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Le Venezuela « bolivarien » : une démocratie participative

L‘impossibilité de recourir à des définitions classiques pour l’analyser a souvent amené à caricaturer la révolution bolivarienne. Or, depuis 1998, et malgré les difficultés, elle change la face du Venezuela. Utilisant les ressources pétrolières au profit des populations les plus déshéritées, la démocratie participative entend impliquer les secteurs populaires dans la formation, l’exécution et le contrôle de la gestion des affaires publiques, brise le carcan de la « dictature médiatique » et donne la parole aux citoyens grâce aux radios et télévisions communautaires, tout en prônant une solidarité plus large entre les peuples d’Amérique latine et des Caraïbes.

Margarita López Maya

1er juin 2005

A la différence des pays du cône Sud de l’Amérique latine, le Venezuela n’a pas connu de dictature dans les années 1960 et 1970. De ce fait, il n’a pas eu besoin d’une « transition démocratique ». En revanche, les divers mouvements sociaux qui se sont multipliés depuis les années 1980 ont toujours exigé une « réforme » de l’Etat pour atteindre une démocratie plus « profonde », plus « intégrale ». Cette revendication a été frustrée par les différents gouvernements élus : du président Jaime Lusinchi (1984-1989) - échec de la réforme de l’Etat - jusqu’à M. Rafael Caldera Rafael Caldera Ancien président démocrate chrétien du Venezuela de 1969 à 1974 et de 1994 à 1999. (1994-1999) - réforme constitutionnelle reportée -, en passant par M. Carlos Andrés Pérez Carlos Andrés Pérez Carlos Andrés Perez (CAP), leader historique du parti Action Démocratique, symbole de la 4e République, deux fois présidents de la République du Venezuela. Hugo Chavez tenta un putsch contre lui. (1989-1993) et ses réformes néolibérales qui ont mené au « Caracazo » du 27 février 1989 [1]. La démocratie « participative » est la réponse apportée par le gouvernement de M. Hugo Chavez à cette aspiration de très larges secteurs de la société.

Seuls les « bolivariens » ont en effet tenu leur promesse en faisant élire une Assemblée constituante, le 25 avril 1999. Approuvée par référendum, la nouvelle Constitution répond enfin à la revendication populaire. L’exposé de ses motifs affirme que la République se « refonde  » pour établir « une société plus démocratique. Ce n’est plus l’Etat qui doit être démocratique mais aussi la société [2] ».

La démocratie « participative » qui se construit à partir de là plonge ses racines dans la pensée libérale progressiste (de Jean-Jacques Rousseau et Stuart Mill), mais aussi dans le socialisme démocratique de Nikos Poulantzas [3], largement diffusés et débattus en Amérique latine dans les années 1970, avant d’être écartés au profit d’une démocratie formelle. Cependant, au Venezuela, c’est une terre fertile qui l’accueille, comme le montre le chapitre IV de la Constitution.

Celui-ci consacre le droit à la participation des citoyens de manière « directe, semi-directe et indirecte » non seulement dans l’exercice du suffrage mais aussi dans les processus « de formation, d’exécution et de contrôle de la gestion publique  ».

La « participation » dans tous les domaines de l’Etat devient désormais la pratique centrale pour transformer les relations de pouvoir profondément inégales existant dans la société (article 62). Les « Lignes générales » du Plan de développement économique et social 2001-2007 - qui devient le Plan de la nation pour l’actuelle période constitutionnelle - soutiennent que la participation favorise l’auto-développement, inculque la coresponsabilité et encourage le « protagonisme » des citoyens. Ces derniers seront les piliers sur lesquels doit se dresser une société égalitaire, solidaire et démocratique.

Dans ce cadre, il ne s’agit ni de détourner l’Etat de ses obligations ni de lui abandonner le rôle central. On lui assigne une tâche « d’accompagnateur », de créateur des conditions qui permettront la « prise de pouvoir » des citoyens. Les familles et la société organisées deviennent des acteurs « transformateurs » et « transformés ».

Dans la Constitution de 1999, plusieurs instruments de participation directe dans la vie politique ont été approuvés, tels les différents référendums (consultatif, abrogatoire, révocatoire) [4], l’initiative législative, constitutionnelle et constituante, le lobbying ouvert et les assemblées de citoyens (article 70). L’approbation de la Constitution, en 1999, et le référendum révocatoire Référendum révocatoire La Constitution de 1999 (art. 72 CRBV) a introduit le mécanisme de référendum révocatoire. Selon une procédure précise, les citoyens peuvent convoquer un référendum révocatoire contre tout élu arrivé à la moitié de son mandat . Un tel référendum a eu lieu contre le Président Chavez en 2004. Il l’a emporté. Celui que voulait organisé l’opposition en 2016 a été annulé pour de supposées fraudes lors de la phase de collecte de signatures. contre le président, demandé et perdu par l’opposition, le 15 août 2004, sont des preuves concrètes de l’exercice et du développement de ce nouveau droit.

De même, sur le plan économique et social, la Constitution reconnaît et facilite l’action des instances de cogestion, autogestion, coopératives et toute forme associative guidée par des valeurs de coopération mutuelle et de solidarité. Ces dispositions ont pris la forme de nombreux instruments légaux, comme la loi des conseils locaux de planification publique (2002),qui articule la gestion conjointe de la société organisée localement et de la puissance publique.

Un autre exemple est fourni par les « comités techniques de l’eau » et les « conseils communautaires de l’eau », à travers lesquels les entreprises publiques des eaux aident à l’organisation des communautés pour que celles-ci, à leur tour, participent à la gestion de ces mêmes entreprises publiques [5]. D’autre part. des coopératives de diverse nature se sont considérablement développées, stimulées par les initiatives de l’Etat, comme l’accès aux micro-crédits ou la politique d’achats à travers les « tables rondes » : des entreprises publiques, comme la compagnie pétrolière PDVSA PDVSA
Petróleos de Venezuela
Petróleos de Venezuela SA est la compagnie nationale publique de pétrole du Venezuela.
, lancent des appels d’offres et donnent leur préférence à des coopératives et à des petites et moyennes industries nationales.

Des écoles « bolivariennes » ont été ouvertes à partir de 1999. Dans ces 3750 établissements, plus d’un million d’enfants pauvres reçoivent gratuitement, outre l’éducation, deux repas et deux goûters chaque jour, en plus de l’uniforme, des manuels et des cahiers. En 2004, le budget de l’éducation a atteint 20 % du budget national et, en 2005, on peut considérer que l’analphabétisme n’existe plus. Une situation qui contraste avec le passé de la nation et avec le présent de nombreux pays de la région.

Parmi les missions éducatives se distinguent effectivement les « missions » Robinson I et Il, destinées à l’éradication de l’analphabétisme et à l’accès à l’éducation primaire pour tous les Vénézuéliens. S’appuyant sur des programmes qui cherchent à dépasser la conception du citoyen « individualiste » et à inculquer les valeurs de solidarité, ces instruments visent incontestablement à consolider la démocratie participative.

La mission Barrio Adentro (Dans les quartiers) est peut-être le programme social le plus marquant. Grâce à un accord avec le gouvernement cubain, cette mission a installé plus de 15.000 médecins cubains dans les quartiers populaires. Ils y offrent des soins préventifs gratuits 24 heures sur 24. Après des réactions initiales de rejet, de réticence et de crainte, les médecins vénézuéliens se sont finalement laissé séduire et depuis quelques mois le gouvernement leur propose des formations en médecine familiale et sociale. Quelque 1.500 d’entre eux se sont intégrés à la mission.

Nul ne niera que la démocratie participative est un horizon utopique jonché d’écueils à surmonter et de défis à relever. Pays pétrolier, le Venezuela a joui au cours des dernières années de revenus exceptionnels qui ont facilité le financement de ces initiatives. Mais les Vénézuéliens, qui ont déjà connu des années d’abondance et de générosité d’un pétro-Etat, savent aussi quels bonds en arrière peuvent se produire une fois que baissent les prix. Des inquiétudes persistent quant à la solidité du statut juridique de ces différents programmes, et à la garantie de leur financement à moyen terme, si, un jour, les années de prospérité pétrolière devaient faire partie du passé. D’autre part, certaines accusations d’inefficacité et de corruption demeurent sans réponse satisfaisante de la part du gouvernement De la capacité à vaincre ces obstacles dépendra un réel approfondissement de la démocratie.

Néanmoins, sa politique rend compte de l’engagement soutenu du gouvernement de M. Chavez dans le projet de démocratie participative. Si elle a été la source de grands conflits, la régularisation de la propriété des terres urbaines et rurales, grâce à l’établissement d’instruments légaux, permettra une démocratisation de l’accès à la propriété, facteur-clé pour la pleine citoyenneté de millions de Vénézuéliens jusqu’à présent exclus d’un tel droit.

Le soutien de l’Etat à différentes variantes de l’économie sociale comme les coopératives, et la création de la mission Mercal MERCAL La misión MERCAL, est un programme du gouvernement vénézuélien lancé en 2003. Il s’agit en fait d’un réseau de distribution de nourriture à travers tout le pays. Les aliments de base qui y sont vendus le sont à des prix subventionnés, inférieurs à ceux du marché. - circuits de distribution d’aliments hors des monopoles privés et à des prix subventionnés - contredit les accusations formulées par l’opposition lorsqu’elle évoque un gouvernement démagogique et autoritaire qui chercherait simplement à se maintenir au pouvoir.

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Margarita López Maya

Margarita López Maya

Historienne et Docteur en sciences sociales. Professeur émérite du Centro de Estudios del Desarrollo (CENDES) de l'Université centrale du Venezuela (UCV). A dirigé la Revue vénézuélienne d'économie et sciences sociales. A été membre du Conseil latino-américain de sciences sociales (CLACSO). Est actuellement membre du Centro de Estudios Políticos de l'Université catholique Andrés Bello. A publié « Del viernes negro al referendo revocatorio » (Alfadil, 2005, 2006), « Ideas para debatir el socialismo del (...)

[1Affamée par un plan d’ajustement structurel imposé par le Fonds monétaire international, la population se révolte à Caracas. La répression fait 3 000 morts.

[2Constitution de la République bolivarienne du Venezuela, « Exposé des motifs », Caracas, 15 décembre 1999.

[3Théoricien marxiste grec influencé par Louis Althusser, Nikos Poulantzas (1936-1979) a particulièrement travaillé sur l’Etat moderne.

[4Consultatif : sur les thèmes d’intérêt général intéressant la nation. Abrogatoire : permet l’adoption d’une loi par référendum si le Parlement s’y refuse. Révocatoire : permet de révoquer le président, les gouverneurs, les députés et les maires à la mi-mandat.

[5Lire Edgardo Lander, « La busqueda de un proyecto contrahegemonico », Question, année 3, n° 25, Caracas, août 2004.

[6Affamée par un plan d’ajustement structurel imposé par le Fonds monétaire international, la population se révolte à Caracas. La répression fait 3 000 morts.

[7Constitution de la République bolivarienne du Venezuela, « Exposé des motifs », Caracas, 15 décembre 1999.

[8Théoricien marxiste grec influencé par Louis Althusser, Nikos Poulantzas (1936-1979) a particulièrement travaillé sur l’Etat moderne.

[9Consultatif : sur les thèmes d’intérêt général intéressant la nation. Abrogatoire : permet l’adoption d’une loi par référendum si le Parlement s’y refuse. Révocatoire : permet de révoquer le président, les gouverneurs, les députés et les maires à la mi-mandat.

[10Lire Edgardo Lander, « La busqueda de un proyecto contrahegemonico », Question, année 3, n° 25, Caracas, août 2004.

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PS

© Source : Supplément du Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr), juin 2005.

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