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La justice électorale ne répond plus (V)

Venezuela. La rébellion masochiste et obéissante du Communard

L’opposition et son électorat sont les principales victimes des manœuvres et magouilles électorales des héritiers de Hugo Chávez. Mais le pouvoir n’hésite pas non plus à œuvrer contre sa propre base sociale.

Cinquième et dernier épisode de notre série sur l’injustice électorale : la rébellion masochiste et obéissante du Communard.

Frédéric Lévêque

10 janvier 2019

Au Venezuela, la justice électorale ne répond plus !

I . La cohabitation sabordée 
II . Le référendum suspendu
III. La souveraineté populaire usurpée
IV. La fraude au grand jour
V. La rébellion masochiste et obéissante du Communard + conclusion


Deux mois après l’élection des gouverneurs entachée parce ce qui s’apparente à une fraude grossière dans l’état de Bolivar, le pouvoir, par l’entremise de l’Assemblée nationale constituante (ANC), demande au Conseil national électoral Conseil national électoral
Consejo Nacional Electoral
CNE
Le Conseil national électoral est un pouvoir public autonome. C’est l’institution chargée de garantir et superviser le déroulement de tous les processus électoraux.
d’organiser les élections municipales. Enfin pas tout à fait, puisque comme pour les régionales, seuls les maires pourront être choisis et pas les conseillers municipaux.

Cette élection est convoquée pour le 10 décembre. Angel Prado décide de se lancer. Il est le leader de El Maizal, une commune dans l’Etat de Lara qui colle parfaitement à la vision du socialisme promue par feu Hugo Chavez. Cette commune - formée par 22 conseils communaux - est devenue une référence en matière d’organisation populaire et de production agricole depuis sa création, en 2009, sur des terres latifundiaires expropriées par le gouvernement. [1]

teleSUR tv

Venezuela : Comuna El Maizal, modelo de organización popular productiva

https://youtu.be/YvGGNmy3aIY

Petit retour en arrière. Le 1er mai 2017, quand le président Maduro convoque une Assemblée nationale constituante, Angel Prado fait partie de ce chavisme Chavisme Le terme « chavisme » est utilisé pour décrire le(s) courant(s) politiques revendiquant l’héritage de Hugo Chavez, décédé en 2013. militant qui naïvement voit dans la convocation non pas tant un stratagème pour reprendre le contrôle des pouvoirs publics après la perte de l’Assemblée nationale et la rébellion du Ministère public, mais une opportunité pour avoir voix au chapitre et « approfondir la révolution ».

Le 30 juillet, il est élu avec 13 000 votes sur les 17 000 exprimés dans sa circonscription, mais il ne veut pas en rester là. Une fois l’élection des maires programmées, une assemblée populaire des comuneros désigne le nouveau constituant comme son candidat à la mairie de Simón Planas alors que le PSUV PSUV
Parti socialiste unifié du Venezuela
Le Parti socialiste unifié du Venezuela est le parti politique fondé en 2006 par Hugo Chavez pour remplacer le Mouvement Cinquième République.
, le parti gouvernemental, a déjà désigné le sien : Jean Ortiz.

Les paysans entendent conquérir un pouvoir constitué, la mairie, afin d’y initier une « constituante municipale » et redistribuer ce pouvoir municipal au « peuple ». [2] Objectif : la construction de cet État communal voulu par Hugo Chávez.

  // © Vera Canno  //

Comme le lui permet la loi, Angel Prado postule en son nom propre, soutenu par 8 500 signatures d’habitants de sa municipalité (il en fallait beaucoup moins !). Le CNE refuse. Il reçoit alors les soutiens opportunistes de partis alliés du PSUV pour s’inscrire (le PPT, le Mouvement Tupamaro, le PCV, ORA et le MEP). Ceux-ci soutenaient dans un premier temps le candidat désigné du PSUV.

La candidature du comunero est admise à la mi-novembre, mais le pouvoir électoral lui fait savoir que pour se présenter, il doit demander l’autorisation de la direction de la Constituante (l’ANC), dont il est membre et qui lui refuse ce droit. Trois jours plus tard, près de 1 000 comuneros de El Maizal débarquent à Caracas en famille pour protester aux portes de l’ANC et soutenir « leur » candidat. En vain, après 48 heures, Angel Prado annonce que la direction de l’ANC bloque définitivement sa candidature. Une discrimination puisque d’autres constituants, comme Erika Farias, une proche de Maduro en lice pour la mairie de Libertador (une des cinq municipalités de Caracas), sont candidats à l’élection. [3]

Le comunero ne baisse pas pour autant les bras. De retour dans son fief, il appelle la population à voter pour lui, même si ce n’est pas son nom mais bien celui du candidat oficialista Oficialista
Oficialismo
Oficialismo, le gouvernement. Oficialista, partisan du gouvernement.
Jean Ortiz qui apparaît au dessus du logo du PPT, un parti allié du gouvernement mais qui a opté pour la candidature de Prado. Le jour du scrutin, la population se mobilise et défie la présence menaçante des forces de l’ordre. Le CNE bloque l’entrée des 26 bureaux de vote de la municipalité aux témoins électoraux du PPT. Cela ne suffira pas. Le résultat officiel annonce la victoire de Jean Ortiz avec 93,31% des voix, mais près de 60% ont été portées sur le PPT et pas sur le PSUV. Jean Ortiz est reconnu vainqueur, mais la majorité a voté pour Angel Prado.

Les résultats électoraux sur le site du CNE

Les comuneros de El Maizal prennent alors la rue d’assaut pour exiger que la volonté populaire soit respectée. De tout le Venezuela, des messages de soutien de la base sociale et de la gauche organisée du chavisme affluent. [4] Signe positif de la part d’un des membres de l’appareil, le ministre Elias Jaua réagit en affirmant que « les différences entre chavises doivent être résolues politiquement. A Simon Planas, il y a une volonté populaire qui doit être écoutée. » Une prise de position sans suite puisque Jean Ortiz est reconnu vainqueur. « Pour résumer, on l’a empêché de se présenter, il a réussi à le faire et on lui a pris les votes qui lui ont donné la victoire  », écrit le blogueur franco-argentin Marco Teruggi, un habitué des plateaux de Telesur peu suspect d’antichavisme. [5]

Suite au « vol » de sa victoire électorale, Angel Prado a introduit des recours devant le CNE - il a été accepté [6] - et la Cour suprême 10 jours après l’élection [7], sans guère d’espoir de les voir aboutir à une reconnaissance de sa victoire, a-t-il confié. [8]

Dés 2009, face à Hugo Chávez lors de son célèbre show dominical Alo Presidente, le communard dénonçait Diosdado Cabello, actuel président de l’ANC, et Henry Falcón, à l’époque gouverneur de l’état et passé depuis dans l’autre camp, pour une série d’irrégularités dans la construction d’une route. [9] Il y a deux ans, il accusait les potentats locaux chavistes et le PSUV d’être des adversaires : « Nous, comuneros, avons très peu de choses en commun avec le parti gouvernemental  ». Celui que l’on qualifie aujourd’hui de « maire de cœur » fut par le passé activiste du Frente Francisco Miranda, une organisation sociale du pouvoir, avant d’en être exclu. Au cours de leur lutte pour l’accès à la terre, les communards ont dénoncé à de multiples reprises les propriétaires terriens, mais 90% de ces accusations n’ont pas reçu de réponses de la part du pouvoir. [10] Fin décembre 2017, des incendies suspects ont ravagé des terres de la Commune. [11] Au printemps dernier, Angel Prado a été arrêté quelques heures pour avoir acheté des semences au marché noir car Agropatria, l’entreprise publique supposée leur fournir, en est incapable. [12] Telle une femme battue qui ne cesse de trouver des excuses à son mari violent, le leader de la « rébellion obéissante et masochiste de la commune El Maizal », pour reprendre l’expression de Jeudiel Martinez [13], a appuyé la réélection de Nicolás Maduro en mai dernier.

Fresque mural d'Hugo Chavez dans la commune El Maizal

Conclusion : un système électoral sacrifié

Le 20 mai 2018, Nicolas Maduro a donc rempilé pour un nouveau mandat de six ans. En face, deux candidats d’opposition, Henri Falcón et Javier Bertucci, ont dénoncé des irrégularités et refusé de reconnaître les résultats. José Luis Zapatero était alors à Caracas à l’invitation du pouvoir pour accompagner le processus électoral. Aux critiques de l’opposition sur le déroulement du scrutin, l’ancien Premier ministre espagnol a rétorqué que les perdants « ont pleinement le droit de déposer un recours sur base des faits qu’ils ont mis sur la table. Cela fait partie de l’exercice démocratique et cette contestation devra être traitée à travers les canaux prévus à cet effet. » [14] Une réponse pleine de bon sens… si l’état de droit était encore en vigueur dans le pays. En effet, M. Zapatero, au vu de son expérience de médiateur dans la crise vénézuélienne, peut-il ignorer à ce point le discrédit qui pèse sur les institutions censées garantir l’intégrité d’un système électoral ?

Les cinq histoires contées dans cette série d’articles témoignent de la dégradation de la compétition électorale et plus généralement de l’état de droit au Venezuela. Dés les débuts de la révolution bolivarienne, Chávez et le chavisme ont été contestés et critiqués, mais jamais les accusations, souvent non fondées, de l’opposition ou de ses alliés ou bailleurs internationaux n’avaient pu remettre en question leur légitimité électorale. Le pouvoir a fort investi dans un système. Les clans politiques, affairistes, mafieux, militaires qui le composent ont décidé de sacrifier leur principale source de légitimité, afin de rester coûte que coûte aux commandes d’un désastre encore lucratif pour certains. Il faut faire preuve d’une mauvaise foi incommensurable ou d’une ignorance abyssale pour encore donner au « chavisme » aujourd’hui sa légitimité électorale, démocratique et progressiste d’antan.

On aimerait bien ne pas se joindre aux attaques bassement politiciennes d’une droite espagnole - qui a soutenu à l’époque le coup d’État contre Hugo Chávez - contre les initiatives et prises de position de M. Zapatero dans le conflit vénézuélien, mais difficile d’accorder à celui qui a été qualifié récemment d’« ambassadeur du Venezuela » par le secrétaire général de l’OEA Organisation des Etats américains
OEA
L’Organisation des Etats américains (OEA) a été créée le 30 avril 1948 par la charte de Bogotá. Ses buts : parvenir à un « ordre de paix et de justice, maintenir la solidarité entre ses membres, renforcer leur collaboration et défendre leur souveraineté, leur intégrité territoriale et leur indépendance  »...
 [15] un quelconque crédit quand il prescrit la voie institutionnelle pour résoudre les conflits électoraux. Mais M. Zapatero a toutefois raison sur une chose : celle de répéter à n’en plus finir que le conflit doit trouver sa résolution dans la négociation.

Henri Falcon, principal candidat à la présidentielle d'une opposition désunie  // © Anthony Ascer Aparicio / Contrapunto  //

En mars dernier, le candidat Henri Falcon tentait de justifier dans le New York Times sa participation à un scrutin présidentiel contesté dont étaient exclus des partis et candidats d’opposition et où prédominait le ventajismo Ventajismo Terme péjoratif couramment utilisé pour dénoncer l’usage abusif que fait le gouvernement de son hégémonie sur les pouvoirs publics. Il tire avantage (« ventaja ») de sa position de pouvoir et de ressources qui vont avec.  [16] sans limite du gouvernement : « Les boycotts électoraux ne marchent presque jamais. Pays après pays, là où les forces d’opposition ont abandonné la compétition électorale, elles ont perdu du terrain et les gouvernants ont consolidé leur pouvoir », écrit-il en citant une étude sur 171 boycotts où dans 96% des cas les résultats n’ont pas été positifs. « Quand les mouvements de résistance décident plutôt d’affronter dans les urnes des régimes autoritaires - comme ceux de Pinochet ou de Milosevic -, ils ont une plus grande chance de produire un changement de régime. » [17] Mais pour obtenir un tel résultat, les oppositions vénézuéliennes - les partis, les ONG, les syndicats - devront s’entendre, ce qui n’est pas une mince affaire.


Au Venezuela, la justice électorale ne répond plus !

I . La cohabitation sabordée
II . Le référendum suspendu
III. La souveraineté populaire usurpée
IV. La fraude au grand jour
V. La rébellion masochiste et obéissante du Communard + conclusion


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Frédéric Lévêque

Frédéric Lévêque

Belge. Master en sciences politiques à l'Université libre de Bruxelles. Coordinateur de RISAL (http://risal.collectifs.net) de 2003 à 2009. Fondateur et coordinateur de Barril.info.

[1Lire à ce propos Cristina González, Las mazorcas de la desilusión, Armando.info, 02/05/2015.

[3Clodovaldo Hernández, La frustración de los ninguneados deja cicatrices en el chavismo, El Supuesto Negado, 04/122017.

[5Marco Teruggi, El Maizal y la pregunta por las comunas ; 15yÚltimo, 28/02/2018.

[11La municipalité aurait installé une déchetterie à côté de terres de la commune. Elle a pris feu et a ravagé 100% de la zone d’élevage de la Commune.
Angel Prado : Lo que viene es una resistencia del chavismo, Supesto Negado, 11/04/2018 ; Liliana Buitrago, La experiencia campesina de la Comuna El Maizal afectada por el vertido de basura y los incendios en sus predios, Observatorio de Ecología Política de Venezuela, 06/03/2018.

[13Jeudiel Martinez, El efecto Teruggi (I) : la comuna de los tramposos, teseus.wordpress.com, juin 2018.

[15Notons que Luis Almagro, ancien ministre du gouvernement de Pépé Mujica et actuel secrétaire général de l’OEA a également perdu son crédit en transformant la crise vénézuélienne en quête obsessionnelle et personnelle et en évoquant, comme l’administration Trump, une éventuelle intervention militaire.

[16Terme péjoratif couramment utilisé pour dénoncer l’usage abusif que fait le gouvernement de son hégémonie sur les pouvoirs publics. Il tire avantage (« ventaja ») de sa position de pouvoir et de ressources qui vont avec.

[17Henri Falcon, Why I Am Running for President of Venezuela, New York Times, 6 mars 2016.

[18Lire à ce propos Cristina González, Las mazorcas de la desilusión, Armando.info, 02/05/2015.

[20Clodovaldo Hernández, La frustración de los ninguneados deja cicatrices en el chavismo, El Supuesto Negado, 04/122017.

[22Marco Teruggi, El Maizal y la pregunta por las comunas ; 15yÚltimo, 28/02/2018.

[28La municipalité aurait installé une déchetterie à côté de terres de la commune. Elle a pris feu et a ravagé 100% de la zone d’élevage de la Commune.
Angel Prado : Lo que viene es una resistencia del chavismo, Supesto Negado, 11/04/2018 ; Liliana Buitrago, La experiencia campesina de la Comuna El Maizal afectada por el vertido de basura y los incendios en sus predios, Observatorio de Ecología Política de Venezuela, 06/03/2018.

[30Jeudiel Martinez, El efecto Teruggi (I) : la comuna de los tramposos, teseus.wordpress.com, juin 2018.

[32Notons que Luis Almagro, ancien ministre du gouvernement de Pépé Mujica et actuel secrétaire général de l’OEA a également perdu son crédit en transformant la crise vénézuélienne en quête obsessionnelle et personnelle et en évoquant, comme l’administration Trump, une éventuelle intervention militaire.

[33Terme péjoratif couramment utilisé pour dénoncer l’usage abusif que fait le gouvernement de son hégémonie sur les pouvoirs publics. Il tire avantage (« ventaja ») de sa position de pouvoir et de ressources qui vont avec.

[34Henri Falcon, Why I Am Running for President of Venezuela, New York Times, 6 mars 2016.

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