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Comment Trump s’est lancé à l’assaut de Venezuela du Maduro ?

Le soutien à Guaidó s’est construit sous l’impulsion des nouveaux faucons de Washington et de parlementaires anti-castristes, la mobilisation des exilés et le soutien de l’OEA.

Amanda Mars

9 février 2019

Dans la nuit du 21 janvier, la Maison Blanche a appelé le député Mario Diaz-Balart et le sénateur Marco Rubio parce que le président voulait les voir le lendemain avec le vice-président Mike Pence et l’équipe de sécurité pour parler du Venezuela. Diaz-Balart et Rubio, deux républicains de l’aile dure de l’anticastrisme, ont gagné en influence sous Donald Trump et, avec d’autres législateurs, ont poussé le président à accentuer la pression contre le régime de Nicolas Maduro et à l’inscrire sur la liste des pays qui financent le terrorisme, sur laquelle ne se trouvent plus que l’Iran, la Corée du Nord, le Soudan et la Syrie. Quand ils ont quitté la rencontre le mardi 22, les journalistes ont posé des questions. Rubio a esquivé mais il semblait exalté. Le soir, il écrivit sur son compte Twitter : « Demain sera une très bonne (et importante) journée pour la démocratie et l’ordre constitutionnel au Venezuela. »

Le mercredi 23 janvier, Juan Guaidó, opposant de Maduro et président de l’Assemblée nationale vénézuélienne, devait prêter serment comme président par intérim en invoquant l’article 233 de la Constitution. Les États-Unis l’ont reconnu ipso facto, suivis du Canada et d’autres puissances américaines, à l’exception du Mexique et de l’Uruguay. Ils veulent que Maduro parte et que le gouvernement intérimaire convoque des élections. L’administration Trump prévient que dans le cas contraire toutes les options sont sur la table, y compris l’intervention militaire.

Pour comprendre comment un président prônant l’isolationnisme en matière de politique étrangère - il a décidé de retraits militaires contre l’avis du Pentagone lui-même, comme dans le cas de la Syrie - s’implique à ce point dans la crise vénézuélienne il faut revenir sur ce qui s’est passé entre Caracas et Washington ces deux derniers mois, et même au-delà, au cours des deux dernières années.

La Maison Blanche a opéré un virage par rapport au régime chaviste lorsque le républicain est arrivé au pouvoir. Celui-ci s’est accentué avec le remaniement de son gouvernement, quand les modérés ont été écartés et que les faucons ont pris le commandement. Le changement d’équipe coïncide en plus avec l’arrivée des dirigeants conservateurs en Colombie et au Brésil. A cela s’ajoute l’appauvrissement croissant du pays et le mécontentement face à la dérive autoritaire, ce qui a débouché sur une sorte de combinaison parfaite.

Influencé par Mike Pence, ce sujet est rapidement inscrit à l’ordre du jour des questions internationales qui intéressent le plus la Maison Blanche. « Dés la première semaine après son investiture [le 20 janvier 2017], Trump demande un briefing sur le Venezuela, et beaucoup de choses changent », explique Fernando Cutz, conseiller principal du général H. R. McMaster, premier conseiller du président en matière de sécurité nationale, et qui avait également travaillé pour l’administration précédente [celle d’Obama, ndlr].

La feuille de route et l’éventail des sanctions ont été conçues depuis longtemps, à l’époque de Barack Obama, explique M. Cutz, bien qu’elles n’aient pas été appliquées. Avec la détérioration de la situation au Venezuela et l’arrivée de Trump, la pression contre le leader chaviste a commencé. Au printemps de la même année, avec le remaniement gouvernemental à Washington, on est entré dans une nouvelle phase. McMaster est remplacé par John Bolton, un faucon de l’ère W. Bush [2001-2009], qui joua un rôle très important dans l’invasion de l’Irak en 2003, et le modéré Rex Tillerson est écarté et remplacé par Mike Pompeo. « Ce changement est fondamental dans notre histoire », note Cutz.

Victoire de la ligne dure

Le député Diaz-Balart est d’accord. « La bureaucratie du Département d’État freinait l’administration Trump . L’arrivée de Pompeo, grand connaisseur de l’hémisphère sud en tant que directeur de la CIA, a été un changement fondamental », affirme-t-il. "Il y a aussi la vision de Bolton, qui a amené avec lui Mauricio Claver-Carone, ajoute Díaz-Balart, membre d’une famille importante d’exilés cubains et neveu de la première épouse de Fidel Castro.

Une équipe particulièrement disposée à s’impliquer au Venezuela entoure donc Trump et entre en phase avec une opposition vénézuélienne qui a commencé à s’unir et qui, de plus, entrevoit une voie constitutionnelle pour expulser Maduro.

Claver-Carone, un anticastriste radical, est considéré par la plupart des sources comme l’un des grands défenseurs de la ligne dure contre Maduro ces derniers temps. « Les astres se sont alignés, la Maison Blanche s’est rendue compte qu’il y avait peu de chances qu’une telle opportunité se répète », confie une source au courant des conversations.

Le 10 janvier, Maduro a commencé un nouveau mandat. Le leader chaviste devait prêter serment devant l’Assemblée nationale, majoritairement d’opposition et qui est considérée en situation d’outrage. Maduro ne l’a pas fait [il a prêté serment devant la Cour suprême et l’Assemblée constituante, ndlr]. L’Assemblée nationale, en tout cas, ne le reconnaît pas parce que l’élection du 20 mai 2018, qu’elle a boycottée [majoritairement, ndlr] et qui a connu un fort taux d’abstention, est considérée comme frauduleuse et n’est pas reconnue par une grande partie de la communauté internationale [essentiellement les Etats-Unis, l’UE et les pays du groupe de Lima Groupe de Lima Groupe fondé en août 2017, pour faire un suivi et trouver une sortie à la crise vénézuélienne. En font partie l’Argentine, le Brésil, le Canada, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Guatemala, la Guyane, le Honduras, le Mexique, le Panama, le Paraguay, le Pérou et Sainte-Lucie. , ndlr]. L’opposition affirme par conséquent qu’il y a vacance de la présidence depuis ce jour et que, sur base de l’article 233 de la Constitution, Juan Guaidó [en tant que président de l’Assemblée nationale, ndlr] devient automatiquement président intérimaire.
 
En décembre, Juan Guaidó s’est discrètement rendu à Washington pour rencontrer plusieurs personnes. Le 14, il s’est réuni avec Luis Almagro Luis Almagro , secrétaire général de l’Organisation des États américains (OEA Organisation des Etats américains
OEA
L’Organisation des Etats américains (OEA) a été créée le 30 avril 1948 par la charte de Bogotá. Ses buts : parvenir à un « ordre de paix et de justice, maintenir la solidarité entre ses membres, renforcer leur collaboration et défendre leur souveraineté, leur intégrité territoriale et leur indépendance  »...
) et ils ont fait un tour de la situation, notamment la question constitutionnelle, comme l’organisation l’a confirmé. Peu après, Guaidó s’est rendu à Bogotá pour participer à la réunion du Groupe de Lima, formé par 14 pays américains en 2017 pour faire face à la crise vénézuélienne.
 
Ce sommet du 4 janvier a été fondamental pour les États-Unis. Au total, 13 pays ont refusé dans un document de reconnaître le gouvernement de Maduro, ce qui laissait entendre que le bloc américain était disposé à soutenir Guaidó malgré l’abstention retentissante du Mexique.
 

L’aval du Canada

 
Deuxième acte. L’entrée en scène de la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland - c’est à dire du Canada du jeune et progressiste Justin Trudeau- qui a fini par produire ce qu’aux États-Unis on appelle souvent un momentum, un élan. L’impulsion finale, selon différentes sources. « Le Canada a assimilé le principe de l’ingérence humanitaire et a un historique lié à la défense des droits humains », affirme Antonio Ledezma, ancien maire de Caracas exilé en Espagne. Ottawa est considéré comme une sorte d’appui moral dans l’offensive contre Maduro.
 
Les conversations se sont intensifiées par la suite. Carlos Vecchio, un opposant vénézuélien exilé aux États-Unis, et Julio Borges, ancien président de l’Assemblée nationale réfugié en Colombie, y ont joué un rôle important. Le 21, Gustavo Tarre reçoit à son domicile à Washington D.C. un appel de Guaidó lui proposant d’être le nouveau représentant spécial à l’OEA. « Je savais que c’était sérieux, je suis professeur de droit constitutionnel, le président de la République m’appelait et je lui ai dit que j’étais partant évidemment  », explique Tarre. À ce moment-là, admet-il, « il était très facile de supposer » que des pays importants comme les États-Unis allaient reconnaître Guaidó, « et une partie du travail consistait à faire en sorte que cela arrive ». Le lendemain, le 22, l’Assemblée nationale désigna Tarre. A la Maison Blanche, la décision venait d’être prise.
 
Parallèlement à la réunion de Diaz-Balart et de Rubio, le Wall Street Journal et le Washington Post citent également une dernière discussion importante au Conseil de sécurité nationale, avec entre autres Pompeo et le secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin, et un appel du vice-président Pence à Guaidó tard dans la nuit pour l’assurer du soutien américain.
 
« Tout cela ne s’est pas produit soudainement, insiste le député Diaz-Balart. »Cette administration est disposée à faire pression depuis le début et nous a ouvert ses portes au plus haut niveau, à moi et au sénateur Rubio. Nous avons eu beaucoup de réunions depuis deux ans", confie-il.

De « l’axe du mal » à la « troïka de la tyrannie »

 
Le 15 février 2017, alors qu’il n’était à la Maison Blanche que depuis un mois, Trump a reçu, en compagnie de Pence et de Rubio, Lilian Tintori, l’épouse du leader d’opposition Leopoldo López, en résidence surveillée et du même parti que Guaidó (Voluntad Popular). Immédiatement après, il a exigé la libération de López sur Tweeter, et a commencé à donner le ton. En août, depuis son terrain de golf de Bedminster, il a pour la première fois évoqué la menace militaire : « Je ne vais pas exclure l’option militaire, c’est notre voisin et nous avons des troupes dans le monde entier. Le Venezuela n’est pas loin, et les gens qui y vivent souffrent et meurent ». Et le « toutes les options sont sur la table » est devenu un mantra qui se répète sans cesse de nos jours, avec le regain de tension. 

L’offensive contre Maduro a des implications plus larges qu’il n’y paraît. En inventant une expression qui rappelle cet « axe du mal » de l’administration de George W. Bush (formé par l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord), le Conseiller à la sécurité nationale John Bolton a parlé en novembre dernier d’une « troïka de la tyrannie » en Amérique latine. « Cette troïka de la tyrannie, ce triangle de terreur qui va de La Havane à Caracas en passant par Managua, est la cause d’immenses souffrances humaines, la cause d’une grande instabilité régionale et la genèse d’un terrible berceau du communisme », a-t-il dit. Les Etats-Unis, a-t-il poursuivi, veulent voir « chaque angle de ce triangle tomber. La troïka va s’effondrer. »

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Amanda Mars

Amanda Mars

Correspondante de El País (Espagne) aux États-Unis.

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Traduction
  • F.L., Barril.info.

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