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Pétrole, dette et arbitrages

Menaces sur CITGO, la « vache à lait » américaine du Venezuela

Clifford Krauss

29 novembre 2018

Lake Charles, Louisiane - Le chenal maritime de la rivière Calcasieu est un paradis pour les pêcheurs de truites mouchetées. C’est aussi une route indispensable pour le pétrole vénézuélien.

Les pétroliers qui le transporte remontent jusqu’à la raffinerie de la CITGO CITGO CITGO est la filiale de PDVSA aux États-Unis. Petroleum Corporation, alors que ceux convoyant des carburants traités dans la raffinerie se dirigent vers le Golf du Mexique pour approvisionner les stations-service du Venezuela.

Ce trafic bidirectionnel est vital pour un gouvernement vénézuélien mis sous pression. Il est aujourd’hui en péril. En tant que filiale de PDVSA PDVSA
Petróleos de Venezuela
Petróleos de Venezuela SA est la compagnie nationale publique de pétrole du Venezuela.
, l’entreprise pétrolière publique du Venezuela, CITGO a été hypothéquée pour lever des fonds.

La production de la compagnie mère a été durement affectée par la crise. Elle luttait ces dernières semaines pour réunir plus d’un milliard de dollars pour des payements à honorer dans les deux prochains mois à ses créanciers, dont l’indemnisation de biens nationalisés par le gouvernement. [Ces paiements ont été faits, NDLR] Les sanctions du gouvernement de Donald Trump affectent gravement la capacité à emprunter de PDVSA. [1]

Si PDVSA entrait en suspension de paiements, CITGO, sa garantie, pourrait devenir une proie. Ses créanciers seraient susceptible d’en prendre le contrôle, tandis que d’autres compagnies pétrolières et des investisseurs en capital-investissement sont à l’affut pour y prendre une participation.

« La perte serait un véritable coup de grâce pour PDVSA », explique Gustavo Coronel, un ancien membre du Conseil d’administration de la compagnie mère [entre 1976 et 1979, NDLR]. « L’impact psychologique pour PDVSA et le régime de Maduro serait catastrophique. »

Ce serait aussi un tournant pour une marque, CITGO, dont l’identité états-unienne est largement antérieure à son rachat par le Venezuela. Son enseigne emblématique surplombe 5300 stations-service du pays et le stade de baseball Fenway Park de Boston [2].

Même si elle a été achetée par PDVSA il y trois décennies (1990), CITGO aime à se projeter comme une compagnie états-unienne. Fondée sous le nom de Cities Services il y a plus d’un siècle dans l’Oklahoma [3], elle a six mille employés et franchisés à temps plein aux États-Unis. Elle est fière de ses oeuvres sociales, qui lui permettent de recueillir des fonds pour l’Association de dystrophie musculaire ou de financer l’enseignement des sciences dans les écoles publiques.

La compagnie a aussi fait un don de 500 000 dollars pour l’entrée en fonction du président Donald Trump, malgré les mauvaises relations entre Washington et Caracas.

Sa gigantesque raffinerie de Lake Charles, avec celles du Texas et de l’Illinois, produisent environ 4% des produits pétroliers raffinés des États-Unis. Mais CITGO est surtout vitale pour le Venezuela : elle importe 175 000 barils de brut vénézuélien par jour - presque un baril sur les cinq qu’exporte quotidiennement le pays -, ce qui permet au gouvernement d’engranger des dollars dont il a désespérément besoin. [4]

« CITGO est une vache à lait à monnaie forte pour le Venezuela », explique Ramón Loureiro, directeur du Global Business Development pour KBC Advanced Technologies, une société de conseil qui travaille avec CITGO.

Elle envoie aussi au Venezuela environ 29 000 barils par jour de carburants raffinés, comme l’essence.

Malgré ses racines états-uniennes, la nationalité de ses propriétaires transparaît au siège moderne de Houston. Un drapeau vénézuélien flotte devant ses bureaux et une statue de trois travailleurs vénézuéliens orne le hall d’entrée. Quant au couloir de la direction, il est décoré d’une fresque murale montrant le Libertador du Venezuela, Simon Bolívar, sur laquelle on peut lire : « Dieu concède la victoire à la constance ».

La constance est une maxime répétée par les dirigeants de CITGO. « C’est business as usual », explique Rick A. Esser, un vice-président de CITGO et directeur de la stratégie. « Nous sommes concentrés sur ce que nous faisons au jour le jour tous les jours.  »

Les événements mettent pourtant cette détermination à rude épreuve.

Plusieurs des plus hauts dirigeants de CITGO ont été emprisonnés au Venezuela à la fin de l’année dernière et attendant leur procès pour corruption. [5] Quant à Asdrúbal Chávez, le directeur général de CITGO [nommé suite à ces arrestations des principaux administrateurs, NDLR] et cousin de l’ancien président Hugo Chávez, les États-unis ont révoqué son visa, ce qui l’a obligé à diriger les opérations au travers de vidéo conférences.

Il y a aussi une menace existentielle qui pèse sur CITGO : la dette de PDVSA. Au mois d’octobre, le Venezuela devait payer plus de 840 millions de dollars aux détenteurs d’obligations PDVSA 2020 [Ce qui a été fait, NDLR]. Un défaut de paiement entraînerait une saisie hypothécaire sur la garantie des obligations, soit 50,1 % des actions de CITGO Holding, l’une des deux compagnies holding de CITGO. Les créanciers pourraient alors exiger le remboursement accéléré du principal et des intérêts de la dette.

L’entreprise pétrolière russe Rosneft qui possède les autres 49,9% de CITGO Holding en garantie d’un prêt [de 1,5 milliard de dollars, NDLR] à PDVSA, pourrait également faire une demande, même s’il est peu probable que Washington autorise une entreprise publique russe à prendre le contrôle d’une partie de la raffinerie.

D’autres sociétés étrangères ont également des vues sur les actifs de Pdvsa. L’entreprise doit verser 500 millions de dollars à ConocoPhillips d’ici la fin novembre, au titre de premier paiement, après un sentence arbitrale condamnant le Venezuela à payer 2 milliards de dollars de dédommagements à Conoco pour la nationalisation de ses activités.

Un juge fédéral états-unien a aussi autorisé Crystallex, une compagnie minière canadienne en faillite, à saisir des actifs de PDV Holding, l’autre société holding qui détient officiellement CITGO, en paiement d’une autre sentence arbitrale de 1,4 milliard de dollars pour la confiscation d’une mine par le gouvernement. [6]

De PDVSA à CITGO  // © Prodavinci  //

(PDVSA détient à 100% de PDV Holding (PDVH) qui contrôle aussi à 100% de CITGO Holding qui à son tour possède la totalité de CITGO. ce qui pourrait retarder un règlement judiciaire.)

Et il pourrait y avoir d’autres réclamations. Au total, depuis l’arrivée au pouvoir de Hugo Chávez à la fin des années ’90, le gouvernement vénézuélien a confisqué pour environ 17 milliards de dollars d’actifs de compagnies étrangères minières, pétrolières ou industrielles. Il y a aussi des factures impayées pour des services pétroliers.

Ce qui rend particulièrement important la décision judiciaire sur Crystallex, c’est que PDVSA, et donc CITGO, est légalement l’alter égo, juridiquement indissociable de l’État vénézuélien et qu’une vente d’actifs devrait donc avoir lieu à moins que PDVSA puisse réussir à émettre une obligation pour payer le dédommagement.

PDVSA a fait appel. De leur côté, les porteurs des obligations 2020 [des banques et des fonds de pension, NDLR], dont BlackRock et Contrarian Capital, ont demandé un sursis à toute vente future des actifs de CITGO jusqu’à la fin de l’appel.

« L’intégrité de CITGO en tant que compagnie est en jeu, affirme Luisa Palacios, une analyste vénézuélienne sur les questions énergétiques qui travaille chez Medley Global Advisors. Je ne vois pas comment PDVSA peut conserver CITGO parce que toute la compagnie est mis en gage par différents types de prêts et les créanciers mécontents sont en train de réussir à affecter sa stabilité. »

De nombreux juristes et des experts en énergie affirment que les tribunaux pourraient finalement mettre aux enchères des actions de CITGO qui seraient acquises par d’autres compagnies pétrolières états-uniennes et utiliser le produit de la vente pour payer ce qui doit l’être. Sa santé économique est bonne et une compagnie comme Valero pourrait chercher à l’acquérir.

De nombreux experts du pétrole estiment aussi que la compagnie vaut plus démembrée que en un seul morceau parce que ses raffineries sont éloignées les unes des autres. D’autres affirment au contraire que CITGO pourrait survivre intacte. Elle pourrait être acquise par une société de capital-investissement dans sa totalité ou démembrées si elle est détachée de PDVSA dans le cadre d’une procédure judiciaire ou dans le cadre d’une faillite de l’une de ses sociétés holding.

La raffinerie de CITGO à Corpus Christris au Texas  // © EDDIE SEAL, chron.com  //

CITGO continue de faire de l’argent, rassurent ses dirigeants, et ses paiements sur ses propres obligations sont à jour. Des spécialistes indépendants dans le domaine des raffineries expliquent que l’entreprise est bien gérée et qu’elle pourrait être utile à une ou plusieurs autres compagnies.

La raffinerie de Lake Charles, la plus grande de CITGO et la sixième la plus productive des États-unis, continue à investir. Vingt millions de dollars viennent d’être injecter pour accroître son efficacité, et d’autres apports en capital sont prévus pour produire plus d’essence, de carburéacteur et de diesel.

Selon Jerry Dunn, l’administrateur général de la raffinerie de Lake Charles, les problèmes de PDVSA n’ont eu aucun effet significatif sur ses opérations : « Notre rendement n’a pas changé. »

Les employés de CITGO présents confient que toute l’agitation est préoccupante mais ils insistent sur le fait que cela ne les distrait pas de leur travail. « Nous nous occupons de faire bouillir le pétrole  », confie Craig Barber, un superviseur de la maintenance. « Tant qu’on fera bouillir le pétrole et qu’on fera de l’argent, cette compagnie survivra. »

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Clifford Krauss

Clifford Krauss

Correspondant à Houston (Texas) du New York Times en matière d'énergie. Il est aussi l'auteur de « Inside Central America : Its People, Politics, and History ».

[1[NDLR] Les sanctions empêchent aussi CITGO d’envoyer des dividendes à Caracas, peut-on lire dans Le Washington Post. Par contre, l’administration Trump n’empêche pas le Venezuela de vendre du pétrole à CITGO parce que le marché états-unien dépend en partie de ces importations.

[2[NDLR] Le Fenway Park est situé au cœur de la ville de Boston. Présent depuis les années 1960, le panneau publicitaire lumineux de la marque Citgo est devenu au fil des saisons un point de rendez-vous pour les fans de baseball.
Source : Wikipedia.

[3[NDLR] CITGO a été fondée par l’homme d’affaires états-unien Henry L. Doherty. Elle a changé plusieurs fois de mains avant d’être rachetée par PDVSA en 1990.

[4[NDLR] CITGO est un des rares « clients » du Venezuela qui paie cash, le jour même, le pétrole qui lui est fourni pour le raffinage et la distribution.

[5[NDLR] Il y a un an, le président et plusieurs administrateurs de CITGO ont été arrêté à Caracas. Un piège leur a été tendu par la police politique, le SEBIN. Une réunion a été convoquée pour servir d’appât. Une fois réunis, ils ont été détenus et attendent désormais leur procès.

[6[NDLR] En 2011, Crystallex a introduit une demande d’arbitrage devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) contre l’État vénézuélien suite à la résiliation en 2008 du contrat d’exploitation minière du gisement aurifère de Las Cristinas, situé dans l’état de Bolivar et qui est considéré comme la cinquième mine d’or du monde. Le 4 avril 2016, le CIRDI a condamné le Venezuela a payé en guise de dédommagement 1,386 milliards de dollars à l’entreprise qui a depuis fait faillite. Un an et demi plus tard, Caracas a accepté de payer 440 millions de dollars sur un laps de temps de deux ans, mais il n’a pas respecté le calendrier des paiements, ce qui a conduit Crystallex à demander à la justice états-unienne le droit de saisir des actifs du Venezuela et donc de PDVSA/CITGO sur le sol des États-Unis. En effet, la justice du Delaware a estimé que l’entreprise pétrolière est l’alter égo de l’Etat vénézuélien. Cette décision est lourde de conséquences puisqu’elle ouvre la porte à d’autres actions d’actionnaires pour saisir des biens à l’étranger de PDVSA. PDVSA a fait appel.
Pour en savoir plus, lire ¿Qué está pasando con CITGO ?,Prodavinci, 13/08/2018.

[7[NDLR] Les sanctions empêchent aussi CITGO d’envoyer des dividendes à Caracas, peut-on lire dans Le Washington Post. Par contre, l’administration Trump n’empêche pas le Venezuela de vendre du pétrole à CITGO parce que le marché états-unien dépend en partie de ces importations.

[8[NDLR] Le Fenway Park est situé au cœur de la ville de Boston. Présent depuis les années 1960, le panneau publicitaire lumineux de la marque Citgo est devenu au fil des saisons un point de rendez-vous pour les fans de baseball.
Source : Wikipedia.

[9[NDLR] CITGO a été fondée par l’homme d’affaires états-unien Henry L. Doherty. Elle a changé plusieurs fois de mains avant d’être rachetée par PDVSA en 1990.

[10[NDLR] CITGO est un des rares « clients » du Venezuela qui paie cash, le jour même, le pétrole qui lui est fourni pour le raffinage et la distribution.

[11[NDLR] Il y a un an, le président et plusieurs administrateurs de CITGO ont été arrêté à Caracas. Un piège leur a été tendu par la police politique, le SEBIN. Une réunion a été convoquée pour servir d’appât. Une fois réunis, ils ont été détenus et attendent désormais leur procès.

[12[NDLR] En 2011, Crystallex a introduit une demande d’arbitrage devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) contre l’État vénézuélien suite à la résiliation en 2008 du contrat d’exploitation minière du gisement aurifère de Las Cristinas, situé dans l’état de Bolivar et qui est considéré comme la cinquième mine d’or du monde. Le 4 avril 2016, le CIRDI a condamné le Venezuela a payé en guise de dédommagement 1,386 milliards de dollars à l’entreprise qui a depuis fait faillite. Un an et demi plus tard, Caracas a accepté de payer 440 millions de dollars sur un laps de temps de deux ans, mais il n’a pas respecté le calendrier des paiements, ce qui a conduit Crystallex à demander à la justice états-unienne le droit de saisir des actifs du Venezuela et donc de PDVSA/CITGO sur le sol des États-Unis. En effet, la justice du Delaware a estimé que l’entreprise pétrolière est l’alter égo de l’Etat vénézuélien. Cette décision est lourde de conséquences puisqu’elle ouvre la porte à d’autres actions d’actionnaires pour saisir des biens à l’étranger de PDVSA. PDVSA a fait appel.
Pour en savoir plus, lire ¿Qué está pasando con CITGO ?,Prodavinci, 13/08/2018.

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  • F.L., Barril.info

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