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Cecosesola : la folle utopie de l’autogestion

En plein cœur du Venezuela, dans la ville de Barquisimeto, il existe une entreprise un peu particulière. Depuis 34 ans, la coopérative Cecosesola fonctionne en autogestion totale. Regroupant aujourd’hui plus de 50 organisations communautaires pour un total de 1.200 travailleurs, cette entreprise fonctionne sans aucun échelon hiérarchique. Dans les faits, cela veut dire qu’il n’y a pas de coordinateur, pas de manager et pas de patron. Ou plutôt, si : il y a 1.200 coordinateurs, 1.200 managers et 1.200 patrons.

Aurélie Soetens

1er mars 2018

Ensemble, les travailleurs décident, coordonnent et exécutent toutes leurs activités. D’où leur est venue l’idée de cette folle utopie ? Dans les années 1970, Cecosesola Cecosesola Coopérative cinquantenaire de Barquisimeto (Etat de Lara) regroupant aujourd’hui plus de 50 organisations communautaires pour un total de 1.200 travailleurs. était une coopérative des plus classiques, proposant des services funéraires à ses coopérateurs. Au vu de leur succès, les travailleurs entamèrent un projet d’envergure : offrir un service d’autobus aux populations les plus pauvres, qui habitent dans les quartiers les plus mal desservis de la ville. L ’idée était de vendre les tickets à bas prix et de décider, conjointement avec la population, des itinéraires à suivre. Mais très vite, leur entreprise se buta à de nombreux obstacles. Non seulement les autres entreprises de transport, privées, montrèrent leur mécontentement face à ce nouvel acteur coopératif. Ensuite, sous influence de ces sociétés privées, les autorités communales refusèrent de subsidier l’activité de la coopérative. Influencée par une propagande médiatique négative, l’institution auprès de laquelle ils avaient sollicité un crédit ne leur accorda que 23 % de la somme demandée. Enfin, au sein de la coopérative, un petit groupe de travailleurs sema le chaos en divulguant des informations erronées et en accusant les managers de mauvaise gestion. Au bout de quelques années, ces tensions aboutirent à un scénario catastrophe. Une nuit de 1983, la police s’empara des 128 autobus de la coopérative et arrêta plusieurs dizaines de travailleurs. S’ensuivirent de nombreuses manifestations et une guerre médiatique pour finalement parvenir, 140 jours plus tard, à récupérer la plupart des autobus. Seulement, ceux- ci arrivèrent dans un état déplorable, avec des sièges manquants et des pneus crevés. Que faire ?

Durant ces quelques mois d’inactivité, les travailleurs qui n’avaient pas déserté la coopérative avaient eu le temps de se réunir, souvent, pour discuter de leur projet d’entreprise : quelle entreprise avons-nous envie de construire ? De quoi avons-nous besoin ? Ensemble, ils décidèrent de supprimer l’ensemble des postes hiérarchiques. Ils conclurent également qu’il valait mieux arrêter le service d’autobus. En effet, conduire étant une activité fort solitaire, elle rendait difficile la création de liens entre les travailleurs. Ils décidèrent aussi d’autofinancer leurs nouveaux projets, afin d’éviter de dépendre d’organismes financeurs. Enfin, ils mirent en place un système de rotation des postes de travail, de prise de décision collective, de travail par équipe et de responsabi- lisation des travailleurs.

Jugeant la société vénézuélienne trop égoïste, individualiste et irresponsable, désapprouvant l’unique forme d’entreprise proposée par cette société consumériste, ils s’engagèrent à développer une entreprise en autogestion, où les travailleurs s’impliquent « corps et âme », où ils cocréent des relations de travail basées sur « le respect, la solidarité, l’équité, la critique, la responsabilité, l’engagement, la communication, la transparence et l’honnêteté » [1].

  // Crédit : © Cecosela (Facebook)  //

Idéologique et politique, ce projet « de résistance » à la société telle qu’elle évolue aujourd’hui semble être une utopie réussie.

En effet, qui dit « Cecosesola » dit « grande famille », c’est-à-dire beaucoup de bienveillance, d’entraide et de solidarité, que ce soit au niveau des activités commerciales et sociales de l’entreprise, ou au niveau personnel. Par exemple, si un travailleur doit se rendre à l’hôpital, le collectif va se mobiliser pour l’aider à financer ses soins et pour lui rendre visite régulièrement. Si un travailleur a passé sa vie à travailler pour la coopérative, un fonds spécifique est prévu pour qu’il continue à toucher un certain revenu de pension jusqu’à sa mort. Si certaines entreprises du groupe manquent de main-d’œuvre, des travailleurs d’une autre entité seront envoyés en renfort.

Qui dit « Cecosesola » dit également « apprentissage journalier », que ce soit au niveau des tâches à effectuer ou au niveau humain. Dans la coopérative, les travailleurs ont la possibilité de s’initier à plusieurs métiers, et chaque jour ils apprennent à vivre ensemble, en harmonie et dans le respect.

Qui dit « Cecosesola » dit « accès facile à des biens et services de base ». En effet, via la coopérative, les travailleurs ont accès à des services funéraires, de santé, de crédit, des appareils électroménagers, des biens de première nécessité, des fruits et des légumes frais... Et tout cela à petit prix.

  // Cecosesola (Facebook)  //

Seulement, tout système a ses revers, même les plus belles utopies. En effet, travailler au sein de la coopérative Cecosesola veut dire travailler parfois six jours par semaine, et parfois treize ou quatorze heures par jour. Cela implique également de penser d’abord au collectif, avant de penser à soi-même. Cela implique de toujours donner le meilleur de soi-même et d’aller jusqu’au bout de ses possibilités. Cela implique d’être attentif à tout moment, de prendre les bonnes décisions quand il le faut, de rendre des comptes au collectif, d’organiser efficacement ses tâches et de les réaliser de la meilleure façon.

Chez Cecosesola, « honnêteté », « transparence », « engagement » ne sont pas que des valeurs sur papier, mais bien des valeurs en mouvement, des valeurs presque tangibles : chaque tâche et chaque acte incarnent ces valeurs, les traduisent en pratiques. Ainsi, si cette utopie fonctionne aujourd’hui, c’est grâce au dévouement et à l’effort de ce millier de travailleurs, qui croient dur comme fer à leur projet et qui s’y dédient corps et âme.

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Aurélie Soetens

Aurélie Soetens

Doctorante, Centre d’Economie Sociale (ULiège). Lauréate du Prix Roger Vanthournout (asbl PVT) de l’Economie Sociale en 2016 pour son mémoire « Structures et mécanismes pour une participation durable dans l’entreprise : le cas de Cecosesola ».

[1Statuts de Cecosesola (2002), art. 2

[2Statuts de Cecosesola (2002), art. 2

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