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Instituts de décolonisation, décoloniaux et colonialisme interne

La pensée coloniale est-elle soluble dans l’État vénézuélien ?

En octobre dernier s’est tenu à la Bibliothèque nationale du Venezuela un colloque ayant pour thème« la IIIe école de la pensée décoloniale critique : processus étatiques et constitutifs ». Profitant de la présence d’intellectuels et de militants décoloniaux venus de différents pays, Nicolas Maduro a reçu les différents participants au Palais présidentiel pour inaugurer le nouvel « Institut de la pensée décoloniale ». Le responsable de cet Institut, désigné par le président, sera le ministre de la Culture Ernesto Villegas « afin de donner cohérence, articulation et pouvoir avancer dans l’ensemble de ce processus pour consolider une indépendance absolue du pays ». Emiliano Teran Mantovani, que l’on aime bien sur barril.info, réagit à cette initiative.

Emiliano Terán Mantovani

20 novembre 2018

Après la création du ministère de l’exploitation minière écologique, le gouvernement-des-oxymores a annoncé la création d’un « Institut national de la décolonisation du Venezuela ».

Il a annoncé que nous allons vers la « décolonisation définitive et intégrale » du Vénézuela, un objectif qui aurait pu paraître plausible si nous n’étions pas en réalité dans un contexte de brutale recolonisation du pays au sein duquel, pour couronner le tout, l’exercice de la violence joue un rôle toujours plus déterminant.

Pour dire vrai, si nous voulions réellement commencer une « décolonisation intégrale et définitive » du pays , nous devrions doter l’Institut national de décolonisation des compétences politiques pour notamment :

Par ailleurs tout cela doit se faire sans cesser de s’opposer fermement à l’interventionnisme agressif des États-Unis. Ces demandes sont incontournables, car elles répondent à des principes essentiels pour lesquels tant de peuples indigènes du Sud se battent depuis des décennies. Il n’y a d’autre manière d’impulser un processus de décolonisation que de respecter ces principes.

On ne peut être « décolonial » en exonérant le colonialisme intérieur

Assumer la critique décoloniale n’est pas chose facile en réalité, parce qu’il ne s’agit pas uniquement de constructions épistémologiques, d’écoles de pensées, de modèles de connaissance. Comme l’a expliqué Frantz Fanon, le colonialisme est un fait violent à différents niveaux, il concerne tant les sanctions économiques d’un Donald Trump que l’Arc minier de l’Orénoque.

Rencontre des intellectuels à l'occasion de la création de l'Institut de la décolonisation. A gauche, le ministre de la Culture E. Villegas, futur président de cet institut  // © AlbaCiudad  //

On ne peut être « décolonial » en ignorant le colonialisme interne. Résister à l’empire criminel états-unien ne donne pas carte blanche aux réformes néolibérales vénézuéliennes, à l’état d’urgence permanent et à la militarisation de la vie, à l’extension de la dévastatrice corruption gouvernementale ayant d’ores-et-déjà dilapidé l’argent public, à l’agression contre les organisations paysannes, les comuneros, et les mobilisation des travailleurs précarisés par la situation actuelle.
Car sinon, quelle est la différence entre ça et les « dommages collatéraux » mentionnés par l’impérialisme lorsqu’il bombardes des pays étrangers ?

Au contraire, faire taire les critiques a été un des facteurs ayant rendu possible la consolidation dans l’urgence des nouveaux colons qui surgissent dans le ’processus’ bolivarien. Le nouveau colonialisme interne n’est rien d’autre qu’une nouvelle forme d’alliance entre élites nationales et grands capitaux étrangers, visant à extraire et spolier la nature et les peuples. A partir de là, cette décolonisation revendiquant un anti-impérialisme borgne, ne regardant qu’au dehors, invisibilisant le rôle de la Chine et le nouveau colonialisme mondial qu’elle porte, dédouanant la responsabilité des différents responsables chavistes dans la crise actuelle, ne nous sert à rien.

Quelle position doivent tenir les gauches face à une telle situation ? Quelle est la ligne rouge ? Les principes auxquels on ne peut renoncer ? Certains parlent d’éviter la chute du gouvernement actuel à tout prix. Tout ce qu’ils font, c’est sacrifier l’éthique de la gauche.

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Emiliano Terán Mantovani

Emiliano Terán Mantovani

Vénézuélien. Sociologue et chercheur en sciences sociales. Associé au Centro de Estudios para el Desarrollo (CENDES) de l'Université centrale du Venezuela (UCV), à la Fondation Rosa Luxemburg et au CLACSO. Membre de l'Observatoire d'écologie politique du Venezuela. Auteur du livre « El fantasma de la Gran Venezuela » (Fundación Celarg, 2014).

[1[NDLR]Les Operaciones de Liberacion del Pueblo est « programme » de sécurité et de lutte contre le crime du gouvernement. Ces actions policières et militaires dans des quartiers populaires ont généré leur lot de violations des droits humains et d’exécutions extra-judiciaires.

[2[NDLR] Les zones économiques spéciales sont une des figures emblématiques du néolibéralisme à la chinoise pour mettre en œuvre une libéralisation radicale de territoires où seul importe le développement capitaliste accéléré.
Plus d’info sur Wikipedia.

[3[NDLR]Les Operaciones de Liberacion del Pueblo est « programme » de sécurité et de lutte contre le crime du gouvernement. Ces actions policières et militaires dans des quartiers populaires ont généré leur lot de violations des droits humains et d’exécutions extra-judiciaires.

[4[NDLR] Les zones économiques spéciales sont une des figures emblématiques du néolibéralisme à la chinoise pour mettre en œuvre une libéralisation radicale de territoires où seul importe le développement capitaliste accéléré.
Plus d’info sur Wikipedia.

Traduction
  • LundiMatin. Traduction révisée par Barril.info

Sources
PS

Cet article a été publié sur Aporrea le 30 octobre 2018. Le site francophone LundiMatin l’a traduit. Une introduction à l’article y été ajoutée.

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