×

Fausses analogies sur la crise vénézuélienne

Rafael Rojas

8 février 2019

La crise du Venezuela, comme celle de Cuba depuis des décennies, est le genre de conflit qui plaît aux visions manichéennes du monde contemporain.

Ceux qui imaginent la réalité comme une bande dessinée dans laquelle les super-héros du bien et du mal s’affrontent ne cachent plus leur bonheur. La question vénézuélienne leur permet de simplifier au maximum et de soutenir enfin l’alternative fatale : vous êtes avec Maduro ou avec Trump, avec la Révolution ou avec l’Empire, avec « le coup d’État » ou avec « la dignité ».

L’analogie est une formule qui convient bien au manichéisme, selon Armando Chaguaceda. Par exemple, « imaginez Bernie Sanders se proclamant président et recevant un soutien financier de la Russie et de la Chine ». L’analogie est fausse parce qu’elle tente de décrire comme hyperbolique une situation qui ne l’est pas : la Chine et la Russie financent depuis des années des médias, des organisations et des groupes de la société civile aux États-Unis, favorables à leurs intérêts.

Ou mieux : « imaginez si en 2006 Fidel Castro et Hugo Chávez avaient reconnu Andrés Manuel López Obrador [actuel président du Mexique, ndlr] quand il s’est proclamé président légitime [il a contesté les résultats électoraux, ndlr] ». L’analogie est également fausse parce qu’elle efface délibérément les antécédents du conflit vénézuélien : le président de l’Assemblée nationale Juan Guaidó s’est proclamé président intérimaire parce que le pouvoir législatif légitime, élu en 2015 par une large majorité, ne reconnaît ni l’Assemblée constituante -élue en 2017 selon un méthode peu en phase avec la Constitution chaviste de 1999- ni la réélection de Maduro en mai 2018.

Les récits manichéens du conflit vénézuélien partagent une déformation de l’histoire de la crise. Pour certains, c’est la même tentative perpétuelle de l’impérialisme de renverser la Révolution cubaine et la Révolution bolivarienne, comme si les relations entre les États-Unis et Cuba n’avaient pas été rétablies il y a cinq ans ou comme si, sous Hugo Chávez, il y avait eu un effondrement économique et social comme celui que connaît ce pays sud-américain actuellement. Pour d’autres, l’illégitimité de Maduro est idéologique et non juridique : c’est un tyran qui doit être renversé parce qu’il est « socialiste » et allié aux Cubains.

Le manichéisme foisonne dans la sphère publique et sur les réseaux sociaux. Malheureusement, dans cette effervescence, une récapitulation complète du phénomène est mal vue, à commencer par les véritables origines du différend qui remontent aux mobilisations contre la première élection de Maduro, à la répression documentée de l’époque et à la mise hors-jeu officielle de l’Assemblée nationale par la suite.

Réduire ce qui est arrivé à ce qui s’est passé le 23 janvier [date de ladite auto-proclamation de Guaido, ndlr] ou aux sanctions de Washington, comme le font la Russie et la Chine au Conseil de sécurité de l’ONU, est la chose la plus facile et la plus dangereuse car elle permet de présenter Guaidó et ceux qui le soutiennent comme des marionnettes ou « clowns », terme utilisé par le chroniqueur d’un journal de gauche connu. Appeler au « dialogue », à la « médiation » et à la « paix », après cette caricature de l’opposition vénézuélienne, est hypocrite.

partagez

Rafael Rojas

Rafael Rojas

Historien, essayiste et expert en relations internationales. Professeur au CIDE. Cubain, résidant au Mexique.

Tags
Article source
Traduction
  • F.L., Barril.info

Source

Lire aussi

Le monde divisé par le Venezuela

Le monde divisé par le Venezuela

Ceux qui façonnent leur vision du monde à partir de Telesur, Granma et d’autres médias de la gauche autoritaire latino-américaine sont convaincus que ce qui s’est passé ces dernières semaines est que Donald Trump a décidé d’envahir le Venezuela pour...


Inscrivez-vous à la Newsletter

2019 © Tous droits réservés.