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Opérations de police militarisées dans l’ère post-Chávez

Venezuela. Du punitivisme carcéral aux exécutions systématiques

Pour comprendre l’augmentation de la violence au Venezuela, il faut placer au centre de l’analyse les discours et les pratiques étatiques dans un contexte de baisse des prix du pétrole. Cette violence exceptionnelle peut s’expliquer par l’impact de l’intensification de la militarisation historique des politiques de sécurité, qui a entraîné la mutation du punitivisme carcéral et ouvert la voie à une pratique de mise à mort systématique. Des pratiques telles que les « Opérations de Libération et de Protection du peuple » (OLP) dans les quartiers populaires font partie de l’essor de la « nécropolitique » au Venezuela.

Introduction

En 2016, le taux d’homicides au Venezuela était de 70 morts pour 100 000 habitants. C’était le plus élevé de l’histoire nationale et aussi le plus élevé de la région après celui du Salvador, avec 81 homicides pour 100 000 habitants cette même année [1]. Pour comprendre l’augmentation récente de la violence au Venezuela et plus particulièrement à Caracas dans la période postérieure au décès d’Hugo Chávez, il faut placer au centre de l’analyse les discours et les pratiques étatiques, dans un contexte de baisse des prix du pétrole. Dans cet article, nous suggérons que cette violence exceptionnelle peut s’expliquer, dans le cadre d’un processus historique de militarisation des politiques de sécurité, par les effets d’une première phase de punitivisme carcéral de masse. Cette phase a commencé en 2009 avec le lancement d’une nouvelle étape d’opérations de police militarisées, et au fil des ans, plus précisément en 2015, a ouvert la voie à une pratique systématique des exécutions extrajudiciaires. Cette dernière est devenue la stratégie fondamentale de contrôle des secteurs populaires, transformant l’État, et notamment des secteurs de l’armée et de la police, en acteur fondamental de la violence létale au Venezuela.

En ce sens, nous partageons l’approche de José Miguel Cruz qui souligne que, pour comprendre la violence au Salvador et en Amérique latine en général, nous devons nous concentrer sur la manière dont l’État contribue directement à cette violence. Cela va de l’extension des limites légales à l’usage de la force légitime jusqu’à l’association avec des organisations criminelles et des milices, en quête de légitimité et d’autorité politique [2]. Cet article se propose de documenter à partir de sources multiples – statistiques officielles, discours publics, entretiens avec des fonctionnaires de police, témoignages issus d’entretiens et d’observations dans une communauté affectée par les opérations de police militarisées – et suggère de lire le passage d’une politique carcérale punitive de masse à la pratique systématique de la mise à mort impliquée par la violence extrême des opérations de police militarisées comme un essor de la « nécropolitique » [3] au Venezuela.

Nous utiliserons en outre à cette fin la contribution de Keymer Ávila et Andrés Antillano [4], qui montrent que l’augmentation de la létalité des interventions policières dans le cadre des politiques ultra-sécuritaires a contribué à l’augmentation de la violence et des homicides.

2009 : la massification du punitivisme carcéral

La violence et l’utilisation historique de dispositifs militaires par la police vénézuélienne sont des problèmes anciens, comme cela a déjà été amplement documenté [5]. Depuis les années 1980, le travail de Tosca Hernández a révélé l’arbitraire de l’action policière illustré par les arrestations massives qu’impliquent des « opérations extraordinaires » devenues routinières, et dans lesquelles, sous l’égide de la loi dite « sur les fainéants et les malfaiteurs » (Ley de Vagos y Maleantes, aujourd’hui abrogée), la population masculine pauvre finissait bien souvent en prison [6]. En ce sens, le punitivisme carcéral est profondément enraciné au Venezuela. Néanmoins, suite à une augmentation soutenue du nombre de crimes violents et une réforme de la police encore en cours, une nouvelle phase d’opérations de police militarisées a débuté en 2010 avec le lancement de l’opération Dispositivo Bicentenario de la Seguridad (Dispositif de sécurité du Bicentenaire), suivie par l’opération Madrugonazo al Hampa (Attaque à l’aube contre la délinquance) en 2011. Ces plans reposaient sur des invasions massives de quartiers populaires et sur la détention de jeunes hommes pauvres. Le général Antonio Benavides, responsable de ces opérations, déclarait alors que « la destination finale de tout délinquant est la prison ou le cimetière [7] », annonçant ainsi le tournant qui allait donner lieu à une nouvelle phase d’exécutions systématiques par l’État.

Dans le cadre du punitivisme carcéral, on a constaté une très forte augmentation de la population carcérale en très peu de temps : le nombre de détenus est ainsi passé de 30 483 à 50 000 entre 2009 et 2011. C’est alors que Tareck El Aissami, ministre du Pouvoir populaire pour les Relations intérieures et la Justice, commentait sur Twitter : « La situation est complexe, en 2010, le système pénitentiaire a atteint le niveau de population carcérale le plus élevé de l’histoire ». Un aveu révélateur du renforcement de l’État pénal dans une période de révolution socialiste [8].

En 2010, le système pénitentiaire a atteint le niveau de population carcérale le plus élevé de l’histoire.

Cette augmentation rapide du nombre de personnes privées de liberté a à son tour engendré de nouveaux problèmes sociaux, tels que la situation critique dans les prisons, les violences récurrentes en leur sein et l’évidence d’une perte de contrôle des autorités étatiques sur le système carcéral au vu du degré de sophistication de l’organisation interne autonome des prisonniers [9].

Avec la mort d’Hugo Chávez et le début de la présidence de Nicolás Maduro en 2013, la nomination de Néstor Reverol à la tête du ministère de l’Intérieur et de la Justice a scellé l’hégémonie de l’aile militaire du pouvoir sur les politiques de sécurité. Malgré l’augmentation soutenue du nombre d’homicides pendant la mise en œuvre des plans de sécurité précédents – selon les données du bureau du Procureur, le taux d’homicides est passé de 45 homicides pour 100 000 habitants en 2010 à 53 pour 100 000 en 2012 –, les autorités insistèrent pour lancer une nouvelle opération baptisée « Patria Segura » (Patrie sûre) en 2013. Le président Maduro affirma que la Police nationale devait adopter une discipline de type militaire [10], signalant ainsi un tournant en matière d’action policière et la fin des efforts pour promouvoir l’orientation civile de la police et le critère de l’usage progressif de la force proposé dans le cadre de la réforme policière initiée en 2006.

On a pu ainsi constater une intensification de la militarisation des politiques de sécurité et une stratégie de contention punitive des secteurs populaires connues en Amérique latine sous le nom de « políticas de mano dura » (politiques de la poigne de fer) [11], avec une domination de plus en plus manifeste du secteur militaire [12]. De fait, sous le gouvernement de Maduro, cette militarisation a un caractère beaucoup plus ample, avec l’augmentation du nombre de ministres provenant des rangs de l’armée, comme le révèle l’inventaire des ministères dirigés par des militaires que nous avons effectué dans le cadre de nos enquêtes : en 1999, 10 % des ministres étaient militaires ; cette proportion est passée à 31 % en 2004, année qui a suivi la période de conflictualité politique intense marquée par le coup d’État de 2002 et la grève pétrolière de 2002-2003 ; en 2017, sous la présidence de Maduro, les militaires occupaient désormais 50 % des portefeuilles ministériels [13].

2015 : l’essor des opérations militaires létales

Dans un contexte de baisse des prix du pétrole et de forte détérioration des conditions économiques et de subsistance de la population, l’année 2014 a été marquée par de graves défis. Au terme de cinq années d’opérations de police militarisées massives, le taux d’homicides n’a pas diminué ; bien au contraire, il a augmenté, atteignant en 2014 le chiffre de 62 victimes mortelles pour 100 000 habitants [14].

Les travaux d’orientation ethnographique effectués par Antillano mettent en évidence une réorganisation de l’univers de la délinquance visant à présenter sur son territoire un front commun face à la police, ainsi qu’une augmentation de sa puissance de feu [15]. Comme nous allons le voir, il s’agit là d’un diagnostic, partagé par les forces de police elles-mêmes, qui ont conçu un nouveau type d’opération pour répondre à ces défis : les Opérations de Libération et de Protection du Peuple Operación Liberación al Pueblo
OLP
Opérations de Libération et de Protection du peuple
Il s’agit d’un plan de sécurité lancé en 2015 par le gouvernement contre le crime organisé. Il s’agit d’actions policières et militaires dans des quartiers populaires. Ces actions ont généré leur lot de dénonciations de violations des droits humains et d’exécutions extra-judiciaires.
(OLP), lancées en 2015. Cette initiative – et en particulier les pratiques qui concernent l’ensemble des forces de l’ordre – lancée en pleine année électorale, marque le début d’une nouvelle phase d’exécutions systématiques. Fait marquant d’un point de vue symbolique : les effectifs policiers ont commencé à pénétrer dans les quartiers le visage dissimulé derrière des masques de tête de mort [16].

Les effectifs policiers ont commencé à pénétrer dans les quartiers le visage dissimulé derrière des masques de tête de mort

Le 13 juillet 2015, le quartier Cota 905 de Caracas a été réveillé brusquement par une incursion militarisée ostentatoire de la Garde nationale bolivarienne qui a fait 14 morts et plus de 200 détentions. Quelques heures plus tard, Maduro annonçait officiellement la création des OLP, déclarant au cours de l’après-midi qu’« avec ces quatre premières opérations [...] nous disposons d’éléments pour démontrer que les paramilitaires colombiens, les narcotrafiquants colombiens et toute cette conspiration, sont venus ici pour conquérir, recruter, prendre le contrôle et instaurer un modèle [17]. » Le 15 septembre, deux mois plus tard, un quotidien populaire connu pour son langage simple et direct titrait « 106 racailles abattues en deux mois » [18], signalant en outre que 1 574 « antisociaux » avaient été incarcérés et 1 564 armes saisies. Cent-six délinquants présumés furent ainsi exécutés en deux mois à l’occasion d’interventions militaires massives perpétrées par des agents de l’État : « abattus », pour reprendre le lexique guerrier dudit quotidien, comme s’il s’agissait d’une victoire contre un « ennemi ». Le recours au langage de la guerre met à nu la « machinerie de l’atrocité », selon la formule que Martha K. Huggins, Mika Haritos-Fatouros et Philip G. Zimbardo applique aux cas de torture policière et d’exécutions extra-judiciaires au Brésil pour souligner qu’au-delà des auteurs directs de ces crimes, il existe tout un réseau de fonctionnaires et de supérieurs hiérarchiques qui ignorent, excusent, soutiennent, voire récompensent ces actions [19].

Les opérations de police militarisées ont été définies comme une stratégie visant à recouvrer la souveraineté territoriale face à l’expansion du pouvoir des criminels.

Les opérations de police militarisées ont été définies comme une stratégie visant à recouvrer la souveraineté territoriale face à l’expansion du pouvoir des criminels. Un document ministériel se référant à une nouvelle phase baptisée Opération de Libération humaniste du Peuple [20], suite à une vague de dénonciations de violations des droits de l’homme, expose les choses comme suit : « Le gouvernement national a mis en œuvre des politiques publiques de sécurité avec le ferme objectif de garantir et protéger la sécurité des Vénézuéliens, ainsi que de libérer des zones occupées par les organisations criminelles liées aux kidnappeurs et aux groupes paramilitaires installés dans notre pays.  » Le rapport en question omet de souligner que des armes de guerre telles que les grenades détenues par les organisations criminelles ne peuvent pas avoir d’autre provenance que les rangs de l’armée, dissimulant ainsi la complicité de certains secteurs militaires dans l’augmentation de la puissance létale des réseaux délinquants, comme nous allons le souligner plus loin.

Dans un entretien que nous avons mené avec un officier de police que nous appellerons Pedro, ce dernier nous a commenté comme suit la logique de l’action de l’État qui sous-tend ces opérations :

Ils estimaient qu’il fallait exercer la répression, une répression extrême, pour contrôler le niveau de la délinquance ! Pourquoi ? Parce qu’ils savaient que le niveau de pauvreté que connaît le Venezuela allait faire augmenter la délinquance. Alors il faut répandre la terreur ! Pour que les gens dans le besoin n’osent pas voler. Parce que on a vu s’adonner au vol des gens dont je n’aurais jamais cru qu’ils deviendraient des voleurs.

A cela s’ajoute l’augmentation de la conflictualité liée à la délinquance. Un des résultats de l’essor de ce type d’opérations répressives en Amérique centrale et au Brésil, c’est que les réseaux criminels interprètent la situation comme une guerre ouverte et s’organisent plus efficacement pour y répondre – ce à quoi l’État, dans un cercle vicieux, est obligé de répondre par une violence accrue [21]. Un policier que nous avons interrogé nous a expliqué que le Venezuela traversait une « période aiguë de conflictualité criminelle », ajoutant : « on sait fort bien que certains groupes sont armés de grenades et d’armes de gros calibre. »

Derrière la façade de la guerre déclarée aux « organisations criminelles » et aux « paramilitaires », l’utilisation de grenades par ces groupes délinquants semble trahir l’existence d’une collaboration entre militaires et hors-la-loi [22], puisque ces armes de guerre proviennent des rangs des forces armées. Une étude intitulée « Trafic et usage criminel de grenades en Amérique latine et dans les Caraïbes » [23] parvient à la conclusion que, si l’on excepte les grenades artisanales, les seules sources possibles de ce type d’armement sont les arsenaux militaires. Par conséquent, « leur usage et leur trafic reposent sur la corruption du personnel militaire et la mauvaise gestion des arsenaux et des dépôts d’armes », lesquelles facilitent vol et détournement. Cette étude, qui inclut un suivi du traitement médiatique de la question entre janvier 2013 et mars 2015, montre que le Venezuela et le Mexique, avec tous deux un niveau de violence très élevé, ainsi que la Colombie, alors plongée dans son conflit interne, sont les pays où l’on observe un usage intensif des grenades. Le Venezuela est le pays où les explosions de grenade ont fait le plus de victimes (18 morts), suivi de la Colombie (8) et du Mexique (7). Dans notre suivi des informations parues dans la presse vénézuélienne entre 2016 et 2018, nous avons enregistré deux fois plus de victimes dues aux grenades : 36 morts et 24 blessés.

Exécutions systématiques

La logique de la militarisation – en tant qu’expansion de la logique de guerre –, l’instauration de l’état d’exception – en tant que suspension des droits et des privilèges de la citoyenneté –, l’organisation locale dudit « état d’exception » [24] – en tant qu’occupation militaire des quartiers populaires en vue de recouvrer la souveraineté – et, finalement, les exécutions systématiques, constituent, à notre avis, le passage d’une politique carcérale punitive de masse à une pratique systématique de l’assassinat, dans un contexte de déclin de légitimité de l’Etat [25].

Toujours selon le policier Pedro, le nombre de victimes mortelles des forces de sécurité s’explique comme suit :

Que se passe-t-il ? Eh bien, la philosophie des fonctionnaires de police, c’est de se dire : si nous les envoyons en prison, c’est comme les installer dans un hôtel ! Pour eux, c’est une résidence cinq étoiles. Alors ils commencent à commettre des délits depuis la prison, en organisant de l’intérieur des enlèvements, des extorsions et des vols. Et tout ce qui se fait de l’intérieur des prisons est encore plus compliqué. Les prisons sont surpeuplées.
 
Autrement dit, tous ces chefs de bande, tous ces types qui posent des problèmes, il faut les éliminer. Alors on commence à faire un grand nettoyage. Et où est-ce qu’on va nettoyer ? Avant tout dans les secteurs populaires, dans les rangs de la population. Et en fait, elle [la délinquance] a diminué. Il faut bien reconnaître que le choix qu’a fait l’État de violer les droits humains et d’en finir avec les délinquants, de les éliminer, a réduit la criminalité, mais ils ont tué beaucoup de gens.

L’idée, c’est qu’il faut éliminer les gens qui ne servent à rien

D’autres policiers que nous avons interrogés tiennent un discours similaire. Dans plusieurs entretiens, on nous a expliqué que l’objectif des OLP était « d’en finir avec la délinquance [...] c’est comme un groupe d’extermination ». Un autre policier explique : « A partir de cette époque on a eu les OLP, les FAES [26] [...] l’idée, c’est qu’il faut éliminer les gens qui ne servent à rien, (...) pour moi, comme je vous le disais, c’est plus facile de faire ce nettoyage social que de les remettre dans un établissement pénitencier, où ils ont plus d’avantages. »

Le 31 mars 2017, un an et huit mois après le lancement des OLP, en même temps que l’ex procureure général Luisa Ortega dénonçait la rupture de l’ordre constitutionnel, elle déclarait également qu’en 2016, 21 752 personnes avaient été assassinées au Venezuela. Cela représentait une augmentation significative du taux d’homicides, qui s’élevait cette année-là à 70 morts pour 100 000 habitants. Luisa précisait également que 4 667 de ces victimes mortelles étaient tombées sous le feu des différentes forces de l’ordre. Autrement dit, ce jour-là, la Procureure révélait que l’État vénézuélien, à l’occasion des diverses incursions des forces de l’ordre, était responsable de 21 % des morts violentes de l’année 2016. De même, un rapport du Ministère public sur l’action des forces de l’ordre dans le cadre des OLP, examinant le cas de 505 personnes décédées, déterminait que la grande majorité d’entre elles (60 %) étaient des jeunes âgés de 18 à 25 ans, et 5 % des adolescents [27]. Fin 2017, le ministre Reverol, commentant le soi-disant « déclin » des homicides sous son administration, reconnaissant que 4 389 personnes étaient décédées aux mains des forces de sécurité [28].

RunrunEstudio

Chronologie : les victimes quotidienne des OLP

https://youtu.be/-kxbi1gaVOA

Pour se faire une idée de l’ampleur du massacre, on peut établir une comparaison instructive avec le Brésil. Traditionnellement, la police brésilienne est considérée comme l’une des plus violentes au monde [29] ; or, en 2016, dans ce pays de 207 millions d’habitants, les forces de police se sont rendues responsables de 4 219 morts, soit 7 % des morts violentes enregistrées [30]. La comparaison avec les chiffres du Venezuela révèle que l’État vénézuélien se livre à des excès systématiques dans l’usage de la force légale, transgressant ainsi les règles qu’il a lui-même édictées.

L’État vénézuélien se livre à des excès systématiques dans l’usage de la force légale, transgressant ainsi les règles qu’il a lui-même édictées.

Autant de dimensions qui mettent à nu la pratique de mort dont nous parlons. Dans un contexte de pénurie et d’effondrement du système de santé publique, mais aussi de dévastation de l’économie formelle, avec un excédent de population qui n’arrive pas à s’insérer dans ladite économie, en particulier les hommes jeunes des secteurs populaires, nous ne vivons plus à l’époque de l’incarcération massive mais à l’ère de l’expansion de la nécropolitique. La notion de nécropolitique a été élaborée par le philosophe camerounais Achille Mbembe [31] à partir de la notion de biopolitique de Michel Foucault pour décrire la relation entre l’État et les citoyens dans l’Afrique post-coloniale. Selon Mbembe, la nécropolitique est une politique de mort qui s’exerce contre une partie de la population des pays concernés, soumise à un état d’exception et d’hostilité qui est au fondement de la pratique étatique du droit de tuer. Il est intéressant de constater la façon dont un jeune homme de 17 ans avec qui nous nous sommes entretenus nous a décrit précisément cette tendance en partant de l’expérience de sa communauté. Narrant une descente de police dans le cadre des OLP, il nous rapportait les propos des policiers qui se disaient « vénères » contre le quartier, que notre quartier n’avait aucun avantage, qu’ils avaient des ordres et qu’ils devaient s’y conformer rigoureusement. Si on leur donnait l’ordre de tuer six personnes, coupables ou innocents, ils devaient produire six cadavres, coûte que coûte, voilà ce qu’ils disaient avant tout.

La nécropolitique est une politique de mort qui s’exerce contre une partie de la population (...) soumise à un état d’exception et d’hostilité qui est au fondement de la pratique étatique du droit de tuer

Dans le cadre de la nécropolitique, le pouvoir « fait continuellement référence, et a toujours recours, à l’exception, à l’urgence et à une notion “fictionnalisée” de l’ennemi » [32]. Le nom même d’« Opérations de Libération et de Protection du Peuple » révèle la conception du déploiement militaire typique d’une situation de guerre, dans laquelle la notion d’ennemi extérieur se confond avec celle d’ennemi intérieur pour suspendre la condition de citoyenneté et perpétrer le massacre des citoyens que l’État est censé protéger [33]. Nous avons visité un des quartiers où les OLP ont été inaugurées et nous y avons recueilli des témoignages visant à enregistrer l’impact de la militarisation sur la vie quotidienne de ses habitants. Cette communauté a dû faire face à des opérations de police militarisées massives chaque semaine pendant plus de deux ans, et l’impact de cet état d’exception de longue durée s’exprime non seulement à travers les récits des habitants, mais aussi par les traces de balles dans les portes et les murs des maisons. L’état d’exception tel que le décrit aussi Agamben [34], à savoir une situation où le pouvoir souverain suspend toute une série de droits au prétexte d’une urgence proclamée qu’il a lui-même identifiée – dans le cas vénézuélien : les paramilitaires colombiens, le trafic de drogue, les organisations criminelles –, devient ainsi la norme, et le statut de citoyen des personnes est oblitéré. Dans le même ordre d’idées, voilà ce que nous expliquait un jeune homme de 18 ans habitant ce quartier :

La plupart du temps, chaque fois que les flics de l’OLP viennent nous visiter, ils entrent dans les maisons en défonçant la porte et ils font sortir les personnes innocentes. Ils font sortir la plupart des hommes et commencent à les tabasser, tandis que les femmes doivent rester à l’intérieur, incapables de défendre leurs hommes ou de faire quoi que ce soit. Et quand ça leur chante, ils les tuent, pour un oui pour un non, sans explication.

Nous avons été choquées par l’ampleur de la dévastation et de la terreur causées par les policiers. D’après les récits des habitants avec lesquels nous nous sommes entretenus, pendant ces deux années, les opérations ont été menées par des agents encagoulés qui défonçaient les portes. Nous avons pu constater qu’effectivement, les portes des maisons portent des traces de coups violents et que les murs ont été défoncés à coup de masse. Les habitants ont installé des chaînes dotées d’énormes cadenas, non pas pour se défendre des délinquants armés locaux, mais pour se protéger des policiers, qui pendant ces incursions leur volent aussi leur nourriture, leurs appareils ménagers et autres possessions. Des jeunes gens ont été littéralement arrachés de leur lit à l’aube, en plein sommeil, et assassinés sur place, comme ce fut le cas pour les enfants de deux femmes qui ont témoigné de leur martyre. Ce dont il s’agit en fait, c’est d’une invasion par des troupes d’occupation armées et de l’expression d’une pratique systématique à travers laquelle l’État devient une agence de mort, de terreur et de vengeance extralégale – triste paradoxe – harcelant les secteurs appauvris par la dévastation de l’économie. C’est ainsi que progresse la nécropolitique en temps de révolution bolivarienne post-chaviste.

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Rebecca Hanson

Rebecca Hanson

Docteur en sociologie de l'Université de Georgie. Professeur assistante pour le centre d'études latino-américaines et le département de sociologie, criminologie et droit de l'Université de Floride.

Verónica Zubillaga

Verónica Zubillaga

Verónica Zubillaga est docteur en sociologie de l'Université catholique de Louvain-La-Neuve (Belgique). Professeur invité au Kellogg Institute for International Studies, Notre Dame University. Professeur de l'Université Simón Bolívar et membre fondatrice de la a Red de Activismo e Investigación por la Convivencia (REACIN), à Caracas.

[1Vanessa Davies, « El otro “bombazo” de la Fiscal : en 2016 fueron asesinadas 21 752 personas en Venezuela », Contrapunto, 31/3/2017.

[2J. M. Cruz, « State and Criminal Violence in Latin America », Crime, Law and Social Change, vol. 66, n° 4, 2016.

[3Achille Mbembe, « Nécropolitique », Raisons politiques, vol. 1, n° 21, 2006.

[4K. Ávila, « Las Operaciones de Liberación del Pueblo (OLP). Entre las ausencias y los excesos del sistema penal en Venezuela », Revista Crítica Penal y Poder, n° 12, 2017 ; A. Antillano et K. Ávila, « ¿La mano dura y la violencia policial disminuyen los homicidios ? », Revista CIDOB d’Afers Internacionals, n° 116, 2017.

[5T. Hernández, « Los operativos policiales extraordinarios en Venezuela : dos acercamientos reflexivos al problema », Capítulo Criminológico, vol. 14, 1986 ; Ana María Sanjuán, « Democracia, ciudadanía y violencia en Venezuela », in Susana Rotker et Katherine Goldman (dir.), Ciudadanías del miedo, Nueva Sociedad, Caracas, 2000 ; A. Antillano, « ¿Qué conocemos de la violencia policial en Venezuela ? », Espacio Abierto. Cuaderno Venezolano de Sociología, vol. 19, n° 2, 2010 ; K. Ávila, « Las Operaciones de Liberación del Pueblo (OLP). Entre las ausencias y los excesos del sistema penal en Venezuela », art. cit.

[6T. Hernández, art. cit.

[7Déclarations du chef du commandement régional 5, Venezolana de Televisión, 6/9/2010.

[8Déclarations du ministre de l’Intérieur et de la Justice Tareck El Aissami sur son compte de Twitter @Tareckpsuv, 8/2/2011.

[9Voir A. Antillano, Iván Pojomovsky, V. Zubillaga, Chelina Sepúlveda et R. Hanson, « The Venezuelan Prison : From Neoliberalism to the Bolivarian Revolution », Crime, Law and Social Change, vol. 65, 2015.

[10Agencia Venezolana de Noticias, « Los cuerpos policiales tienen que tener máxima disciplina policial, una disciplina militar », Aporrea, 9/1/2014.

[11A. Antillano et K. Ávila, art. cit.

[12Catherine Lutz, « Making War at Home in the United States : Militarization and the Current Crisis », American Anthropologist, vol. 104, n° 3, 2002.

[13Voir aussi Francine Jácome, « Venezuela : ¿un nuevo tipo de régimen militar ? », Foreign Affairs Latinoamérica, vol. 17, n° 4, 2017.

[14República Bolivariana de Venezuela, Ministerio Público, Despacho de la Fiscal General de la República, « Informe anual 2014 a la Asamblea Nacional », Caracas, 2015.

[15Voir A. Antillano et K. Ávila, art. cit.

[16Quelque temps plus tard, face aux protestations, cette pratique fut suspendue. « Las “máscaras de la muerte” quedaron prohibidas en las OLP », Últimas Noticias, 23/3/2017.

[17« Maduro dice que operativo de seguridad demostró presencia de paramilitares », El Comercio, 13/7/2015.

[18Últimas Noticias, 15/9/2015.

[19M. K. Huggins, M. Haritos-Fatouros et P. G. Zimbardo, Violence Workers : Police Torturers and Murderers Reconstruct Brazilian Atrocities, University of California Press, Berkeley, 2002.

[20Ministerio del Poder Popular para Relaciones Interiores, Justicia y Paz, « Protocolo de Actuación de los Cuerpos de Seguridad del Estado en la Operación de Liberación Humanista del Pueblo », Caracas, 2017.

[21Teresa Caldeira, « Fortified Enclaves : The New Urban Segregation », Public Culture, vol. 8, n° 2, 1996.

[22Enrique Desmond Arias, Criminal Enterprises and Governance in Latin America and the Caribbean, Cambridge University Press, Cambridge, 2017.

[23William Godnick, Celine Quagliaro et Julián Bustamante, « Tráfico y uso criminal de granadas en América Latina y el Caribe », travail présenté lors de la réunion de l’Observatoire de la délinquance organisée en Amérique Latine et dans les Caraïbes, Centro Regional de las Naciones Unidas para la Paz, el Desarme y el Desarrollo, Medellín, 11 et 12 mai 2015.

[24G. Agamben, État d’exception, Homo sacer, II, 1, Seuil, Paris, 2003.

[25Loïcq Wacquant, « The Militarization of Urban Marginality : Lessons from the Brazilian Metropolis », International Political Sociology, vol. 2, n° 1, 2008.

[26Forces d’Action spéciale : groupes tactiques de la Police nationale bolivarienne qui ont remplacé les OLP lorsque celles-ci ont été suspendues.

[27Ministerio Público, « Actuaciones del Ministerio Público relacionadas con las OLP en Venezuela (julio 2015-marzo 2017) », Caracas, 2017.

[28« Ministro Reverol : homicidios en Venezuela se redujeron 15,2% en 2017 », Efecto Cocuyo, 27/12/2017.

[29Amnesty International, « You Killed My Son : Homicides by Military Police in the City of Rio de Janeiro », AMR 19/2068/2015, Río de Janeiro, 2015.

[30Fórum Brasileiro de Segurança Pública, « Ocorrências letais – tabelas », www.forumseguranca.org.br/estatisti..., date de consultation : 24/10/2018.

[31A. Mbembe, art. cit.

[32A. Mbembe, art. cit., p. 29.

[33A. Mbembe, art. cit.

[34G. Agamben, op. cit.

[35Vanessa Davies, « El otro “bombazo” de la Fiscal : en 2016 fueron asesinadas 21 752 personas en Venezuela », Contrapunto, 31/3/2017.

[36J. M. Cruz, « State and Criminal Violence in Latin America », Crime, Law and Social Change, vol. 66, n° 4, 2016.

[37Achille Mbembe, « Nécropolitique », Raisons politiques, vol. 1, n° 21, 2006.

[38K. Ávila, « Las Operaciones de Liberación del Pueblo (OLP). Entre las ausencias y los excesos del sistema penal en Venezuela », Revista Crítica Penal y Poder, n° 12, 2017 ; A. Antillano et K. Ávila, « ¿La mano dura y la violencia policial disminuyen los homicidios ? », Revista CIDOB d’Afers Internacionals, n° 116, 2017.

[39T. Hernández, « Los operativos policiales extraordinarios en Venezuela : dos acercamientos reflexivos al problema », Capítulo Criminológico, vol. 14, 1986 ; Ana María Sanjuán, « Democracia, ciudadanía y violencia en Venezuela », in Susana Rotker et Katherine Goldman (dir.), Ciudadanías del miedo, Nueva Sociedad, Caracas, 2000 ; A. Antillano, « ¿Qué conocemos de la violencia policial en Venezuela ? », Espacio Abierto. Cuaderno Venezolano de Sociología, vol. 19, n° 2, 2010 ; K. Ávila, « Las Operaciones de Liberación del Pueblo (OLP). Entre las ausencias y los excesos del sistema penal en Venezuela », art. cit.

[40T. Hernández, art. cit.

[41Déclarations du chef du commandement régional 5, Venezolana de Televisión, 6/9/2010.

[42Déclarations du ministre de l’Intérieur et de la Justice Tareck El Aissami sur son compte de Twitter @Tareckpsuv, 8/2/2011.

[43Voir A. Antillano, Iván Pojomovsky, V. Zubillaga, Chelina Sepúlveda et R. Hanson, « The Venezuelan Prison : From Neoliberalism to the Bolivarian Revolution », Crime, Law and Social Change, vol. 65, 2015.

[44Agencia Venezolana de Noticias, « Los cuerpos policiales tienen que tener máxima disciplina policial, una disciplina militar », Aporrea, 9/1/2014.

[45A. Antillano et K. Ávila, art. cit.

[46Catherine Lutz, « Making War at Home in the United States : Militarization and the Current Crisis », American Anthropologist, vol. 104, n° 3, 2002.

[47Voir aussi Francine Jácome, « Venezuela : ¿un nuevo tipo de régimen militar ? », Foreign Affairs Latinoamérica, vol. 17, n° 4, 2017.

[48República Bolivariana de Venezuela, Ministerio Público, Despacho de la Fiscal General de la República, « Informe anual 2014 a la Asamblea Nacional », Caracas, 2015.

[49Voir A. Antillano et K. Ávila, art. cit.

[50Quelque temps plus tard, face aux protestations, cette pratique fut suspendue. « Las “máscaras de la muerte” quedaron prohibidas en las OLP », Últimas Noticias, 23/3/2017.

[51« Maduro dice que operativo de seguridad demostró presencia de paramilitares », El Comercio, 13/7/2015.

[52Últimas Noticias, 15/9/2015.

[53M. K. Huggins, M. Haritos-Fatouros et P. G. Zimbardo, Violence Workers : Police Torturers and Murderers Reconstruct Brazilian Atrocities, University of California Press, Berkeley, 2002.

[54Ministerio del Poder Popular para Relaciones Interiores, Justicia y Paz, « Protocolo de Actuación de los Cuerpos de Seguridad del Estado en la Operación de Liberación Humanista del Pueblo », Caracas, 2017.

[55Teresa Caldeira, « Fortified Enclaves : The New Urban Segregation », Public Culture, vol. 8, n° 2, 1996.

[56Enrique Desmond Arias, Criminal Enterprises and Governance in Latin America and the Caribbean, Cambridge University Press, Cambridge, 2017.

[57William Godnick, Celine Quagliaro et Julián Bustamante, « Tráfico y uso criminal de granadas en América Latina y el Caribe », travail présenté lors de la réunion de l’Observatoire de la délinquance organisée en Amérique Latine et dans les Caraïbes, Centro Regional de las Naciones Unidas para la Paz, el Desarme y el Desarrollo, Medellín, 11 et 12 mai 2015.

[58G. Agamben, État d’exception, Homo sacer, II, 1, Seuil, Paris, 2003.

[59Loïcq Wacquant, « The Militarization of Urban Marginality : Lessons from the Brazilian Metropolis », International Political Sociology, vol. 2, n° 1, 2008.

[60Forces d’Action spéciale : groupes tactiques de la Police nationale bolivarienne qui ont remplacé les OLP lorsque celles-ci ont été suspendues.

[61Ministerio Público, « Actuaciones del Ministerio Público relacionadas con las OLP en Venezuela (julio 2015-marzo 2017) », Caracas, 2017.

[62« Ministro Reverol : homicidios en Venezuela se redujeron 15,2% en 2017 », Efecto Cocuyo, 27/12/2017.

[63Amnesty International, « You Killed My Son : Homicides by Military Police in the City of Rio de Janeiro », AMR 19/2068/2015, Río de Janeiro, 2015.

[64Fórum Brasileiro de Segurança Pública, « Ocorrências letais – tabelas », www.forumseguranca.org.br/estatisti..., date de consultation : 24/10/2018.

[65A. Mbembe, art. cit.

[66A. Mbembe, art. cit., p. 29.

[67A. Mbembe, art. cit.

[68G. Agamben, op. cit.

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Traduction
  • Marc saint Upéry, pour Barril.info

Source
PS

Les auteures remercient l’organisation Caracas Mi Convive. Cet article s’appuie sur les résultats de deux enquêtes : « Étude sur l’impact de la prolifération des armes à feu, des activités économiques illicites et de la militarisation des politiques de sécurité sur les homicides commis au Venezuela », et « Les opérations de police au Venezuela dans l’ère post-Chávez : analyse critique de leur mise en œuvre depuis du point de vue des citoyens et des fonctionnaires des corps de sécurité  ».

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