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Un résultat multifonctionnel. Le débat post-électoral au Venezuela

Le résultat de l’élection au Venezuela est multifonctionnel : il convient à tous les concurrents. Même si on s’y attendait, il a pourtant surpris dans la mesure où il donne lieu à des interprétations très différentes.

Ociel Alí Lopez

26 mai 2018

Sur base du même résultat, on peut mettre en avant que Maduro a été réélu avec 68% des votes, mais on peut également arguer que l’abstention était supérieure à 50% – alors qu’elle dépassait à peine les 20% lors des cinq dernières élections présidentielles – ou encore que le candidat de l’opposition Henri Falcon, qui n’a recueilli que 21% des suffrages, ne reconnaît pas le résultat et continuera à jouer un rôle dirigeant au sein de l’opposition électorale. Ce sont donc des résultats qui semblent plaire à tout le monde.

Le regard de la chaîne gouvernementale Telesur sur la score de N. Maduro

 La première interprétation, qui souligne le large avantage électoral de Maduro – qui a dépassé son adversaire de plus de 45% – convient parfaitement à ce dernier, puisqu’elle lui procure un nouveau succès, lui permet de conserver le pouvoir et de revendiquer sa légitimité : « Il y a eu des élections et je les ai gagnées avec 68% des voix  ». L’abstention n’a pas de fondements juridiques, elle ne constitue qu’une catégorie analytique. Le manque de reconnaissance aux niveaux national et international fait partie de la vie quotidienne du gouvernement, il n’y a là rien d’exceptionnel et cela n’est pas susceptible de le décontenancer outre mesure.

Le Regard du média vénézuélien « d'opposition » RunRun.es sur l'élection

La deuxième lecture, qui se focalise sur les 54% d’abstentions, est favorable à l’opposition radicale [qui appelait au boycott]. Ce taux d’abstention, si élevé pour une présidentielle, profitera particulièrement à ses alliés internationaux, qui, même s’ils ne sont pas influencés uniquement par ce résultat, augmenteront la pression pour la mise en œuvre d’un plan d’intervention, un embargo ou un blocus contre le Venezuela.

La troisième lecture met en évidence les résultats d’Henri Falcon, qui a obtenu 21% des suffrages. Le candidat de l’opposition ne reconnaît pas le résultat, mais même avec un pourcentage de votes aussi maigre, il pourra survivre en tant que leader de l’opposition électorale.

On peut donc conclure que le score convient aux trois principaux acteurs de la compétition, ce qui place le Conseil électoral national (CNE Conseil national électoral
Consejo Nacional Electoral
CNE
Le Conseil national électoral est un pouvoir public autonome. C’est l’institution chargée de garantir et superviser le déroulement de tous les processus électoraux.
) dans une bonne position.

La performance de la machinerie gouvernementale est celle attendue. De manière générale, elle est à la fois limitée et suffisante. Le pouvoir a réussi à obtenir le nombre de voix nécessaires pour gagner dans une situation distincte des autres campagnes présidentielles. Il a obtenu 6,2 millions de voix, alors que l’opposition en avait raflé 7,7 aux élections législatives de 2015. Dans un scénario identique et si elle était restée unie comme elle l’a été lors de toutes les élections présidentielles précédentes, l’opposition n’aurait pas pu perdre. Mais ce qui est une tragédie pour Henri Falcón, ne l’est pas pour l’opposition radicale, qui a décidé de ne pas légitimer le cadre institutionnel actuel [les conditions électorales] et de chercher d’autres voies.

L’abstentionnisme comme politique

Pour comprendre les résultats électoraux de ce 20 mai 2018, il faut tenir compte des événements qui ont conduit l’opposition [dans sa majorité] à se placer en dehors du jeu électoral et à opter pour une politique abstentionniste.

Ce 20 mai, les bureaux de vote des quartiers et municipalités qui penchent historiquement en faveur de l’opposition sont restés vides. Comme prévu, le noyau dur de l’opposition n’a pas voté. Quant aux secteurs populaires, leur participation fut plus élevée sous l’impulsion de la machine électorale du parti au pouvoir, le PSUV PSUV
Parti socialiste unifié du Venezuela
Le Parti socialiste unifié du Venezuela est le parti politique fondé en 2006 par Hugo Chavez pour remplacer le Mouvement Cinquième République.
.

Pour comprendre pourquoi l’opposition n’a pas participé, il faut analyser ce qui s’est passé depuis qu’elle a remporté les élections législatives de 2015 et opté pour une voie surestimant ce résultat électoral.

Au début de 2016, dans le feu d’une victoire sans précédent face au chavisme Chavisme Le terme « chavisme »est utilisé pour décrire le(s) courant(s) politiques revendiquant l’héritage de Hugo Chavez, décédé en 2013.  [1], l’opposition a montré son intention d’en découdre. Le président de l’époque de l’Assemblée nationale, Henry Ramos Allup (AD), a déclaré vouloir « sortir Maduro en moins de 6 mois ». Cette posture a déclenché l’alarme au sein du gouvernement qui a commencé à bloquer les initiatives législatives.

L’opposition a préféré appuyer sur l’accélérateur. Le 9 janvier 2017, la direction de l’Assemblée nationale a déclaré « l’abandon de poste  » du président de la République pour « manquements à ses devoirs  ». [2]

La Cour suprême avait déclaré l’Assemblée nationale en « situation d’outrage » [3], point de départ d’une bataille institutionnelle qui conduisit à l’explosion du deuxième trimestre 2017, avec des violences de rue – les « guarimbas » – et des appels à manifester de la part de la direction politique de l’opposition. Henrique Capriles, alors principal leader de l’opposition, a été condamné début 2017 à l’inéligibilité pour 15 ans par la Contraloria General de la Republica. [4] Cette sanction l’a contraint à se tenir à l’écart de la bataille politico-électorale et l’a poussé à rejoindre les acteurs qui promouvaient les manifestations de rue. Voilà la situation à laquelle a abouti la stratégie victorieuse en 2015 de la Mesa de Unidad Democrática (MUD).

Maduro reloaded

Après les élections législatives de 2015, la crise économique s’est rapidement aggravée et des déséquilibres institutionnels ont fait paraître le pouvoir comme très affaibli. Il semblait sur le point de tomber.

Cependant, Maduro a mis en place une stratégie en alliance avec l’armée. Le modèle institutionnel construit sous le gouvernement de Chavez a été renforcé. Le gouvernement et les militaires ont serré les rangs et ont fait la sourde oreille face aux déclarations de l’opposition et au haussement de ton de ses alliés internationaux.

La réponse conçue par Maduro au soulèvement du printemps 2017 fut la création de l’Assemblée nationale constituante (ANC). C’est avec ce stratagème qu’il a réussi à ébranler la MUD, à tel point qu’elle n’a pas été en mesure de parler d’une seule voix face à la convocation de l’élection des gouverneurs d’octobre 2017 ni à celle des maires en décembre 2017 ni, bien sûr, à la présidentielle de mai 2018.

En 2017, l’ANC a invalidé la victoire électorale au poste de gouverneur de l’état de Zulia de Juan Carlos Guanipa (Primero Justicia) parce que celui-ci, contrairement aux quatre autres gouverneurs de l’opposition, a refusé de prêter serment devant elle [l’opposition considère cet organe comme illégitime, NDLR]. Les différentes tendances de l’opposition ont proposé des réponses différentes et annoncé des plans d’action divergents qui ont dissous ses chances de victoire électorale.

Même si Maduro peut sembler affaibli à cause du fort taux d’abstention, le résultat électoral semble suffisant pour mener à bien ses projets. Il y a trois jours, la BBC a publié un article au titre évocateur : « Maduro s’est révélé être un politicien plus astucieux que beaucoup ne le pensaient ». Beaucoup d’acteurs dans le monde vont certainement comprendre tardivement que la situation au Venezuela est plus complexe que les informations diffusées contre Maduro et sur la situation au Venezuela. Ou ils comprendront au moins qu’il y a des facteurs de pouvoir à prendre en compte tels que l’opposition et ses processus internes et l’hégémonie chaviste au sein des forces armées.

Compte tenu du taux d’abstention élevé lors des élections, l’opposition radicale a davantage de raisons pour espérer un « jour J », similaire à l’opération Juste Cause au Panama en 1989. En attendant, le gouvernement a atteint suite à cette élection un niveau de consolidation qui est proche des processus de « perpétuation intemporelle », comme à Cuba et au Mexique. Dans ces deux cas, les partis au pouvoir ont imposé une hégémonie totale : à Cuba depuis 1959, et dans le cas du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI) du Mexique depuis 1929, avec une brève interruption de 4 ans.

La situation au Venezuela est complexe. Les positions concurrentes sont nombreuses. Et c’est devenu évident ce 20 mai.

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Ociel Alí Lopez

Ociel Alí Lopez

Sociologue, politologue et professeur de l’Université centrale du Venezuela (UCV). A obtenu le prix de littérature pour son livre : Dale más Gasolina : chavismo, sifrinismo y burocracia (2015) et le prix international de Clacso/Asdi pour jeune chercheur (2004).

[1[NDLR] Le 6 décembre 2016, l’opposition a remporté les élections législatives. Avec 56,2% des votes, elle a obtenu 2/3 des sièges à l’Assemblée nationale : 112 élus sur 167. Grâce à cette majorité qualifiée, l’opposition auraient dû disposer du pouvoir de nommer les dirigeants des pouvoirs publics (Cour suprême, Conseil national électoral, etc.), d’adopter des lois organiques sans négocier avec le gouvernement ou encore de réformer la Constitution. Mais la décision de la Salle électorale de la cour suprême d’annuler l’élection de quatre députés pour de présumées fraudes l’a privée de cette majorité qualifiée et a déclenché le conflit interinstitutionnel.

[2[NDLR] Précisons toutefois qu’entre son entrée en fonction en janvier 2016 et cette déclaration d’« abandon de poste  », le pouvoir a tout fait pour retarder l’organisation d’un référendum révocatoire du mandat présidentiel avant de l’annuler (octobre 2016) pour de supposées fraude dans la collecte de signatures.

[3[NDLR] Depuis juillet 2016, la Cour suprême a déclaré l’Assemblée nationale en situation d’outrage pour avoir intégré en son sein trois députés d’opposition mais dont l’élection a été contestée pour de supposées fraudes par une candidate oficialista perdante. L’affaire qui prive cet état de sa représentation au Parlement n’a toujours pas été résolue sur le fond.

[4- [NDLR] H. Capriles a été condamné à une amende et privé de ses droits politiques pour quinze ans, sans qu’aucun procès n’ai eu lieu, ce que nombre de juristes considèrent comme anticonstitutionnel. Il a été sanctionné pour la non présentation du projet de loi budgétaire 2013 devant le conseil législatif de son Etat, ne pas avoir demandé l’autorisation pour recevoir des dons des ambassades de Pologne et de Grande-Bretagne pour des oeuvres sociales (réhabilitation d’un terrain de sport et programme scolaire) et avoir omis de faire un appel d’offres.

[5[NDLR] Le 6 décembre 2016, l’opposition a remporté les élections législatives. Avec 56,2% des votes, elle a obtenu 2/3 des sièges à l’Assemblée nationale : 112 élus sur 167. Grâce à cette majorité qualifiée, l’opposition auraient dû disposer du pouvoir de nommer les dirigeants des pouvoirs publics (Cour suprême, Conseil national électoral, etc.), d’adopter des lois organiques sans négocier avec le gouvernement ou encore de réformer la Constitution. Mais la décision de la Salle électorale de la cour suprême d’annuler l’élection de quatre députés pour de présumées fraudes l’a privée de cette majorité qualifiée et a déclenché le conflit interinstitutionnel.

[6[NDLR] Précisons toutefois qu’entre son entrée en fonction en janvier 2016 et cette déclaration d’« abandon de poste  », le pouvoir a tout fait pour retarder l’organisation d’un référendum révocatoire du mandat présidentiel avant de l’annuler (octobre 2016) pour de supposées fraude dans la collecte de signatures.

[7[NDLR] Depuis juillet 2016, la Cour suprême a déclaré l’Assemblée nationale en situation d’outrage pour avoir intégré en son sein trois députés d’opposition mais dont l’élection a été contestée pour de supposées fraudes par une candidate oficialista perdante. L’affaire qui prive cet état de sa représentation au Parlement n’a toujours pas été résolue sur le fond.

[8- [NDLR] H. Capriles a été condamné à une amende et privé de ses droits politiques pour quinze ans, sans qu’aucun procès n’ai eu lieu, ce que nombre de juristes considèrent comme anticonstitutionnel. Il a été sanctionné pour la non présentation du projet de loi budgétaire 2013 devant le conseil législatif de son Etat, ne pas avoir demandé l’autorisation pour recevoir des dons des ambassades de Pologne et de Grande-Bretagne pour des oeuvres sociales (réhabilitation d’un terrain de sport et programme scolaire) et avoir omis de faire un appel d’offres.

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  • Revue A l’Encontre. Traduction révisée par Barril.info.

Sources

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