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Retour sur une coopération polémique

Nicaragua : que reste-t-il de la générosité du Venezuela d’Hugo Chávez ?

Pendant une décennie, la généreuse coopération vénézuélienne a renforcé le gouvernement nicaraguayen du couple Ortega-Murillo. Aujourd’hui, à cause de la crise que traverse la République bolivarienne, cette coopération « pétrolière » est interrompue, un coup dur pour le pouvoir « sandiniste ». Il y a un an, avant que le Nicaragua ne sombre dans la violence, Arturo Wallace faisait un bilan pour la BBC de cette lucrative coopération. Cet article garde toute son actualité malgré les événements qui déchirent désormais le pays centraméricain.
La rédaction

Arturo Wallace

9 novembre 2018
Un symbole officiel de la reconnaissance du Nicaragua à son bienfaiteur vénézuélien  // © BBC Mundo  //

Un Hugo Chávez lumineux et multicolore se dresse sur une des principales avenues de Managua. Un symbole officiel de la reconnaissance du Nicaragua à son bienfaiteur vénézuélien.
Ce n’est pas un monument très élaboré, juste son portrait peint sur deux planches de métal coupé et recouvert d’ampoules LED. Il se dresse depuis 2013 au milieu d’un rond-point fort fréquenté rempli d’arbres artificiels. Situé aux portes de l’ancien centre ville - jamais complètement restauré après le tremblement de terre de 1972 qui fit près de 200 000 victimes -, ce Chávez métallique et polychromé a été un témoin privilégié des changements qui ont marqué la capitale de ce pays centraméricain ces dernières années. Des changements auxquels la générosité de Caracas n’est pas étrangère, loin de là.

En descendant l’avenue vers le nord « al lago », des espaces publics rénovés et d’ambitieux complexes sportifs redonnent une nouvelle vie à la zone la plus affectée par le séisme. Un nouveau stade national, un hôpital moderne, des complexes de bureaux et des centres commerciaux … De nombreuses nouvelles constructions pullulent un peu partout et témoignent de la conjoncture économique favorable dans laquelle se trouve le deuxième pays le plus pauvre de l’hémisphère. Tout l’inverse du généreux Venezuela qui traverse une profonde crise économique depuis plusieurs années.

Omniprésence

Évaluer l’impact de dix ans de coopération « bolivarienne » avec le Nicaragua n’est pas chose aisée. Suivre la trace de tout l’argent apporté par le Venezuela jusqu’en 2016 non plus. Mais l’empreinte de Chávez est partout.

Rerrain de base-ball du Complexe Hugo Chávez à Managua  // © G. Miranda  //

Son nom complet figure en lettres métalliques à l’entrée du « Centre sportif Comandante Hugo Rafael Chávez Frías » de la colonia 14 septembre, un complexe récemment inauguré dans l’est de Managua. Là aussi, une gigantesque photo de son visage décore les clôtures du stade de baseball, où un groupe d’enfants joue sous le regard fier de leurs parents et du « Comandante éternel ».

Avec ses terrains de basketball et de football, un gymnase à l’air libre et une plaine de jeux pour enfants tous flambant neufs, le complexe est rapidement devenu un important lieu de rencontre pour les familles du quartier et des colonias environnantes.

Ce complexe est l’exemple le plus récent et le plus visible de la multiplication des infrastructures construites par le Front sandiniste depuis son retour au pouvoir en janvier 2007. C’est un des emblèmes des initiatives alimentées en partie par le combustible vénézuélien.

Des milliards

Dans le cadre d’un généreux accord souscrit entre le gouvernement sandiniste et celui que présidait à l’époque Hugo Chávez, le Nicaragua a obtenu un délai de 25 ans pour payer la moitié de tout le pétrole importé depuis le Venezuela, à un taux d’intérêt de seulement 2%.

Cet accord a permis de libérer d’importants moyens : plus de 3,654 milliards US$ entre 2007 et 2016, selon des chiffres officiels ; des clopinettes pour une économie comme celle du Venezuela mais plus de trois fois la valeur des exportations nicaraguayennes durant la première année du gouvernement de Daniel Ortega.

Prêts pétroliers au Nicaragua
Année 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016
Millions US$ 70 293 236 521,8 557,1 551,3 558,5 477,9 297,9 91,3
Source : Banque centrale

Ce n’est certes pas le seul facteur mais cette coopération – qui a été gérée comme une dette privée et est par conséquent libre des restrictions et contrôles propres aux ressources budgétaires publiques – joua à n’en pas douter un rôle clé dans la réélection du leader sandiniste en 2011 et 2016.

L’équation est simple : en plus de permettre de nombreux investissements, l’argent des crédits pétroliers vénézuéliens « a aidé à financer des programmes sociaux durant presque huit ans  », explique l’ancien vice-ministre du Budget et directeur de la Fondation nicaraguayenne pour le développement économique et social (FUNIDES) Juan Sebastián Chamorro. En outre, le Venezuela a aussi permis au Nicaragua de payer l’autre moitié de sa facture pétrolière en espèces, ce qui a dynamisé les exportations et a amené des ressources « dans les coins les plus reculés du pays, d’où proviennent les produits agricoles  », signale Chamorro.

« Pour le dire simplement, le gouvernement prenait l’argent généré par les stations-service et achetait de la viande, du sucre, du lait, du café qu’il envoyait au Venezuela en guise de remboursement  », explique l’économiste. « Ceci, ajouté au boom des commodities dont a profité le Nicaragua, a permis un taux de croissance très supérieur à celui du reste des pays d’Amérique latine. Nous parlons d’une croissance de 4,8% au cours des cinq dernières années  », ajoute-t-il. Selon les estimations du Fonds monétaire international (FMI), l’économie de toute la région a connu une contraction de 1% en 2016.

Cette situation explique pourquoi, à la différence de ce qui se passe au Venezuela, le grand patronat nicaraguayen entretient d’excellentes relations avec les autorités d’un gouvernement qui s’autoproclame révolutionnaire et socialiste, en plus de chrétien et solidaire.

De fait, même l’an passé, quand l’économie du Venezuela a décru d’un impressionnant 18%, celle du Nicaragua a crû de 4,7% selon les chiffres du FMI. Mais pour l’institution financière, cela signifie aussi que la fin de la coopération pétrolière – renégociée formellement en 2016 et interrompue dans la pratique depuis 2017 [1] - est un des grands défis auxquels doit faire face le pays centraméricain. Ce qui nous amène à poser la question de savoir à quel point le Nicaragua - et le Front sandiniste - ont profité de cette décennie d’abondance due en partie à Caracas et s’ils sont préparés à faire sans la coopération bolivarienne.

Rêves bolivariens

Pour jeter un œil au plus ambitieux des projets financés avec la coopération vénézuélienne, il faut rouler environ 55 km à l’ouest de Managua et faire un crochet par une route en excellent état qu’empruntent tant les camions que les vaches.

Une dizaine de kilomètres plus loin, bordé de drapeaux du Venezuela, de Cuba et du Nicaragua, sur la gauche de la route se dresse un gigantesque centre de stockage et de distribution de pétrole que d’épais pipelines relient à un port à proximité.

Comme l’explique avec enthousiasme l’employé qui débroussaille les alentours de l’oléoduc, le complexe est enfin prêt à fonctionner. Et cela dix ans après qu’Hugo Chávez ait lui-même posé la première pierre d’un projet qu’il baptisa alors comme « le rêve suprême de Bolívar ». Quand le complexe entrera en fonction, il doublera la capacité de stockage pétrolier du pays – elle se situait fin 2017 à 1,4 million de barils – et réduira de moitié les coûts de son transport vers la capitale.

Ce gigantesque projet est une des raisons pour lesquelles les investissements dans le secteur énergétique sont de loin les plus importants de tous ceux réalisés avec les prêts vénézuéliens, même si de nombreux autres secteurs ont aussi bénéficié d’investissements, notamment le financement de crédits et microcrédits à de nombreux petits producteurs et commerçants.

Selon les données en possession du FMI, environ un tiers de la dette contractée vis-vis du Venezuela a été destiné à des programmes sociaux, souvent sous la forme de transferts directs aux plus pauvres du pays.

Selon les chiffres officiels, entre 2010 et 2016, des ressources tirées de la coopération avec le Venezuela :

  • 123,5 millions US$ ont été destinés à des initiatives de sécurité alimentaire et d’alimentation ;
  • 114,7 millions US$ à du logement ;
  • 50,4 millions US$ pour des projets en matière d’« éducation, de culture et de loisirs ».

Le gouvernement sandiniste a destiné en plus :

  • 199,9 millions US$ à des subsides au transport, et
  • 191,4 millions US$ au dénommé « bon solidaire » : un supplément salarial pour les fonctionnaires publics financé depuis 2014 par le budget de l’État. [2]

Un dur réveil

En 2014, la coopération vénézuélienne avait déjà commencé à diminuer. En 2016, le bas prix du pétrole et la situation du pays forcèrent les partenaires à revoir les termes de l’accord.

Le Venezuela limita le financement concessionnel à seulement 25% de la facture pétrolière [contre 50% auparavant] et diminua de deux tiers l’envoi de barils de pétrole - sur les 30 000 barils/jour convenus avec Chávez-, raison pour laquelle le Nicaragua commença à importer du pétrole d’autres pays.

Aujourd’hui, les envois de pétrole du Venezuela sont virtuellement congelés. Lorsque les pipelines du « rêve suprême de Bolívar » commenceront à fonctionner, ils ne transporteront probablement pas de pétrole vénézuélien. La situation empêchera la pleine matérialisation du « rêve suprême » annoncé par Chávez. Le complexe, baptisé ainsi, était supposé héberger une raffinerie, une usine de pétrochimie et le terminal d’un oléoduc interocéanique. Ces projets sont tous à l’arrêt.

Mais il ne fait aucun doute que ce sont les programmes sociaux qui seront le plus impactés.

Le « bon solidaire » n’est pas le seul programme qui a dû être financé progressivement par l’argent public [et plus par la coopération vénézuélienne], ce qui a obligé à réduire le nombre de ses bénéficiaires. D’autres programmes ont dû être modifiés ou simplement annulés.

Moins pauvres, plus vulnérables

Les critiques du gouvernement sandiniste dénoncent le caractère assistancialiste de la majorité des initiatives financées par l’argent vénézuélien. De par leur nature, ces programmes sont bien utiles pour gagner des élections, mais pas pour réduire durablement la pauvreté dans un pays qui reste le second le plus pauvre de l’hémisphère avec un PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
per capita de seulement 2 151 UD$. Mais peut-on pour autant qualifier cette décennie d’abondance qui fut d’une certaine manière le grand cadeau de Chávez au Nicaragua comme une opportunité perdue ?

Malgré la croissance économique, le Nicaragua reste le pays le plus pauvre d’Amérique centrale. «  La pauvreté a baissé. Mais le débat porte toujours sur le fait de savoir si cette réduction a été forte ou pas  », explique Juan Sebastián Chamorro à BBC Mundo.

« Avec cette baisse de la pauvreté, des gens sont passés de ‘pauvre’ à ‘vulnérable’. Ces ‘vulnérables’ sont des personnes qui peuvent facilement retomber dans la pauvreté si elles n’ont pas d’emploi permanent, ce qui signifie que la situation n’est pas complètement résolue  », ajoute-t-il.

Les chiffres officiels, basés sur la dernière « Enquête de mesure du niveau de vie » [3], parlent d’une réduction du taux de pauvreté de 29,6% en 2014 à 24,9% en 2016. Des analyses indépendantes, comme celle de la Fundación Internacional para el Desafío Económico y Global (FIDEG) – qui place le seuil de la pauvreté à 2,5 US$ par jour contre 1,75 US$ pour le gouvernement – l’estiment à 40,5% en 2014 et à 39% un an plus tard.

Ce qui est significatif, c’est que la FIDEG a décidé de postposer indéfiniment la présentation de sa plus récente « Enquête des foyers pour mesurer la pauvreté au Nicaragua » [4] – prévue normalement pour août 2017 – « parce que les conditions ne sont pas réunies  ». La décision de la FIDEG a été largement interprétée par des analystes et experts comme le résultat des pressions d’un gouvernement qui ne veut pas voir son discours officiel sur la réduction de la pauvreté sapé par des chiffres peu flatteurs.

De l’argent à répartir

Ces dernières années, Octavio Enríquez a accumulé les prix journalistiques tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Nicaragua : l’Ortega y Gasset, le Roi d’Espagne, le Pedro Joaquín Chamorro, le María José Bravo … Ce dernier, octroyé par l’Université centraméricaine de Managua pour la meilleure enquête journalistique de l’année, fut en fait le premier de la liste. Il en fut le lauréat en 2010 après avoir documenté la croissance de la fortune d’un proche du président Ortega grâce à de juteux contrats payés par l’argent public ou la coopération vénézuélienne.

Depuis lors, malgré les difficultés, ce journaliste au ton pausé n’a cessé de suivre la piste des fonds d’ALBA ALBA L’ALBA, ou l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique, est une organisation politique, sociale et économique de coopération entre des pays de gouvernements progressistes d’Amérique latine et des Caraïbes. Elle est née en 2005 à l’initiative de Cuba et du Venezuela, comme alternative à l’ALCA (ZLEA en français, Zone de libre-échange des Amériques, alors impulsée par Washington). Petróleos de Nicaragua (ALBANISA), l’entreprise créée pour gérer la coopération pétrolière vénézuélienne. « Cet argent représente en moyenne presque 500 millions US$ annuels, hors-budget national. Comme journaliste, le thème m’intéresse parce qu’il s’agit de ressources hors-budget dont aucun président et aucun gouvernement n’avaient disposé auparavant, explique Enríquez à BBC Mundo. C’est pour cette raison que suivre la trace de cet argent a été difficile, parce qu’il n’y avait aucune institution intéressée à le superviser – ici tous les pouvoirs publics sont contrôlés par l’exécutif – et ce qui est probablement le plus intéressant, c’est que sa gestion est familiale  », ajoute le journaliste qui exerçait son métier pour la revue Confidencial avant de travailler pour La Prensa.

Selon Enríquez, la famille gouvernante a utilisé la coopération vénézuélienne pour capitaliser ses entreprises, celles de ses proches et d’autres où les limites entre ce qui est public et ce qui est privé s’estompent au bénéfice des Ortega ou du parti du gouvernement.

Les trois chaînes de télévision dirigées actuellement par des fils d’Ortega ou la chaîne de stations-service liée à l’épouse d’un de ceux-ci sont un bon exemple mais ne serait, selon Enríquez, que la pointe immergée de l’iceberg.

« Chacun a son business. Chávez était l’oncle fortuné et ils ont profité de son argent pour capitaliser leurs entreprises et créé ainsi une nouvelle classe sociale dans le pays  », explique-t-il.

Parmi les entreprises qui ont profité des chantiers financés par la coopération vénézuélienne, nombreuses sont proches du parti gouvernemental. La famille Ortega s’abstient en général de faire des commentaires sur le sujet sauf pour dénoncer la motivation politique de telles accusations.

Malgré tous ses efforts, BBC Mundo n’a pas réussi à obtenir la version officielle sur l’allocation des fonds vénézuéliens et sur d’autres aspects abordés dans cet article.

Mais ce qui est sûr, c’est que de nombreux sympathisants sandinistes ne croient tout simplement pas dans ces accusations, alors que pour d’autres, cela ne leur importe guère.« C’est pas comme ceux d’avant. Eux au moins ils font des choses pour nous les pauvres », explique l’un d’eux dans le quartier Hugo Chávez de Managua.

Dans le quartier de Chávez

L'entrée du quartier Hugo Chávez à Managua  // © AFAN/EFE  //

A Managua, un quartier porte aussi le nom d’Hugo Chávez, mais il fut nommé ainsi avant que ne commence à ruisseler l’argent vénézuélien.

La barriada – un ensemble de différents types de maisons, réparties sur 38 ruelles croisées par deux avenues principales, asphaltées depuis peu – est née au début du siècle sur les rives du lac de Managua. Elle a été fondée par des démobilisés de l’armée et de la police qui sont venus s’installer irrégulièrement [sans droit de propriété sur le terrain qu’ils ont occupé, NdT] dans la zone.

Une décennie plus tard, le quartier comptait déjà 13 000 habitants, des sympathisants sandinistes pour la plupart comme en témoignent les nombreux drapeaux rouges et noirs et les peintures murales sur lesquelles on peut lire : « En Dieu nous croyons, avec la Chavo et Daniel nous gagnons  », une référence à Daniel Ortega et à son épouse vice-présidente Rosario « Chayo » Murillo.

Si ses habitants n’arrivent pas à se mettre d’accord sur le nombre de fois que Hugo Chávez leur a rendu visite, du fait de la proximité de l’aéroport, tous se rappellent que le chef d’État a promis 8 millions US$ pour transformer les lieux en un quartier modèle, en digne exemple de la coopération bolivarienne.

Ce rêve non plus ne s’est pas matérialisé, mais beaucoup de choses ont changé dans le quartier et ses habitants en sont profondément reconnaissants envers l’ex-président vénézuélien.

« Avant, ici, c’était un terrain vague. On a vécu des années sans lumière et eau potable. Maintenant, nous l’avons. Notre situation a été aussi régularisée  », témoigne Karen Pastrán, une habitant du quartier. « Même si tout le monde dit que depuis la mort de Chávez, il n’y a plus rien  ». Pastrán précise que la communauté espérait profiter davantage des fonds de la coopération vénézuélienne. « Certains trottoirs sont asphaltés, mais d’autres ont été oubliés. Ils ont aussi construit une école, mais ils avaient promis une de deux étages alors que celle-ci n’a que six classes  », raconte-t-elle à BBC Mundo.

Parmi les critiques de cette femme - qui semble être une des rares non sandinistes du quartier -, il y en a une qui revient constamment sur les programmes sociaux financés par la coopération vénézuélienne : l’usage de critères politiques pour désigner ses bénéficiaires.

« Moi, je n’en ai pas profité. Certains ont reçu jusqu’à une maison, mais moi je n’ai même pas reçu une tôle de zinc. Ils ne donnent qu’aux gens qui les suivent  », affirment Pastrán face au regard amusé d’une voisine dont la maison arbore de petits drapeaux sandinistes. Cette femme ne préfère pas parler. La peur d’être manipulé par un journaliste « étranger » explique qu’ils sont nombreux chez les sandinistes du quartier à préférer se taire ou parler en gardant l’anonymat. L’un d’entre eux nous offre toutefois un bon résumé des bénéfices de la coopération vénézuélienne au Nicaragua : « Ecoute, la vérité, c’est qu’avec le gouvernement de l’Unité et de la Réconciliation ici, nous avons tous gagné », affirme-t-il. « Le peuple a gagné avec les programmes sociaux, les chefs d’entreprises font du profit. Et qu’est-ce qu’il y a de mal à ce que les sandinistes et même la famille du Comandante [Ortega] aient gagné aussi un petit quelque chose ? »

  // © La Prensa  //

Le véritable héritage

Cette manière de voir les choses aide à comprendre comment Ortega s’est imposé avec 72,44% des votes aux dernières élections alors qu’il était revenu au pouvoir une décennie plus tôt avec seulement 38%. Mais il y aussi d’autres facteurs expliquant cette énorme marge.

L’opposition insiste sur le fait qu’il faut prendre ces chiffres avec des pincettes étant donné la mise hors-jeu de plusieurs partis et le manque de confiance dans le Conseil suprême électoral (CSE). C’est évident dans le débat sur le niveau d’abstention : lors des élections de novembre 2016, le CSE l’a calculé à 31,8% et l’opposition à plus de 70%.

Mais il est clair aussi que l’abondance d’argent provenant du Venezuela et de la « prospérité » facilitée par l’essor des exportations promue par la coopération pétrolière [pétrole contre produits agroalimentaires, NdT] ont aussi aidé.

Cette combinaison a contribué à démobiliser de nombreux secteurs – comme le grand patronat – qui, dans d’autres circonstances, aurait fait face de manière plus décidée au parti du gouvernement.

En fait, c’est probablement le principal héritage de Chávez au Nicaragua : un FSLN [le parti gouvernemental, NDR] renforcé dans un pays où, au jour d’aujourd’hui [cet article a été écrit fin 2017, NdT], la majorité ne semble pas trouver assez de raisons et d’alternatives pour livrer bataille. Ou qui simplement ne veut pas s’y risquer.

Toutefois, un changement dramatique de la situation économique pourrait modifier les choses. Et avec les Etats-Unis qui envisagent d’adopter des sanctions contre le gouvernement Ortega, un retournement de situation n’est pas à écarter

Pour le moment, toutefois, les estimations du Fonds monétaire international (FMI) prévoient plus de croissance pour le pays centraméricain : 4,5% en 2017, 4,8 pour 2018. En revanche, le même FMI a prévu que l’économie vénézuélienne continuera à décroître.

L’héritage de Chávez semble beaucoup moins polémique à Managua qu’à Caracas.

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Arturo Wallace

Arturo Wallace

Journaliste de BBC Mundo. ancien correspondant en Colombie.

[1[NDLR] Selon la Banque centrale du Nicaragua, citée par La Prensa, les transactions économiques avec le Venezuela ont commencé à diminuer substantiellement à partir de 2014. La relation commerciale a décliné et a pris fin en août 2017 avec l’imposition des sanctions états-uniennes contre Caracas.

[2[NDLR] Le « Bono Cristiano, Socialista y Solidario » a été lancé en 2010. Il a été financé jusqu’en 2014 grâce à la coopération vénézuélienne. Il a ensuite été intégré au budget national.

[3Encuesta de Medición de Nivel de Vida.

[4Encuesta de Hogares para Medir la Pobreza{}

[5[NDLR] Selon la Banque centrale du Nicaragua, citée par La Prensa, les transactions économiques avec le Venezuela ont commencé à diminuer substantiellement à partir de 2014. La relation commerciale a décliné et a pris fin en août 2017 avec l’imposition des sanctions états-uniennes contre Caracas.

[6[NDLR] Le « Bono Cristiano, Socialista y Solidario » a été lancé en 2010. Il a été financé jusqu’en 2014 grâce à la coopération vénézuélienne. Il a ensuite été intégré au budget national.

[7Encuesta de Medición de Nivel de Vida.

[8Encuesta de Hogares para Medir la Pobreza{}

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Traduction
  • F.L., pou Barril.info

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