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Protestations et répression au Venezuela

Humberto Márquez

14 décembre 2010

Rubén González, 51 ans, soudeur et secrétaire général du syndicat de la Sintraferrominera, a déjà passé plus d’un an en prison au Venezuela pour avoir mené une grève de centaines de travailleurs à la mine de San Isidro, à Ciudad Piar, à 550 kilomètres au sud de la capitale.

« Les travailleurs ont organisé une grève pacifique de 15 jours en août 2009, aux portes de l’entreprise d’État (Ferrominera del Orinoco), exigeant le paiement des salaires conformément à la convention collective », a déclaré González à l’IPS par téléphone depuis la préfecture de police de Ciudad Guayana, où il est en prison.

Le mouvement s’est conclu par la signature d’un accord bilatéral avec l’entreprise, mais quelques jours plus tard González était arrêté et inculpé de lourdes accusations d’ « agavillamiento » (association de malfaiteurs), d’incitation à commettre des crimes, d’entrave à la liberté de travailler et de violation des zones de sécurité.

PROVEA Provea Programa Venezolano de Educación-Acción en Derechos Humanos (Provea), principale organisation vénézuélienne de défense des droits humains, créée en 1988. , une ONG locale des droits de l’homme, considère le cas González comme un exemple emblématique de la criminalisation de la protestation sociale au Venezuela. Son rapport annuel sur l’état des droits de l’homme, publié le 10 décembre (Journée internationale des droits de l’homme), comporte une étude spéciale sur les protestations et manifestations au cours de la décennie 2000-2010 au Venezuela.

« La criminalisation de la protestation sociale, recourant à l’appareil judiciaire, n’a cessé de croître depuis 2005. À l’heure actuelle, plus de 2.400 personnes sont confrontées à des poursuites judiciaires pour avoir exercé leur droit de manifester pacifiquement », a déclaré à l’IPS l’avocat Mariana Belalba, principal rédacteur de cette étude.

Cela coïncide avec une augmentation régulière du nombre de manifestations : entre octobre 1999 et septembre 2010, il y a eu 19 250 manifestations dans les rues du Venezuela. La moyenne annuelle est passée de 1.200 à 1.500 manifestations au début des années 2000 à près de 2.900 en 2008-2009 et à environ 3.300 pour l’année 2009-2010, dit Belalba.

L’étude spéciale sur la décennie reflète la situation des droits de l’homme sous le gouvernement de gauche du président Hugo Chávez, qui a pris ses fonctions en février 1999.

González a déclaré : « Mon affaire est utilisée pour tenter d’entraver la lutte des travailleurs dans les industries de base (fer, acier, aluminium, centrales hydroélectriques) dans l’État de Guayana, et fouler aux pieds leurs droits et leurs revendications légitimes. » Le Guayana est un État du sud-est du Venezuela, avec d’énorme ressources minérales et en eau, et des écosystèmes d’une riche biodiversité.

González signale que les directions des entreprises gérées par l’État, dans ces industries, exercent des pressions et accusent parfois les travailleurs d’être des saboteurs pour déstabiliser les revendications syndicales.

Dans son cas, González a déclaré : "Nous n’avons jamais effectué de sabotage, et nos manifestations étaient pacifiques. » Il a souligné qu’il n’ avait pas été un adversaire de Chávez, mais en avait même été un partisan actif, comme ancien conseiller local et organisateur du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV PSUV
Parti socialiste unifié du Venezuela
Le Parti socialiste unifié du Venezuela est le parti politique fondé en 2006 par Hugo Chavez pour remplacer le Mouvement Cinquième République.
) à Ciudad Piar.

Les syndicalistes d’opposition ont des opinions qui varient sur le cas González, entre ceux qui pensent qu’il est « victime d’une justice arbitraire  », et ceux qui le considèrent comme un « prisonnier politique ». Pendant ce temps González regrette que certains de ses collègues dirigeants syndicaux aient nommé temporairement un autre militant pour le remplacer, en disant qu’ils s’étaient « pliés à la demande la compagnie ».

José Rodríguez, ancien secrétaire général du SUTISS (Syndicat uni des travailleurs de l’industrie de l’acier) et actuel DRH [labour relations manager] de la Sidérurgie d’État de l’Orénoque (SIDOR SIDOR Sidérurgie de l’Orénoque, SIDOR (Siderúrgica del Orinoco Alfredo Maneiro) est la principale aciérie du Venezuela et l’une des principales d’Amérique latine. Ce complexe est situé dans la zone industrielle de Matanzas à Ciudad Guayana, dans l’État de Bolívar, sud-est du Venezuela. Créée en 1960, elle fut privatisée au bénéfice de la multinationale italo-argentine Techint en 1997. Suite à un long conflit social, le gouvernement Chávez décida de la nationaliser en 2007. ) a déclaré : « Nous sommes convaincus que ce n’est pas seulement une politique isolée, c’est une politique d’État, que nous appelons une criminalisation de nos luttes. Ce qui est arrivé à Rubén pourrait facilement nous arriver.  »

Le Comité des libertés syndicales de l’Organisation internationale du Travail (OIT) a demandé au gouvernement du Venezuela de libérer González sans délai, et de lui verser une indemnité pour dommages et intérêts. Le Comité a mis en garde sur le fait que l’arrestation de syndicalistes peuvent avoir « un effet préjudiciable et dissuasif sur l’exercice des droits syndicaux  ».

Le Comité a également exprimé sa préoccupation sur le nombre d’accusations portées contre les syndicalistes arrêtés dans l’État Guayana pour des activités liées à l’exercice des droits syndicaux.

La persécution judiciaire présumée est allé de pair avec la répression des manifestations de rue, qui restait encore assez faible dans la première moitié de la décennie, avec 54 manifestations réprimées par la police en 2000 et seulement 18 en 2005. Mais la répression a depuis progressé, concernant 187 manifestations en 2008-2009, et 150 en 2009-2010.

Les manifestations de rue de la première moitié de la décennie étaient principalement de nature politique, exigeant des droits civils et politiques, tandis que d’octobre 2004 à septembre 2010, les revendications des manifestants étaient pour la plupart des droits économiques, sociaux et culturels.

Quelques 19.250 manifestations ont été enregistrées au cours de la décennie, 71 pour cent ont été organisées pour revendiquer des droits sociaux et économiques, 26 pour cent pour les droits civils et politiques, le reste n’étant pas précisé, selon PROVEA.

Les modalités les plus courantes de protestation étaient des barrages (5913), des manifestations de masse (5093), des marches (1.290) et des occupations de locaux (1506).

Les protestations sont devenues de plus en plus radicales. Le coordinateur général de PROVEA, Marino Alvarado, a dit qu’en 2009 – 2010, il y avait 103 personnes en grève de la faim, alors qu’auparavant une seule personne avait protesté de cette façon.

« Depuis 2005, les actions juridiques et politiques visant à restreindre le droit de manifester se sont multipliées, comme l’introduction de lois pénales contre le mépris de l’autorité, et de plus sévères peines pour ceux qui interfèrent avec la circulation ou avec le travail des agences d’État », a déclaré Belalba .

Il y a un mois, 33 personnes ont refusé de quitter une rame de métro à Caracas, mécontents d’être obligé de changer de train après une longue attente. Ils ont été arrêtés, accusés d’entrave à la circulation de la ligne et de résistance à l’autorité. Un juge a ordonné leur libération au bout de 36 heures.

Le rapport dit que les responsables civils et militaires « sont incités à l’action répressive  », et cite un discours de Chávez en janvier 2009, disant aux forces de sécurité : « Si quelqu’un met le feu à une voiture ou à des arbres, ou met en place un barrage routier, utilisez une grande quantité de gaz lacrymogène et jetez-les en prison. »

González dit : « Je n’ai pas à me plaindre quant à la façon dont j’ai été traité par la police, là où je suis détenu. Les gardiens savent que je suis un travailleur, que je suis sanctionné pour avoir protesté comme travailleur. Mais il est exaspérant de voir des trafiquants de drogue ou des violeurs libres, quand William Saud et moi sommes toujours en prison. »

Saud, un syndicaliste âgé de 61 ans, qui, selon les rapports médicaux souffre d’un cancer de la peau et de la prostate, a passé plus de deux ans en prison au Guayana. Il a dirigé une grève contre Crystallex, une société aurifère canadienne, et comme González il est accusé d’association de malfaiteurs et incitation à des activités criminelles.

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Humberto Márquez

Humberto Márquez

Journaliste vénézuélien. A été entre autres correspondant pour IPS, l'Agence France Presse (AFP) et El Nacional de Caracas entre 1997 et 2002.

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  • La Bataille socialiste

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