquer une augmentation surprenante des prix exprimés en bolivars ?

Quelle serait votre remède économique pour résoudre cette crise ?

La première chose qu’il faudrait faire, ce sont des calculs pour estimer et s’accorder sur l’ancrage nominal du taux de change. [4] Deuxièmement, interdire à la BCV d’émettre de l’argent inorganique électronique. Troisièmement, suspendre le contrôle des changes et aller vers un système de taux de change flottant où la BCV jouerait le rôle de régulateur du marché, en dépénalisant totalement l’achat et la vente de titres et autres instruments financiers. Quatrièmement, fixer les objectifs d’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. en corrélation ou en lien avec le programme de stabilisation budgétaire. Cinquièmement, une politique des taux d’intérêt et de gestion de la dette qui puisse soutenir la nouvelle politique de change.

Y a-t-il d’autres causes de l’actuelle crise économique ?

L’absence ou le manque d’une gestion professionnelle de la politique économique a empêché de voir ce qui allait nous tomber dessus. De par leurs réponses, les autorités continuent à se fourvoyer, avec des décisions administratives punitives. Penser que l’on peut corriger la grave distorsion des prix relatifs Prix relatif
Prix relatifs
Le prix relatif de deux biens est le prix du bien exprimé en quantité de l’autre bien.
 [5] avec des milliers de huissiers dans les rues, en fermant des établissements et en emprisonnant des patrons ou des commerçants, c’est non seulement inefficace et absurde, mais c’est devenu contre-productif. Cela a provoqué plus de pénurie, et plus de spéculation.

La politique de change a-t-elle favorisé la crise ?

La politique de change pratiquée par ce gouvernement a été le principal détonateur. En ne corrigeant pas à temps le gigantesque différentiel de change où il y a eu jusqu’à trois prix officiels du dollar, on a détruit la structure des coûts dans l’industrie, l’agroalimentaire et le commerce d’importation. Quand l’inflation s’est aggravée à partir de 2015, nous avons réclamé une correction ou une simplification des changes pour mettre fin à la corruption autour du dollar officiel meilleur marché [par rapport à celui du marché noir] et éviter l’augmentation du taux de change renchérissant les importations. Ces propositions n’ont pas été entendues.

Et la chute de la production pétrolière ?

Qu’aujourd’hui nous ne produisions que 1,5 million de barils de pétrole par jour ne peut que surprendre n’importe quel Vénézuélien. C’est consternant pour ne pas dire plus. La perte de recettes budgétaires due à cette chute dépasse les 20 milliards de dollars en 2017-2018.

Partagez-vous l’argument que les sanctions de la part de gouvernements étrangers contre des dirigeants et l’Etat vénézuélien sont des causes de la crise ?

Ces mesures sont d’ordre géopolitique. Les sanctions qui frappent des dirigeants du secteur public et des entrepreneurs privés, présumés corrompus, sont individuelles. Par contre, le blocus financier et bancaire a un impact sur la capacité d’importation d’aliments, de médicaments, de matières premières, de pièces détachées, ainsi que sur le financement de l’économie via les marchés financiers. Ne plus pouvoir compter sur des banques partenaires dans le monde et l’interdiction de l’achat de titres de la dette vénézuélienne est très grave. Ce type de sanctions unilatérales et interventionnistes finit par affecter les secteurs les plus vulnérables de la population, les plus pauvres.

Qu’est-il arrivé à la compagnie pétrolière publique PDVSA qui explique cette crise ? Son ancien président Rafael Ramírez Rafael Ramírez Rafael Ramírez est un homme politique vénézuélien. S’il a occupé de nombreux postes de pouvoir, il a surtout été durant 11 ans ministre de l’Énergie et des Mines et 10 ans à la tête de PDVSA. Une longévité exceptionnelle à un poste clé sous le chavisme. De 2014 à 2017, il était ambassadeur du Venezuela à l’ONU. Très critique des orientations du gouvernement Maduro, il est tombé en disgrâce. En janvier 2018, un ordre d’arrestation a été émis contre lui par le Ministère public. Il est accusé entre autres de détournement de fonds et d’association de malfaiteurs.

Source : poderopedia.org.
pense qu’elle est au bord de l’effondrement.

Elle a été frappée par le différentiel des taux de change et la surévaluation du bolivar, ce qui a rendu impossible une relance de l’investissement. Avec la chute de la production de pétrole brut Pétrole brut « Pétrole brut » (ou « brut », crude en anglais) désigne le pétrole issu d’un gisement naturel, et que l’on exploite sous forme liquide à la pression atmosphérique. Cette appellation désigne donc un produit naturel avant raffinage, mais qui a déjà perdu une partie de sa composition de gisement, la fraction d’hydrocarbures légers quittant la phase liquide sur le lieu même de son exploitation. et de produits raffinés, un endettement élevé et une masse salariale de 145 000 employés, il était évident que ses opérations les plus élémentaires seraient affectées par le manque de trésorerie et d’investissements, et même de maintenance.

Vous considérez-vous comme coresponsable de la crise ? L’opposition affirme que cette crise est la faute du chavisme Chavisme Le terme « chavisme »est utilisé pour décrire le(s) courant(s) politiques revendiquant l’héritage de Hugo Chavez, décédé en 2013. en général et qu’elle aurait éclaté même si Chavez vivait encore.

J’ai quitté mon poste de ministre des Finances il y a plus de dix ans. Je n’ai plus jamais participé à la prise de décisions économiques de l’Etat. Toutes mes remarques critiques et mes avertissements n’ont pas été écoutés. Elles ont été rejetées et disqualifiées comme des propositions néolibérales.

Croyez-vous que le président Chávez aurait pris des décisions économiques différentes pour sortir de la crise ?

Impossible de le savoir. Ce ne serait que spéculation. Je me souviens d’un appel qu’il avait adressé à la direction de son parti depuis Cuba où il était en convalescence. Il lui demandait de l’aider dans la question de la « viabilité budgétaire de la révolution ». Qui sait, peut-être aurait-il revu et actualisé ses positions face à une crise ? C’est possible.

Que pensez-vous de la nouvelle conversion monétaire décrétée par le gouvernement [prévue pour le 4 juin et finalement reportée pour la fin de l’été] ? Vous-même en aviez réalisé une il y a onze ans.

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J’ai écrit un article qui attire l’attention sur les faiblesses de cette conversion qui pourraient causer de graves pénuries de cash. Une politique sensée serait de reporter cette conversion au 1er janvier 2019. Ceci dit, je ne discute pas la nécessité d’un ajustement dans le domaine monétaire qui corrige les distorsions du système national de comptabilité. Toutefois, la conversion n’a pas de sens si on ne se donne pas comme priorité l’objectif d’arrêter l’hyperinflation dévastatrice. Sinon, en moins de trois mois, nous aurons besoin de billets à dénomination encore plus élevée. J’imagine que le directoire de la Banque centrale en aura informé le gouvernement.

Comment évaluez-vous la réélection du président Maduro et le processus électoral du dimanche 20 mai, que les autres candidats et une vingtaine de pays ont qualifiées d’illégitimes ?

Des dernières dix-huit années, c’est le résultat électoral qui donne la base politique et sociale la plus fragile au gouvernement. On ne peut pas occulter l’abstention de la majorité des Vénézuéliens. C’est un fait historique car sans précédent.

Rodrigo Cabezas  // Source : El Estimulo  //

Croyez-vous possible un virage ou des changements dans la conduite de l’économie sous la direction de Maduro ?

Je n’ai aucun espoir de changements en matière de gestion de l’économie, qui a été mauvaise jusqu’à présent. Comme je l’ai dit, ils sont sous l’emprise d’un dogmatisme stérile et acritique qui leur a fait perdre le sens des réalités. Ils ne comprendront jamais que la première mesure de politique économique n’est pas économique au sens strict mais relève de l’économie politique.
Je fais référence à l’urgence d’arranger ou de surmonter la question du blocus économique et financier des Etats-Unis. Comme c’est une question de préservation de leur pouvoir à n’importe quel prix là pour les dirigeants actuels du pays, ils ne négocieront pas avec le gouvernement des Etats-Unis. Il n’y aura pas de programme de stabilisation économique et monétaire, même bien élaboré et pertinent, qui puisse réussir sans que soit suspendu auparavant ce blocus pernicieux. Leur myopie dogmatique ne leur permettra pas non plus de voir l’urgence de nouvelles arrangements juridiques et économiques pour mettre un frein à l’effondrement de PDVSA.

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Gustavo Ocando Alex

Gustavo Ocando Alex

Journaliste, collaborateur de BBC Mundo.

Rodrigo Cabezas

Rodrigo Cabezas

Professeur d'économie à l'Université de Zulia, Venezuela. Ancien ministre des Finances (2007-2008)

[1[NDLR] Pour couvrir ses coûts, PDVSA doit s’endetter auprès de la BCV qui émet de l’argent pour couvrir son déficit.

[2[NDLR] Produits vénézuéliens revendus essentiellement en Colombie avec un gros bénéfice du fait du différentiel de prix.

[3[NDLR] Terme relatif à la pratique massive de revente sur le marché noir de produits subsidiés. Ces produits sont « déviés » des réseaux de distribution officiels pour être revendus illégalement à un prix largement supérieur.

[4[NDLR] Un ancrage monétaire (en anglais « peg ») consiste, pour une Banque centrale, à instaurer un lien fixe entre la monnaie nationale et une devise étrangère ou un panier de devises étrangères, avec une possibilité de fluctuations très limitée par rapport à un cours central. La fixité des taux de change cherche généralement à recrédibiliser une monnaie nationale auprès des investisseurs, à limiter l’inflation et à tempérer les taux d’intérêt.
Source : http://financedemarche.fr

[5[NDLR] Le prix relatif de deux biens est le prix du bien exprimé en quantité de l’autre bien.

[6[NDLR] Pour couvrir ses coûts, PDVSA doit s’endetter auprès de la BCV qui émet de l’argent pour couvrir son déficit.

[7[NDLR] Produits vénézuéliens revendus essentiellement en Colombie avec un gros bénéfice du fait du différentiel de prix.

[8[NDLR] Terme relatif à la pratique massive de revente sur le marché noir de produits subsidiés. Ces produits sont « déviés » des réseaux de distribution officiels pour être revendus illégalement à un prix largement supérieur.

[9[NDLR] Un ancrage monétaire (en anglais « peg ») consiste, pour une Banque centrale, à instaurer un lien fixe entre la monnaie nationale et une devise étrangère ou un panier de devises étrangères, avec une possibilité de fluctuations très limitée par rapport à un cours central. La fixité des taux de change cherche généralement à recrédibiliser une monnaie nationale auprès des investisseurs, à limiter l’inflation et à tempérer les taux d’intérêt.
Source : http://financedemarche.fr

[10[NDLR] Le prix relatif de deux biens est le prix du bien exprimé en quantité de l’autre bien.

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Traduction
  • Revue A l’Encontre. Révision : Barril.info

Sources

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