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Entretien avec Manuel Sutherland

Où va le Venezuela ? (S’il va bien quelque part)

Comme à Cuba lors de la « Période spéciale », la très divisée opposition vénézuélienne s’attend à un effondrement du pouvoir qui n’arrive jamais, tandis que le gouvernement continue à dénoncer les complots extérieurs et que de nombreux Vénézuéliens expriment leur mécontentement et quittent le pays. L’économiste vénézuélien Manuel Sutherland revient sur la situation lors d’un entretien avec Pablo Stefanoni, rédacteur en chef de la revue Nueva Sociedad. Cet entretien a été réalisé avant le coup de force de l’opposition et l’autoproclamation de Juan Guaido comme président intérimaire du pays le 23 janvier.

La récente investiture de Nicolás Maduro pour un second mandat de six ans a rebraqué les projecteurs sur le Venezuela et sa crise. L’Assemblée nationale étant entre les mains de l’opposition et déclarée en desacato, « situation d’outrage », le président a prêté serment devant une Assemblée constituante qui, plutôt que de rédiger une Constitution, agit comme une sorte de supragouvernement. Entre-temps, l’aggravation de la crise n’a pas réussi à renforcer l’opposition qui, avec un nouveau chef à l’Assemblée nationale, cherche à dépasser sa division et à renaitre de ses cendres. L’économiste Manuel Sutherland propose quelques clés de lecture de la situation vénézuélienne, en élargissant le propos sur une révolution bolivarienne qui est sur le point de célébrer ses deux décennies.

Pablo Stefanoni : lors de son investiture, Nicolás Maduro a proposé « un nouveau départ ». Le chavisme Chavisme Le terme « chavisme »est utilisé pour décrire le(s) courant(s) politiques revendiquant l’héritage de Hugo Chavez, décédé en 2013. étant au pouvoir depuis deux décennies, qu’est-ce que cela signifie ?

 
Lors son discours, Nicolás Maduro a fait une promesse qui résonne encore dans notre tête. En effet, le président a promis un « nouveau départ » en ponctuant ses phrases d’un « maintenant, oui », « cette fois, oui ». De telles propos pourraient donner de l’espoir à des millions de ses sympathisants quant à la possibilité de véritables changements structurels qui, d’une manière ou d’une autre, relèveraient le niveau de vie précaire dont souffre la population. Le problème, c’est que Maduro promet exactement la même chose depuis cinq ans : le changement, en demandant plus de pouvoir pour faire « plus pour le peuple ». En pleine hyperinflation Hyperinflation Le phénomène de l’hyperinflation correspond à une inflation excessivement élevée et incontrôlable. On parle réellement d’hyperinflation lorsque les prix augmentent de plus de 50% par mois. Les pays y étant confrontés sont généralement conduits à une crise monétaire et économique. , Maduro continue de promettre que « cette fois-ci, il va contrôler les prix » et qu’il traitera avec une « main de fer » ceux qui osent augmenter les prix des produits subventionnés. Cela fait la risée de la population. Chaque année, quand il promet de vaincre « cette fois-ci » la « guerre économique Guerre économique C’est la thèse du gouvernement de Nicolas Maduro pour expliquer la crise économique. Le secteur privé en alliance avec des pays hostiles à la « révolution » mèneraient une guerre économique contre le Venezuela.  » imaginaire, les gens se contentent de baisser les yeux et de soupirer. Les promesses se dissipent rapidement. Le sourire ricaneur de certains de ses acolytes au cours de la cérémonie d’investiture en l’entendant faire de telles promesses est une véritable pièce d’anthologie.

Des millions de bombes et le génocide nazi en Pologne ont provoqué une chute de 44 % du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
entre 1939 et 1943. Celui du Venezuela a chuté d’environ 50% au cours des cinq dernières années

Entre-temps, le PIB est en chute libre depuis cinq ans (2014-2018), du jamais vu pour notre économie. Des millions de bombes et le génocide nazi en Pologne ont provoqué une chute de 44 % du PIB entre 1939 et 1943. Celui du Venezuela a chuté d’environ 50% au cours des cinq dernières années, un record absolu pour le continent, une tragédie sans précédent. Pour les années 2017 et 2018, la crise s’est aggravée avec l’hyperinflation qui a battu plusieurs records du monde . Elle dure depuis environ 14 mois et est la huitième plus longue hyperinflation de l’histoire.

La question à un million de dollars : pourquoi la catastrophe économique ne semble-t-elle pas éroder le pouvoir gouvernemental comme l’opposition l’imaginait. Pourquoi les secteurs populaires ne descendent-ils pas des collines ? Ou ne descendent-ils pas pour migrer ?

Tout comme l’opposition cubaine au milieu de la « Période spéciale », après l’effondrement des gouvernements de l’Union soviétique et de l’Europe de l’Est, les dirigeants de l’opposition vénézuélienne les plus notoires espèrent qu’une grave crise économique forcent les gens à sortir dans la rue pour une « révolte de la faim » qui emporterait, de quelque manière, le gouvernement. En exil, emprisonnés ou coupés des classes populaires appauvries, la plupart des élites de l’opposition aspirent à l’effondrement du présumé château de cartes bolivarien. Comme ce n’est pas le cas, elles espèrent que le temps ne fera qu’empirer les choses et qu’il provoquera enfin la rébellion tant attendue. Ce qu’elles semblent ne pas comprendre, bien qu’elles le dénoncent tout le temps, c’est que le gouvernement développe un programme très large de cadeaux, d’avantages sociaux et d’aide sociale massive qui, de façon relativement efficace, permet de contenir toute révolte. Le gouvernement fournit ainsi aux quartiers populaires des sacs de nourriture (par l’intermédiaire des comités locaux d’approvisionnement et de production, les CLAP CLAP Comités locaux d’approvisionnement et de production, Comités Locales de Abastecimiento y Producción, CLAP ), de l’argent liquide sur leurs comptes (les Bonos de la Patria), des services d’électricité, d’eau, d’assainissement, de transports publics largement subventionnés, et de l’essence presque gratuite. Sans parler de ses politiques très permissives dans ces quartiers avec les délinquance, le trafic de drogue, le commerce de marchandises subventionnées et de contrebande. Le gouvernement livre d’innombrables marchandises à des prix très bas, qui sont revendues sur le marché noir avec d’énormes marges bénéficiaires. Avec très peu d’argent, le gouvernement a développé un vaste réseau politique clientéliste, qui a accentué un processus de lumpenisation sociale de larges secteurs de la population. Tout cela permet de contenir toute révolte des couches les plus pauvres de la société.

Une illustration parue dans El Nacional

Bien que l’émigration des Vénézuéliens les plus pauvres dure depuis au moins trois ans, cela ne concerne pas la majorité dans les quartiers populaires. Il y existe de nombreuses façons d’obtenir de l’argent de manière clandestine ou ouvertement illégale, ce qui freine une potentielle émigration de plus grande ampleur. Et il faut noter que l’opposition n’y mène pratiquement aucun travail politique. En plus du danger de faire de la politique contre le gouvernement dans de nombreux quartiers, l’opposition a complètement abandonné la tâche d’organiser ces secteurs sociaux qui, malheureusement, se mettent du côté de ceux qui ont les moyens à portée de main pour « résoudre » leurs problèmes quotidiens. Seules les organisations étatiques ou criminelles ont cette capacité. Par conséquent, les quartiers populaires sont totalement déconnectés de l’opposition politique qui a trouvé sa niche sur Twitter.

Cette opposition n’a pas encore obtenu de résultats ni dans la rue, ni dans les urnes, ni dans les institutions qu’elle a conquise, que pourrait-elle faire alors ?

Le gouvernement a extrêmement bien réussi à rendre l’opposition synonyme d’ « échec ». Ainsi, il projette un sentiment de défaite et de frustration chez ses dirigeants. Malgré son énorme et inhabituel succès électoral en 2015, lorsqu’elle a conquis la majorité à l’Assemblée nationale, l’opposition s’est désintégrée avec une extrême rapidité. En pleine débandade, ils ont dissous la Mesa de Unidad Democrática (MUD) [La coalition des partis d’opposition, ndlr] et se sont rabattus sur les réseaux sociaux pour s’insulter mutuellement. Dans son évolution tortueuse, l’opposition a choisi de présenter tout processus électoral comme frauduleux, à juste titre, mais avec une posture défaitiste qui ne lui permet même pas de lutter pour défendre les votes.

S’est alors développée une politique abstentionniste qui a réussi à encore plus dépolitiser les bases de l’opposition. Elle s’est abstenue lors de plusieurs scrutins successifs et s’est éloignée de manière peu astucieuse d’entités politiquement utiles à ses propres fins, ce qui l’a considérablement affaiblie au point de paraître formellement dissoute. Dans ce contexte, ses secteurs les plus extrémistes et donc les plus anti-politiques ont pris le dessus. Bien que ces derniers soient très doués pour mettre le feu sur les réseaux sociaux et attirer l’enthousiasme de ceux qui ne font pas de véritable politique ; dans la pratique, ils ont tendance à être les moins intelligents et les moins compétents dans l’art de construire des alliances et des consensus. Tout cela rend l’opposition encore plus inopérante et stérile. Le temps semble indiquer qu’elle n’a d’autre choix que de tenter de relancer un processus d’articulation politique de plus en plus complexe. Alors qu’un travail de fourmi est nécessaire, elle opte plutôt dans une position désavantageuse pour la diatribe maximaliste : affronter le gouvernement qualifié d’« usurpateur » et attendre qu’un miracle arrive des États-Unis ou disparaître à la lumière de ses propres promesses irréalisables.

Le pays compte aujourd’hui presque de deux présidents, si l’on prend au sérieux la proclamation encore confuse de l’Assemblée nationale.

L’opposition vénézuélienne disait depuis des mois que Maduro cesserait d’être légitime après le 10 janvier. Ils ont refusé de reconnaitre l’élection présidentielle du 20 mai 2018 à laquelle l’ancien gouverneur Henry Falcón était le principal candidat de l’opposition [1]. Maduro allait donc devenir un « usurpateur ». Ils ont donc commencé à discuter de ce qu’il fallait faire le 10 janvier. Les courants plus modérés ont dit que rien de nouveau n’allait se produire. Les plus radicaux ont prédit l’arrivée des marines et des paramilitaires colombiens pour « libérer » le pays.

Mais le 10 janvier s’est déroulé sans accroc en termes de protestations ou d’éventuels affrontements de rue. La note a été donnée par le jeune président de l’Assemblée nationale, Juan Guaidó, qui, avec une certaine timidité, a donné une conférence de presse très animée au cours de laquelle, de manière surprenante, il a pris la décision de refuser à Maduro le titre de président de la République et a assuré être prêt à assumer la présidence intérimaire du pays face à ce que l’opposition considère comme une usurpation de fonction. Il a ensuite qualifié l’investiture de Maduro comme nulle et non avenue et a appelé les forces armées et la communauté internationale à agir face à ce qu’il a qualifié de fraude électorale.

Au siège du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) à Caracas, Guaidó a pris la parole lors d’un rassemblement de quelque 3 000 personnes où il a failli se proclamer président du pays, mais il n’est pas allé jusqu’au bout. S’appuyant sur l’article 233 de la Constitution, il a fait valoir que si le président élu ne peut assumer ses fonctions, c’est au président de l’Assemblée nationale de le faire. M. Guaidó a déclaré qu’une loi de transition et une éventuelle amnistie générale étaient en préparation pour les militaires qui se plieraient au nouveau gouvernement de transition [Ce qui a été fait, depuis, ndlr] qui, dans 30 jours, convoquera de nouvelles élections générales. M. Guaidó, membre du parti Voluntad Popular, a insisté sur le fait qu’il avait besoin d’un soutien populaire massif dans les rues et d’un solide appui de la communauté internationale pour faire de ses proclamations une réalité. A la fin de son discours, il a déclaré en maintenant le flou qu’il assumerait « les fonctions d’une présidence de la République ». La forme ésopique de son discours semble être due à l’impératif d’empêcher les forces de sécurité gouvernementales de l’emprisonner pour organisation d’un coup d’État.
 
Et comment le gouvernement a-t-il réagi ?
 
Le discours enflammé de Guaidó laisse de nombreux points d’interrogation. Ce qui est certain, c’est que l’Organisation des États américains (OEA Organisation des Etats américains
OEA
L’Organisation des Etats américains (OEA) a été créée le 30 avril 1948 par la charte de Bogotá. Ses buts : parvenir à un « ordre de paix et de justice, maintenir la solidarité entre ses membres, renforcer leur collaboration et défendre leur souveraineté, leur intégrité territoriale et leur indépendance  »...
) et les gouvernements du Brésil et des États-Unis l’ont immédiatement reconnu comme président légitime. La Cour suprême (en exil) [2] a publié un communiqué en faveur de Guaidó et l’a exhorté à prêter serment comme président.
 
Face à cette situation, Maduro a activé son armée de propagande sur les réseaux sociaux du gouvernement, sur lesquels ont circulé une tonne de plaisanteries contre le « président de Twitter », pour ne pas dire plus. L’opposition qui dirige le plan duquel Guaidó est le protagoniste espère exactement que le gouvernement réagira pour voir s’il peut inverser les règles du jeu, tester le terrain d’une manière ou d’une autre et forcer les militaires ou la « communauté internationale » (surtout les États-Unis et consorts) à prendre des mesures plus drastiques. Pendant ce temps, les gouvernements de la Chine et de la Russie ont rapidement reconnu Maduro comme président et l’ont assuré de leur soutien contre toute « ingérence extérieure ».
 
L’Assemblée nationale cherche à créer une sorte de « double pouvoir ». Ils discutent ouvertement que si Washington et ses alliés - comme le Groupe de Lima Groupe de Lima Groupe fondé en août 2017, pour faire un suivi et trouver une sortie à la crise vénézuélienne. En font partie l’Argentine, le Brésil, le Canada, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Guatemala, la Guyane, le Honduras, le Mexique, le Panama, le Paraguay, le Pérou et Sainte-Lucie. - reconnaissent pleinement le « nouveau président », il pourrait prendre possession des biens de la nation à l’étranger (comme dans le cas de l’invasion de la Libye), y compris le recouvrement des factures, des fonds publics et des entreprises comme l’énorme compagnie pétrolière américaine CITGO, qui est une source essentielle de devises étrangères pour le gouvernement. Évidemment, cela inclurait l’or que la Banque d’Angleterre ne veut pas rendre à la nation [3] et d’autres avoirs gelés à la suite des sanctions imposées au pays. Les fonds récoltés iraient à « l’aide humanitaire », bien qu’ils serviraient en fait à payer une milice nationale pour combattre le gouvernement.
 
Le gouvernement ne va probablement pas dissoudre l’Assemblée nationale, qui, étant en desacato, « situation d’outrage », n’a pas de pouvoir réel dans le pays. Il est possible que Guaidó soit menacé de prison et en quelque sorte « encouragé » à fuir au Brésil ou en Colombie pour former un gouvernement en exil à la manière de la célèbre Cour suprême de justice vénézuélienne qui siège en Colombie et a déjà destitué Maduro plusieurs fois. L’efficacité d’un gouvernement en exil semble être nulle et fait partie des blagues sur l’inefficacité politique de l’opposition. La première action proposée par l’Assemblée nationale a été la convocation d’une grande marche insurrectionnelle le 23 janvier, date historique de la lutte pour la démocratie dans le pays. Il y a une forte rumeur selon laquelle des négociations secrètes ont lieu entre l’opposition et le gouvernement pour parvenir à des accords de coopération mutuelle au cas où la situation s’aggraverait. Les prochains jours seront très tendus.
 
Les doutes qui ont surgi immédiatement après le meeting organisé par le leader de l’opposition sont nombreux. Le premier est la raison pour laquelle Guaidó ne s’est pas déclaré président de la République au sein même de l’Assemblée nationale. S’il peut s’appuyer légalement sur l’article 233 de la Constitution, il doit être proclamé solennellement au Parlement. Celui-ci aurait dû rédiger une « loi de transition », déclarer l’usurpation ou la vacance du pouvoir exécutif et le nommer , c’est ce que réclame l’aile radicale de l’opposition interne et externe. Mais dans les "meetings qu’il a réalisés, il n’assume même pas officieusement la présidence.
 
La partie la plus dure de l’opposition l’attaque déjà et le qualifie de « doux » et d’« ennuyeux ». Ils lui reprochent de ne pas assumer la présidence et l’accuse même d’« omission administrative » et d’échapper à sa responsabilité, ainsi que de décevoir les gens qui avaient mis leur espoir en lui. De plus, ils sont choqués de l’entendre demander aux militaires de lui donner la présidence, alors que, dans leur interprétation de la loi, il devrait donner des ordres aux militaires et ceux-ci obéir. Le fait d’offrir ce pouvoir discrétionnaire aux forces armées semble être un pas en arrière historique sans précédent. L’appel à plus de « cabildos » (meetings) ressemble pour beaucoup à un geste timide, voire lâche. Les plus farouchement anti-chavistes croient qu’il n’assume pas par peur de finir en prison. La marche du 23 janvier leur semble trop éloignée et ils voient la perspective d’un conflit immédiat s’éloigner.

El Pitazo

L’arrestation de Juan Guaidó par des agents du Sebin

https://youtu.be/sas7hmngunE

 
 
Et le dimanche 13, il s’est passé quelque chose d’incroyable. Le Service bolivarien de renseignements (SEBIN SEBIN Le Servicio Bolivariano de Inteligencia Nacional (Sebin) est la police politique vénézuélienne. Il a été créé en 2009 pour remplacer la DISIP. ) [la police politique, ndlr] a intercepté la voiture où se trouvait Guaidó et l’a capturé en plein jour. En quelques minutes, les réseaux sociaux ont répandu la nouvelle de « l’enlèvement » du « Président Guaidó ». Dans les minutes qui ont suivi cette opération, qui a pu être filmée par un amateur, le SEBIN a également appréhendé deux journalistes de médias américain et colombien [de CNN et Caracol, ndlr]. Au milieu des rumeurs sur la localisation du Guaidó, des nouvelles de sa libération ont été publiées indiquant qu’il était déjà en route comme prévu pour un meeting à Vargas. Peu de temps après, le gouvernement a déclaré que l’opération du SEBIN avait été « irrégulière » et qu’il y avait une sorte d’« infiltration » ou d’action indépendante de la part d’un fonctionnaire qui avait pris cette initiative sans en référer à ses autorités, avec l’intention cachée de remettre en question la gestion du gouvernement. Toute la faute semble retomber sur le commissaire Hildemaro Rodríguez dont on a aurait découvert des liens « pour conspirer avec l’extrême droite » et qui, après avoir entrepris cette action, a été mis à la disposition du Ministère public à Caracas. Cela étant, le gouvernement semble avoir été fortement ridiculisé, ce qui pourrait indiquer une fracture interne importante et un grand manque de coordination. Il est évident que Maduro ne voulait pas appréhender Guaidó et que quelqu’un a manœuvré pour, d’une certaine façon, ridiculiser le gouvernement ou peut-être essayer de précipiter des actes de violence en encourageant une grave agression contre le président du Parlement. Tout cela, dans la situation tendue actuelle, entre dans le domaine du possible.
 
Qu’est-il arrivé à la soi-disant « gauche critique » ?
 
La principale victime du processus bolivarien est peut-être ladite « gauche critique ». Chavez a promis en 2007 de transformer en « poussière cosmique » ceux qui parmi ses sympathisants n’adhéreraient pas au Parti socialiste unifié du Venezuela PSUV
Parti socialiste unifié du Venezuela
Le Parti socialiste unifié du Venezuela est le parti politique fondé en 2006 par Hugo Chavez pour remplacer le Mouvement Cinquième République.
(PSUV), qu’il était en train de créer. Cette promesse a été pleinement tenue. La « gauche critique » qui soutenait massivement le chavisme dans les premières années, et qui s’est progressivement éloignée du processus, a presque complètement disparu. Après des années d’entrisme sans résultat dans les rangs de la bureaucratie médiane et du parti avec l’objectif de « gauchiser de l’intérieur » un processus fondamentalement mené par des militaires, elle a choisi d’émigrer, de passer dans les rangs de la droite ou simplement d’imiter le gouvernement avec l’argument répété « de ne pas faire le jeu de la droite ».
 
L’extrême dépendance de la population à l’égard de l’État a également atteint cette gauche dispersée qui, dans de nombreux cas, craint d’affronter le gouvernement par peur de perdre un emploi ou une avantage acquis. Le nombre de ceux qui ont résisté, sans compter les licenciements, la répression et la pauvreté, est trop faible pour faire de l’ombre au gouvernement. Les syndicats, les centre universitaires tendent à disparaitre complètement à mesure que la production dans tous les domaines disparaît et que l’émigration de millions de jeunes s’accélère. Une autre partie de la gauche qui critique Maduro porte le lourd fardeau idéologique de revendiquer Chávez en opposant son gouvernement à celui de Maduro. Ce qui semble être une accroche pour attirer les larges bases sociales mécontentes de chavisme est finalement confus et contradictoire pour la majorité de la population qui ne peut pas s’accrocher à des référents politiques solides.
 
Pourquoi la gauche latino-américaine reste-t-elle dans une sorte de déni du Venezuela ?
 
La gauche latino-américaine en général a « vécu » du chavisme, c’est-à-dire qu’une infinité de personnalités de gauche ont défilé tous frais payés dans le pays en accordant des interviews et en donnant des conseils. Des centaines de dirigeants de petits partis et d’organisations ont reçu une aide généreuse du gouvernement bolivarien, souvent via les ambassades. Cette gauche est redevable au gouvernement et a du mal à prendre ses distances d’un régime qui a été applaudi et rageusement défendu, même s’ils savaient très bien comment il fonctionnait vraiment, puisque les quelques voyages effectués étaient des tournées politiques bien ficelées qui reflétaient une réalité adaptée au regard de ceux qui, de toute bonne foi, ont cherché à voir une lumière au bout du tunnel face au néolibéralisme et à la droite internationale. Il leur est très difficile de donner une opinion différente de celle qu’ils ont donnée auparavant, afin de ne pas être accusés d’« incohérents » ou de « traîtres ». Divorcer a un coût élevé, comme ce fut le cas avec l’URSS.
 
D’autre part, une grande partie de la gauche latino-américaine tente honnêtement de se distancier des critiques formulées par els gouvernements de droite de Mauricio Macri, Jair Bolsonaro ou Iván Duque. Dans une telle situation, les analyses concrètes de la réalité concrète se perdent. Elle pédale dans la semoule en essayant de justifier honnêtement des politiques clairement erronées ayant des conséquences catastrophiques pour la classe ouvrière et le peuple vénézuélien, qui devraient plutôt être au centre de sa solidarité. C’est la politique de l’autruche : ils refusent de voir ce qui saute aux yeux et remplacent l’analyse par des délires « géopolitiques ».


Propos de Manuel Sutherland après le 23 janvier :

Après l’autoproclamation informelle de Juan Guaidó, il semble y avoir une fracture dans l’opposition. Les principaux partis ont été assez prudents et distants et ne semblent pas accompagner pleinement le plan de Voluntad Popular et des secteurs situés plus à droite, orchestré de manière grossière et ouverte par les États-Unis. Il y a un coup d’État en cours pour renverser Nicolás Maduro. D’un autre côté, Maduro est très faible : il s’est exprimé depuis le « Balcon du Peuple » [au palais présidentiel, ndlr], là où Hugo Chávez parlait, et il n’y avait pas trop de monde. Ils n’ont même pas pu prendre de photos aériennes, il y avait un gouverneur, un maire, quelques ministres, le balcon était à moitié vide.

L’armée a dit à plusieurs reprises qu’elle soutenait le gouvernement et qu’elle respecterait la Constitution, mais il semble qu’il y ait des tensions au sein de la direction militaire.

Il semble que Maduro n’ait pas l’intention de démissionner et préfère résister comme il le peut. Il n’est pas clair si Voluntad Popular a l’intention partager le « pouvoir » qu’il construit avec d’autres partis d’opposition, comme Primero Justicia.

Si Guaidó organise un gouvernement en exil ou à partir d’une ambassade et que certains biens à l’étranger sont transférés à son « gouvernement », comme la société Citgo CITGO CITGO est la filiale de PDVSA aux États-Unis. , assez stratégique aujourd’hui, cela pourrait compliquer davantage la situation économique, avec des risques de confrontation civile avec différents types de groupes armés .

La solution, à mon avis, est d’essayer d’éviter la violence à travers une junte civico-militaire de notables avec l’appui de l’Assemblée nationale et de l’Assemblée constituante, pour diriger un gouvernement transitoire sans Maduro et sa clique. De cette façon, le pays pourrait être réinstitutionnalisé dans un court laps de temps afin d’organiser de nouvelles élections propres et justes.


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Manuel Sutherland

Manuel Sutherland

Manuel Sutherland est économiste et chercheur au Centre de Recherche et de Formation Ouvrière (CIFO-ALEM) de Caracas, Venezuela.

Pablo Stefanoni

Pablo Stefanoni

Economiste et journaliste, rédacteur en chef de Nueva Sociedad, ancien directeur du Monde diplomatique-edición boliviana.

[1[NDLR] Henri Falcón était le principal candidat d’une opposition qui, dans sa majorité, a refusé de participer à ce qu’elle considérait comme une farce. Un autre candidat, l’évangéliste et homme d’affaires controversé Javier Bertucci a également participé au scrutin et a récolté presque un million de voix.

[2[NDLR] La Cour suprême du Venezuela étant soumise totalement au pouvoir exécutif et certains de ses magistrats ayant été nommés irrégulièrement, l’Assemblée nationale , contrôlée par l’opposition, en a nommé une nouvelle. Ses membres, pourchassés dés leur nomination, se sont réfugiés à l’étranger. Cette Cour suprême parallèle siège à Bogota en Colombie.

[3[NDLR] Le gouvernement tente aujourd’hui par mesure de sécurité de rapatrier ses réserves en or (550 millions US$) reposant à la Banque d’Angleterre par crainte des sanctions, indique Reuters. Celle-ci aurait refusé en raison des doutes planant sur l’usage qui sera fait de cet or. Avec les sanctions, la vente de cet or se complique. En 2018, le pays s’est rapproché de la Turquie d’Erdogan vers qui le Venezuela exporte l’or pour le raffiner.

[4[NDLR] Henri Falcón était le principal candidat d’une opposition qui, dans sa majorité, a refusé de participer à ce qu’elle considérait comme une farce. Un autre candidat, l’évangéliste et homme d’affaires controversé Javier Bertucci a également participé au scrutin et a récolté presque un million de voix.

[5[NDLR] La Cour suprême du Venezuela étant soumise totalement au pouvoir exécutif et certains de ses magistrats ayant été nommés irrégulièrement, l’Assemblée nationale , contrôlée par l’opposition, en a nommé une nouvelle. Ses membres, pourchassés dés leur nomination, se sont réfugiés à l’étranger. Cette Cour suprême parallèle siège à Bogota en Colombie.

[6[NDLR] Le gouvernement tente aujourd’hui par mesure de sécurité de rapatrier ses réserves en or (550 millions US$) reposant à la Banque d’Angleterre par crainte des sanctions, indique Reuters. Celle-ci aurait refusé en raison des doutes planant sur l’usage qui sera fait de cet or. Avec les sanctions, la vente de cet or se complique. En 2018, le pays s’est rapproché de la Turquie d’Erdogan vers qui le Venezuela exporte l’or pour le raffiner.

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  • F.L., Barril.info

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