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Haïti

Où est l’argent de Petrocaribe ?

Comme d’autres pays des Caraïbes, Haïti faisait partie de Petrocaribe, le projet « solidaire » de Hugo Chávez qui a permis à plusieurs pays d’accéder au pétrole à des prix préférentiels. Aujourd’hui, l’utilisation de ces ressources, en grande partie détournées, est sous les feux des critiques et suscite des manifestations de rue massives qui ont bousculé le gouvernement de Jovenel Moïse.

Arnold Antonin

27 décembre 2018

Quatre mois après les émeutes du 6 juillet contre la hausse du prix du carburant, Haïti est toujours dans la tourmente. Le président Jovenel Moïse a retiré la mesure [1] et a remplacé son Premier ministre et une partie de son gouvernement. Dés sa nomination, le nouveau Premier ministre Jean-Henry Céant a été sévèrement critiqué pour avoir créé deux nouveaux ministères, dont un de « Citoyenneté et Patriotisme », alors qu’en réalité on s’attendait plutôt à une réduction des dépenses publiques face à la grave crise économique, l’appauvrissement de la population, les émoluments excessifs des parlementaires et ministres et les scandales de corruption.

A propos de ce remaniement, l’opposition a dénoncé que six des ministres les plus importants provenaient du gouvernement précédent. Un signe que les autorités n’ont pas compris le sens profond des émeutes des 6 et 7 juillet : l’exigence d’un véritable changement de cap dans le choix du personnel gouvernemental mais surtout dans les politiques publiques pour permettre au plus de 80% de la population d’accéder à l’emploi, à la santé, à une éducation de qualité et à la sécurité dans les zones populaires. Dans des quartiers surpeuplés comme Martissant et Cité de Dieu, des bandits bien armés dictent leur loi, défient la police en toute impunité et terrorisent ceux qui y vivent ou y passent, en faisant de nombreuses victimes.

  // © Haïti Progrès  //

Parallèlement, on a assisté à une dépréciation de la gourde, la monnaie haïtienne. Les tentatives du gouvernement pour contrôler le taux de change ont eu l’effet contraire : Haïti continue d’importer trois fois plus qu’elle n’exporte et le nouveau ministre de l’Economie, Ronald Décembre, a déclaré qu’ « il n’y avait aucun signe d’amélioration économique » à la clôture de l’exercice fiscal. Le salaire minimum est de 5 dollars par jour et le taux de chômage d’environ 70 %. Le Rapport mondial sur le développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), publié le 14 septembre, souligne que la qualité de vie en Haïti ne s’est pas améliorée depuis 1990.

C’est dans ce contexte qu’un mouvement de masse sans précédent s’est développé autour de la lutte contre la corruption et, en particulier, l’utilisation abusive et le détournement des fonds provenant de l’accord avec le Venezuela incarnés par le Fonds ALBA ALBA
ALBA-TCP
L’ALBA, ou l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique, est une organisation politique, sociale et économique de coopération entre des pays de gouvernements progressistes d’Amérique latine et des Caraïbes. Elle est née en 2005 à l’initiative de Cuba et du Venezuela, comme alternative à l’ALCA (ZLEA en français, Zone de libre-échange des Amériques, alors impulsée par Washington).
-Petrocaribe Petrocaribe Initiative du Venezuela qui permet à 14 pays de la Caraïbe, étranglés par les prix internationaux des hydrocarbures, d’acheter leur pétrole au Venezuela à tarif préférentiel (avec facilités de paiement et crédits pouvant aller jusqu’à 25 ans). impulsé par Hugo Chávez. Signé en 2005 par 18 pays d’Amérique centrale et des Caraïbes, l’accord auquel Haïti a adhéré en 2006 sous le gouvernement de René Préval, a abouti à une alliance avec le Venezuela pour accéder au pétrole à des conditions de paiement préférentielles. Une partie de la facture était payée immédiatement et le reste sur une période de 25 ans, à un taux d’intérêt de 1%, avec un délai de grâce de deux ans dans le cas d’Haïti. Certains pays ont même payé une partie « en nature », comme Haïti avec des bananes, des haricots noirs et d’autres produits dont la production ne suffit pourtant pas à couvrir la demande intérieure. [2] Une partie de ce pétrole pouvait être vendue pour financer des projets d’infrastructure.

Petrocaribe, qui était l’un des moyens de promouvoir le « socialisme du XXIe siècle », comprenait notamment Antigua-et-Barbuda, les Bahamas, Belize, Cuba, la Dominique, le Guatemala, le Guyana, la Grenade, Haïti, Saint-Christophe-et-Niévès, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les Grenadines, le Salvador et le Suriname. Le Guatemala s’est retiré en 2014 et le Belize en 2017, en raison de la forte baisse de la production pétrolière vénézuélienne, qui a empêché le respect des accords. Enfin, en juin 2018, le Venezuela a annoncé la suspension de ses envois vers Antigua-et-Barbuda, la Dominique, le Salvador, le Nicaragua, Saint-Vincent-et-les Grenadines, Saint-Christophe-et-Niévès et Haïti. Pour ce qui est des résultats de cette initiative, aucune amélioration significative n’a été constatée pour les populations et elle a plutôt financé la corruption dans de nombreux cas.

En Haïti, le Bureau de monétisation des programmes d’aide au développement (BMPAD), responsable de la mise en œuvre de l’accord, a servi d’intermédiaire entre Petróleos de Venezuela PDVSA
Petróleos de Venezuela
Petróleos de Venezuela SA est la compagnie nationale publique de pétrole du Venezuela.
(PDVSA) et les compagnies haïtiennes : le BMPAD a acheté le pétrole du Venezuela et l’a vendu aux compagnies locales. Laurent Lamothe, Premier ministre pendant la présidence du chanteur Michel Martelly (2011-2016), s’est félicité des résultats obtenus dans un rapport de décembre 2014 qui mentionne la « transformation d’Haïti grâce à d’importants travaux de reconstruction [après le séisme de 2010] avec des fonds de Petrocaribe  ». Ces fonds auraient servi à mettre sur pied des établissements gouvernementaux, des hôpitaux, des centres communautaires et des écoles et à reconstruire l’infrastructure de base du pays, comme les routes, les ponts et les aéroports. Au total, 234 projets ont été mis en œuvre pour un montant total (à ce jour) de 1,2 milliard de dollars, dont 967 millions de dollars (79,43 %) avaient déjà été versés à cette date.

Mais en août 2016, sous le gouvernement de transition du président intérimaire Jocelerme Privert, une commission parlementaire, d’abord présidée par le sénateur Youri Latortue, puis par la sénatrice Evaliere Beauplan, a été constituée pour étudier les projets promus avec les fonds de Petrocaribe. Elle a publié un rapport de 647 pages estimant que les fonds détournés pourraient atteindre les 2 milliards [sur un chiffre d’affaires de près de 4 milliards, NDLR]. Ce rapport couvre la période 2008-2016, au cours de laquelle le pays a souffert d’un tremblement de terre et de cinq ouragans, et indique que « les résultats ont été très peu convaincants, suscitant de forts soupçons sur la gestion des fonds de Petrocaribe  ».

Les anciens premiers ministres Jean-Max Bellerive et Lamothe, ainsi que Wilson Laleau, ministre du Commerce et des Finances, figurent au sommet d’une longue liste de personnalités de différents gouvernements au lourd passif : travaux non exécutés, dépenses non justifiées et contrats millionnaires octroyés à des entreprises dominicaines, vénézuéliennes et haïtiennes après le séisme pour la construction des routes, de centrales électriques et d’autres travaux publics non exécutés ou non terminés. Le Parlement, majoritairement favorable au Parti haïtien Tèt Kale (PTK) de l’actuel président Moïse, n’a pas voulu se prononcer et a transmis le rapport à la Cour des comptes [3]. Moïse a déclaré qu’il s’agissait d’un « dossier politique ». Ce qui a fait comprendre à tout le monde que cette enquête, comme tant d’autres, n’aboutirait à rien et que l’impunité des corrompus serait garantie.

Gilbert Mirambeau

Un opposant à Moïse, l’avocat André Michel, a lancé début 2018, en tant que simple citoyen, un procès dans lequel il entend représenter tous ceux voulant se porter partie civile contre l’Etat en tant que victimes indirectes des malversations. Rien ne s’est passé jusqu’au 14 août 2018, lorsqu’un tweet du jeune scénariste, Gilbert Mirambeau, a à nouveau réveillé les Haïtiens. Sur la photo, on peut le voir les yeux bandés avec un carton sur lequel est écrit en créole : « Kot Kòb Petwo Karibe a ?  ». (Où est l’argent de Petrocaribe ?). C’est de cette manière que l’ouragan du mouvement #PetroCaribeChallenge a commencé.

Le 15 août, le rappeur K-Lib a partagé le tweet et le hashtag est rapidement devenu viral sur les réseaux sociaux. C’est ainsi que le nouveau mouvement de protestation a été lancé pour exiger du gouvernement que justice soit faite. Le 24 août, un sit-in citoyen a été organisé devant la Cour supérieure des comptes et des contentieux administratifs auquel ont participé des jeunes, des actrices et des membres de groupes féministes. Le 9 septembre, une manifestation de rue rassemblant des milliers de personnes a été organisée alors que de petites manifestations sont convoquées chaque dimanche dans les quartiers de Port-au-Prince. Une autre grande protestation pacifique a été convoquée le 17 octobre, jour de commémoration de l’assassinat du fondateur du pays, Jean-Jacques Dessalines. Ce jour-là, des centaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues de toutes les villes et villages du pays en criant le même slogan : « Où est l’argent de Petrocaribe ? ».

Appel a été fait à une autre manifestation le 18 novembre, jour anniversaire de la bataille qui a donné la victoire finale aux troupes haïtiennes contre les armées envoyées par Napoléon Bonaparte. Toutefois, une semaine plus tôt, le chef de l’organisation Fils de Dessalines, l’ancien sénateur et ancien candidat à la présidence Moïse Jean-Charles, organisa un rassemblement à Cap-Haïtien, deuxième ville d’Haïti, au monument de la bataille de Vertières, où flotte le drapeau des héros du combat contre les Français et l’actuel insigne national. Ses partisans y ont hissé le drapeau [noir et rouge] de l’époque de la dictature de Duvalier et ont appelé à la chute du Président Moïse. Cette action a déclenché les critiques unanimes de la part de tous les secteurs politiques et a désorienté ceux qui voulaient manifester le 18 novembre pour exiger que les corrompus soient jugés, mais sans soutenir les actes de violence ni favoriser les luttes de pouvoir des secteurs politiques d’opposition.

Il est difficile de connaître le nombre de victimes actuellement en Haïti, car les autorités ne donnent pas de chiffres et les hôpitaux publics ont fermé les morgues. Mais tous ces faits ont eu raison de la marche du dimanche 18 novembre.

Un nouveau regroupement appelé Secteur démocratique populaire, dirigé par l’avocat André Michel, des représentants du parti Lavalas de l’ex-président Jean-Bertrand Aristide et plusieurs syndicalistes ont appelé à trois jours de grève générale, le début d’une autre semaine de protestations avec son lot de violences face à une police impuissante. Le pays s’est complètement paralysé. La même semaine, les dirigeants du Secteur Démocratique Populaire ont appelé à l’occupation de Pétionville (transformée après le tremblement de terre de 2010 en capitale commerciale du pays) avec « tout le nécessaire dans le sac à dos pour se baigner dans les piscines des bourgeois et manger leur nourriture  », un mot d’ordre qui a conduit de nombreux secteurs de la société civile à rejeter cet appel. Arnel Belizaire, ancien député de Lavalas, célèbre pour s’exhiber avec des armes, s’est publiquement opposé à cette initiative.

Pour sa part, le mercredi 21 novembre, le Président Moïse s’est adressé à la nation dans un très bref discours de quatre minutes rempli de généralités sur la démocratie et la Constitution, et sans faire référence aux demandes des manifestants. Il a délégué pour la première fois au nouveau Premier ministre Jean-Henry Céant la tache de prendre en main les problèmes, laissant ainsi l’impression qu’il ne comprend pas la gravité de la situation. Le lendemain, le Premier ministre a admis dans son discours que « les revendications étaient justes et importantes pour le pays » et a promis de créer 50 000 emplois et de mettre fin à l’insécurité. Il a appelé à un dialogue national de tous les secteurs, mais a toutefois précisé que la démission du président n’était pas à l’ordre du jour.

Entretemps, un accord a été conclu entre les petits partis sociaux-démocrates et socialistes, qui demande également la démission du président comme d’autres secteurs mobilisés, et la formation d’un gouvernement de transition afin de parvenir à un pacte de gouvernabilité. De leurs côtés, la communauté internationale et Kenneth Merten, ancien ambassadeur des États-Unis en Haïti et actuel sous-secrétaire adjoint du Bureau des affaires de l’hémisphère occidental et coordonnateur spécial pour Haïti, ont réaffirmé leur soutien au président Moïse. La situation est incertaine : le gouvernement manque de soutien populaire et ses forces répressives sont faibles. Et les Haïtiens n’ont toujours pas reçu de réponse à la question « où est l’argent ? ».

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Arnold Antonin

Arnold Antonin

Cinéaste et producteur haïtien. Homme de carrières diverses, Arnold Antonin est connu tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays pour son engagement social, politique et culturel.

[1[NDLR] La mesure prévoyait l’augmentation du prix de l’essence de 38 % – ainsi que celui du diesel et du kérosène, de 47 % et de 51 %. Source : Mediapart.

[2[NDLR] En 2015, la coordination nationale de la sécurité alimentaire en Haïti évaluait à 3,6 millions les Haïtiens souffrant de la faim, dont « 1,5 million en condition d’insécurité alimentaire sévère ». Source : Mediapart.

[3[NDLR] En février, le pouvoir a obtenu un vote de la majorité sénatoriale actant la transmission du rapport PetroCaribe, non pas à la justice, mais à la Cour supérieure des comptes et des contentieux administratifs. Une pantalonnade, aux yeux de l’opposition. « La majorité, qui n’a pas ratifié le rapport, a préféré le transmettre à la Cour des comptes. Mais c’est précisément la Cour qui nous avait déjà transmis les données sur lesquelles nous nous sommes appuyés, explique à Mediapart le sénateur Youri Latortue, responsable de la commission anticorruption.

[4[NDLR] La mesure prévoyait l’augmentation du prix de l’essence de 38 % – ainsi que celui du diesel et du kérosène, de 47 % et de 51 %. Source : Mediapart.

[5[NDLR] En 2015, la coordination nationale de la sécurité alimentaire en Haïti évaluait à 3,6 millions les Haïtiens souffrant de la faim, dont « 1,5 million en condition d’insécurité alimentaire sévère ». Source : Mediapart.

[6[NDLR] En février, le pouvoir a obtenu un vote de la majorité sénatoriale actant la transmission du rapport PetroCaribe, non pas à la justice, mais à la Cour supérieure des comptes et des contentieux administratifs. Une pantalonnade, aux yeux de l’opposition. « La majorité, qui n’a pas ratifié le rapport, a préféré le transmettre à la Cour des comptes. Mais c’est précisément la Cour qui nous avait déjà transmis les données sur lesquelles nous nous sommes appuyés, explique à Mediapart le sénateur Youri Latortue, responsable de la commission anticorruption.

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  • F.L., Barril.info.

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