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La Miss, le pétrolier et la crise vénézuélienne

Le nom de Pilín Leon ne vous dit probablement rien. Ce n’est pas le cas pour bon nombre de Vénézuéliens. Pilín Leon est à la fois une reine de beauté et un pétrolier. Tous les deux ont par le passé symbolisé les deux industries qui ont fait la réputation du Venezuela à l’étranger et qui sont aujourd’hui en piteux état, à l’image du pays.

Frédéric Lévêque

3 décembre 2018
Pilín Leon, Miss Monde 1981

Pilín Leon, Carmen Josefina León Crespo de son vrai nom, est d’abord une reine de beauté. En 1980, elle remporte le titre de Miss Aragua, l’un des 23 états du Venezuela. L’année suivante, elle participe au concours de Miss Venezuela et obtient le titre de première dauphine, ce qui lui donne accès au concours de Miss Monde qu’elle remporte. Dans la foule qui l’acclame à son retour à Maracay, la capitale de l’état d’Aragua, un jeune militaire encore inconnu en 1981 lui offre un bouquet de fleurs. Il se nomme Hugo Chávez.

Pilín Leon, c’est aussi le nom d’un pétrolier, propriété de PDVSA PDVSA
Petróleos de Venezuela
Petróleos de Venezuela SA est la compagnie nationale publique de pétrole du Venezuela.
, la compagnie nationale de pétrole. Au Venezuela, il était de coutume de baptiser des navires-citernes du nom de reines de beauté avant que Hugo Chávez ne leur préfère des personnages historiques de l’entourage du Libertador Simon Bolívar.

 

En décembre 2002, le conflit politique qui déchire encore aujourd’hui le pays est à son apogée. Huit mois après un coup d’État mis en échec, l’opposition tente une nouvelle fois de se débarrasser du gouvernement de Hugo Chávez en déclenchant une grève générale qui s’apparente plus à un lock-out. PDVSA est l’épicentre du conflit. Le gouvernement veut soumettre une entreprise publique où cadres et dirigeants n’entendent pas laisser à la « révolution » la direction de la pourvoyeuse de pétrodollars du pays. Le blocage de l’entreprise est un succès grâce au sabotage de son système informatique. La production s’effondre et l’essence vient à manquer.

 

La Lac Maracaibo  // Wikimedia  //

Le 4 décembre, dans l’ouest du pays, dans le chenal maritime du lac de Maracaibo, le plus grand lac du continent, un capitaine rejoint la contestation en jetant l’ancre du Pilín León, bloquant ainsi la circulation maritime. Il « retient en otage » 44 millions de litres d’essence et de diesel et devient un symbole de désobéissance au pouvoir. 17 jours plus tard, alors que cette action fait la une de la presse, une équipe de marins, certains sont pensionnés, et de militaires reprennent le commandement du navire. Il leur faudra deux jours pour libérer la précieuse cargaison, du matériel et des générateurs ayant été endommagés.

En tant que Comandante en chef, Hugo Chávez est présent sur le « champs de bataille » et salue d’un « gooooool » l’abordage victorieux du navire. Cette reprise en main très médiatique fait désormais partie des grands faits d’armes de la révolution et marque le début de la contre-offensive du gouvernement dans un affrontement qui dura deux mois et coûta, selon certaines estimations, 20 milliards de dollars au pays. Le président proclamera le 21 décembre comme le jour de la victoire pétrolière.

 

Ministère du Pétrole du Venezuela

Le « Sauvetage » du pétrolier Pilín Leon

https://youtu.be/WMwRODNCINY

A l’époque de ces évènements, Pilín Leon, la Miss, est à Londres pour participer au jury du concours Miss Monde. Contactée par des journalistes, elle dit tout le mal qu’elle pense de Chávez. Est-ce pour cette raison que le Comandante rebaptisa le pétrolier du nom de Negra Matea, la nounou et infirmière du Libertador Simon Bolivar Simon Bolivar Simon Bolivar (1783-1830), général et homme politique vénézuélien, patriote, leader des guerres d’indépendance des colonies espagnoles d’Amérique du Sud.

Il restera célèbre dans l’histoire pour avoir, le premier, tenté d’unifier les pays d’Amérique latine afin d’en faire une seule et même nation. Après de longues luttes contre la domination espagnole, il réussit à libérer le Venezuela, la Colombie, l’Equateur, le Pérou et la Bolivie de la domination espagnole. Fort de ses victoires, il crée la République de la Grande Colombie (englobant tous ces états) et en devient président. Même avec son succès militaire et la tenue du premier congrès panaméricains à Panama, El Libertador (titre qu’il reçut lors de la libération de Caracas) ne réussira pas à maintenir l’unité de ces pays.
Simon Bolivar étant considéré comme un véritable héros, son nom se trouve rattaché à bien des lieux dans toute l’Amérique latine. Plusieurs courants politiques s’en revendiquent.
 ? Peut-être. Ou peut-être pas puisque une bonne partie de la flotte fut rebaptisée.

 

L'ex-Miss Monde, symbole de l'exode vénézuélien à Baranquilla, titre un journal colombien

Seize ans ont passé. La victoire pétrolière est un lointain souvenir. Pilín Leon, la Miss, est parti vivre en Colombie pour des raisons économiques. Elle y dirige son entreprise d’organisation d’événements et prend parfois la plume dans la presse locale ou sur son blog. Quant au Pilín Leon, le bateau icône de la révolution , il est à l’image de l’industrie pétrolière : en rade depuis presque 20 mois dans un port portugais de la province de Setubal. Sa réparation devait durer deux mois mais PDVSA n’a pas payé une facture que cette immobilisation ne cesse d’alourdir. Quant aux marins, l’entreprise censée veiller à leur bien-être est aux abonnés absents parce que sa facture non plus n’aurait pas été payée. Ils survivent comme nombre de Vénézuéliens : de la débrouille et de la solidarité.

Endettée, PDVSA est au fond du trou. Les sanctions de l’administration Trump l’empêchent de se refinancer et ses créanciers menacent de s’emparer de ses lucratives raffineries sur le territoire des États-Unis. Délabrée, elle ne produit plus qu’une petite moitié de ce qu’elle extrayait à l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir. Chinois et Russes font pression pour recevoir les barils promis quand ils ont ouvert leur portefeuille. Sans-le-sou pour entretenir ses installations, les fuites et pollutions se multiplient. Quant à ses travailleurs, ils sont des milliers à avoir quitté un emploi dont le salaire est pulvérisé par l’hyperinflation Hyperinflation Le phénomène de l’hyperinflation correspond à une inflation excessivement élevée et incontrôlable. On parle réellement d’hyperinflation lorsque les prix augmentent de plus de 50% par mois. Les pays y étant confrontés sont généralement conduits à une crise monétaire et économique. .

En 2002, l’opposition avait réussi à immobiliser la moitié de la flotte de PDVSA pour déstabiliser le gouvernement. Aujourd’hui, sur les 15 navires de PDVSA, 7 sont hors-service et des 8 qui naviguent encore, 4 fonctionnent à moitié.

Le Negra Matea, ex-Pilín Leon, immobilisé au Portugal  // Source : Sebastiana Sin Secretos  //

 

 
PDVSA est au fond du trou et Miss Venezuela ne va pas beaucoup mieux. Les reines de beauté n’échappent pas à la réalité vénézuélienne. En 2014, Mónica Spear, l’actrice et lauréate du concours 2004, a été assassinée avec son ex-mari sur une route de campagne ; un crime odieux qui a mis un visage sur la violence et l’insécurité dont souffrent les Vénézuéliens au quotidien. Une autre Miss, la gagnante du concours 2007, a aussi fait parler d’elle mais pour une toute autre affaire. Elle serait impliquée dans un des multiples scandales de corruption et de détournement de fonds qui secoue l’entreprise pétrolière. Et il y a quelques mois, c’est l’Organisation Miss Venezuela elle-même qui a été ébranlée : sur les réseaux sociaux, d’anciennes participantes en ont accusé d’autres d’être des enfuchadas : grâce à leur proximité avec des cercles du pouvoir, certaines auraient bénéficié de passe-droits et se seraient enrichies.

 

Sthefany Gutiérrez, Miss Venezuela 2017

La couronne a décidément perdu de sa superbe à l’instar de la grand-messe annuelle. Certes, la chirurgie plastique, les dents blanchies, les sourires forcés, les brushing et les portraits photoshoppés n’ont pas disparu mais l’évènement n’est plus que l’ombre de lui-même. Dans le passé, l’élection de Miss Venezuela était au pays caribéen ce que le Superbowl est aux États-Unis : un grand show regardé sur tout le continent, attirant vedettes internationales et grosses recettes publicitaires. Il se déroulait au Poliedro, une salle de spectacle de Caracas qui peut accueillir jusqu’à 20 000 personnes. En 2017, c’est dans un studio de télévision de 300 places que le concours était organisé, sans le faste d’antan ni stars internationales.

L’édition 2018 du concours aura lieu ce 12 décembre dans le même studio de télévision. Ce sera toujours retransmis sur Venevisión , la chaîne du groupe Cisneros, mais sans le démissionnaire Omel Souza. Celui qu’on appelle le « Tsar de la beauté » a régné avec succès - 7 Miss Univers, 6 Miss Monde, 6 Miss International et 2 Miss Terre - mais d’une main de fer sur cette industrie durant 40 ans, imposant des critères de beauté à une société friande de ce type d’événement. Les Vénézuéliens seront certainement encore nombreux devant leur poste à assister à ces quelques futilités à moins qu’un énième black out ne vienne pas encore gâcher la soirée.

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Frédéric Lévêque

Frédéric Lévêque

Belge. Master en sciences politiques à l'Université libre de Bruxelles. Coordinateur de RISAL (http://risal.collectifs.net) de 2003 à 2009. Fondateur et coordinateur de Barril.info.

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