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Orlando Figuera : brûlé vif, ses assassins courent toujours

Orlando Figuera a été brûlé vif par ses agresseurs le 20 mai 2017 lors d’une manifestation de l’opposition. Sur ce crime, de nombreuses informations et rumeurs ont circulé. Certaines ont affirmé qu’il était en train de voler, d’autres prétendent qu’il a été lynché à cause de sa couleur de peau et/ou parce qu’il était chaviste. Toutes ces versions ont été démenties à l’époque par le Ministère public. La seule certitude, c’est que plus d’un an après le drame, justice n’a pas encore été rendue et les responsables sont toujours en liberté.
La rédaction

Yeannaly Fermin

9 juillet 2018

« Quand on m’a informé qu’on l’avait frappé, poignardé et brûlé vif, je ne me rappelle pas ce que je me suis mis, mais j’ai attrapé mon portefeuille, quelques draps et je suis sortie en courant pour attraper le dernier train de nuit. Quand je suis arrivée à El Llanito, vers une heure du matin, personne ne pouvait me dire si Orlando était là. »

Ce n’est que vers 6 heures du matin le 21 mai 2017 qu’Inès Esparragoza, mère du jeune homme de 21 ans lynché durant une manifestation sur la place Altamira, à Chacao Chacao Caracas est composée de cinq municipalités autonomes : Baruta, El Hatillo, Sucre, Libertador et Chacao. (Caracas), trouva son fils dans la salle de traumatologie de l’hôpital Dr. Domingo Luciani. Son corps montrait trois blessures à l’arme blanche et des brûlures de premier et second degrés sur plus de 80% de sa surface. Il ne s’en est jamais remis.

Le jeune homme est une des deux victimes brûlées vives par les protestataires lors des manifestations de l’an dernier. L’autre cas s’est produit à Lechería, dans l’état d’Anzoátegui. Des jeunes y avaient monté une barricade et, par l’explosion d’un mortier, ont fait chuter de sa moto Héctor Alejandro Anuel Moreno, de 35 ans et membre présumé d’un colectivo [groupe pro-gouvernemental, NDLR] qui les intimidait. Une fois au sol, ils l’ont brûlé vif.

Le 20 mai 2017, Orlando quitta aux petites heures son domicile de Cúa pour aller travailler. Il portait un jeans et un tee-shirt bordeaux. Avant de partir, il avait dit à sa mère qu’il resterait dormir chez un oncle à Petare Petare Petare est un énorme quartier populaire situé à Sucre, une des cinq municipalités qui composent Caracas. Il se situe à l’Est de la ville et est souvent décrit comme le plus gros barrio d’Amérique latine. Sa population dépasse largement le demi-million. pour ne pas devoir revenir aux Valles del Tuy et éviter ainsi les barricades et blocages de rue qui étaient alors quotidiens à Caracas.

« Mon fils travaillait dans un supermarché à Las Mercedes (Baruta Baruta Caracas est composée de cinq municipalités autonomes : El Hatillo, Sucre, Libertador, Chacao et Baruta. , Caracas). Quand il est sorti du travail, à cause des problèmes de transport provoqués par les guarimbas [barricades, blocages des rues], il a pris un raccourci qui l’a conduit au [centre commercial] CCCT et de là a marché jusqu’à Altamira, où il a vécu la pire tragédie dont peut souffrir un homme.  »

C’était un samedi après-midi. L’opposition, sous le slogan « nous sommes des millions » et après presque 50 jours de protestations, avait convoqué une manifestation à Caracas dont la destination finale était le boulevard Francisco Fajardo. Présent lors de cette concentration, Henrique Capriles, gouverneur de l’état de Miranda à l’époque, invita les manifestants à poursuivre la marche jusqu’au ministère de l’Intérieur, de la Justice et de la Paix pour exiger la fin de la répression au ministre Néstor Reverol. Cet appel fut suivi par certains et ignorés par d’autres.

Un groupe resta aux alentours de la place Altamira, lieu de rassemblement récurrent des jeunes de La Resistencia qui avaient pris l’habitude d’y affronter les forces de l’ordre durant des heures. Des centaines de jeunes étaient remontés parce que la manifestation avait été attaquée à coup de lacrymogènes et de plombs. C’est au sein de la foule que la violence se déclencha. Plusieurs personnes accusèrent un homme d’avoir volé une dame. Ils l’attrapèrent, le déshabillèrent, le frappèrent, le blessèrent et le brûlèrent vif.

Cet homme, c’était Orlando. Sur les vidéos qui ont circulé, on peut constater comment une foule l’entoure et lui assène des coups de poing et de pied alors qu’il est au sol. Quelques instants plus tard, un individu allume un briquet sur son corps qui s’enflamme entièrement. Ceux qui l’ont attrapé s’éloignent. Il court alors plusieurs mètres sans réussir à éteindre le feu.

D’autres vidéos montrent la victime ensanglantée, en train de marcher pour demander de l’aide. Plusieurs jeunes de La Resistencia le protègent contre toute autre agression. A un pâté de maison des faits, une camionnette pick up l’éloigne ensuite des événements.

Couleur politique

Selon sa mère, Orlando était un gamin tranquille, affectueux et attentif à sa famille. En plaisantant, il se disait trop trouillard pour s’attirer des ennuis. Son cas a rapidement pris un tournure politique. Des personnalités du gouvernement de Nicolás Maduro ont réagi en indiquant que les événements s’étaient produits parce que quelqu’un avait accusé la victime d’être chaviste.

« Brûler vif quelqu’un parce qu’il est chaviste est un grave délit, attaquer une personne dans la rue et l’agresser pour ses idées politiques est une des choses les plus horribles commises par la MUD, Julio Borges », condamna Maduro le 21 mai 2017.

Ernesto Villegas, à l’époque ministre de l’Information et la Communication, qualifia l’événement de « meurtre contre des chavistes » et annonça avoir reçu l’ordre direct de Maduro de s’occuper des affaires de violence politique, et du cas d’Orlando en particulier.

Pour Inés, l’agression contre son fils est bien politique. « Mon fils a bien dit qu’il était chaviste et que c’était bien ainsi et c’est seulement pour cette raison et parce qu’il était foncé de peau qu’ils lui ont fait cela  », affirme-t-elle.

Selon la version du Ministère public, dirigé à l’époque par [la rebelle] Luisa Ortega Díaz, Orlando est tombé à Altamira sur un homme avec qui il avait eu auparavant une altercation et qui l’avait blessé à l’arme blanche pour un espace de travail au Parc Miranda. En le revoyant, l’agresseur lui a sauté dessus immédiatement, l’a attaqué à l’arme blanche et a commencé à crier aux manifestants l’entourant qu’« il était en train de voler », pour que la foule l’agresse. On lui infligea à ce moment-là plusieurs blessures à l’arme blanche, quelqu’un l’arrosa d’essence et alluma le feu.

La vague de critiques du gouvernement contre le Ministère public pour l’affaire d’Orlando poussa le substitut 48 Dixon Zerpa à envoyer une communication officielle au directeur de l’hôpital Domingo Luciani, Alexis Parra, pour exiger qu’on aide le jeune homme.

La mère d’Orlando explique que même si elle a reçu beaucoup d’aide de la part du gouvernement, les médecins de l’hôpital n’ont pas pris soin de la victime. « Ils ne lui ont jamais administré de traitement. Durant les quinze jours de son hospitalisation, on n’a nettoyé ses brûlures qu’une seule fois et ce fut la veille de son décès, il sentait déjà mauvais. »

Il existe plusieurs versions sur la cause de la mort d’Orlando. Un médecin de l’hôpital informa Inés qu’avant son décès, ils avaient intubé son fils car il avait eu un AVC. Un autre lui confia par la suite qu’il avait été victime d’un arrêt respiratoire.

« Quand ils m’ont permis de voir le cadavre de mon fils, il n’était pas intubé. Il semblait endormi. Il ressemblait à un monstre et était couvert de sang sur tous le corps  », explique Esparragoza.

Selon le médecin légiste de la morgue de Bello Monte, Orlando est mort d’une infection de la peau.

L’affaire et les responsables

« Je dois me battre comme une lionne avec l’assassinat d’Orlando Le substitut 48 Dixon Zerpa en charge de l’affaire depuis le début n’a rien fait. Je n’ai reçu aucune information sur les agresseurs de mon fils depuis un an  », se plaint Esparragoza.

La mère du jeune homme affirme que le substitut Zerpa « veut laisser passer deux ans pour classer le dossier et qu’il tombe dans l’oubli  ».

A l’époque, Luisa Ortega Luisa Ortega Fidèle du Président Chavez, elle a été désignée à deux reprises (2007 et 2014) à la fonction de Procureure générale de la République. Elle a rompu avec le gouvernement de Nicolas Maduro en 2017 et en est devenue une féroce opposante. Destituée en août 2017 par l’Assemblée nationale constituante, elle a fui le pays avec son époux, l’ex-député chaviste German Ferrer. avait affirmé que les agresseurs d’Orlando avaient été identifiés. Le 20 juin 2017, le SEBIN SEBIN Le Servicio Bolivariano de Inteligencia Nacional (Sebin) est la police politique vénézuélienne. Il a été créé en 2009 pour remplacer la DISIP. [la police politique] perquisitionna un logement appelé Virgen del Valle à Los Palos Grandes, à Chacao. Il était à la recherche d’Enzo Franchini Oliveros, suspecté d’avoir incendié Orlando avec un briquet. Il était en fuite.

Canal 8 VTV

Le Sebin perquisitionne le domicile d’un suspect du le meurtre d’Orlando Figuera en Altamira

https://youtu.be/juvuMfT4pG4

L’appel aux autorités

Inès explique qu’elle a parlé avec le nouveau Procureur général de la République Tarek William Saab Tarek William Saab Actuel Procureur général de la République. Il a été désigné par l’Assemblée nationale constituante en août 2017 en remplacement de la rebelle Luisa Ortega. Cet ancien militant de gauche et de défense des droits humains, connu comme le « poète de la révolution », fut entre autres, sous Chavez ou Maduro député, gouverneur de l’État d’Anzoátegui et Defensor del Pueblo. , désigné par l’Assemblée nationale constituante [en remplacement de Luisa Ortega en août 2017, NDLR] ; avec la ministre de la Femme et de l’Égalité de genre, Blanca Eekhout ; et avec Delcy Rodriguez, présidente de l’ANC et de la Commission de la vérité [elle vient de céder son poste à Diosdado Cabello pour devenir vice-présidente de la République, NDLR] pour demander que l’on remplace le substitut en charge du dossier, mais elle n’a pas encore obtenu de réponse.

Elle est aujourd’hui en dépression et reçoit l’aide de psychologues et de psychiatres. Elle rappelle que le rêve de son fils était de lui acheter une « maison digne », ce qu’elle a obtenu aujourd’hui suite à l’assassinat de son fils. Le gouvernement lui a offert un logement à Los Valles del Tuy et un taxi.

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Yeannaly Fermin

Yeannaly Fermin

Journaliste vénézuélienne. Collabore avec Runrun.es.

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Traduction
  • F.L., pour Barril.info

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