×

Quand le ministre oublie son passé de syndicaliste enseignant

Luisa Salomón

25 novembre 2018

Ça criait des deux côtés de la grille. Les agents de sécurité tentaient de fermer l’entrée du ministère de l’Éducation, mais les enseignants les en empêchaient en retenant la grille. Ils voulaient rencontrer le ministre Aristobulo Istúriz.

Au milieu de la bousculade, un groupe parvint à entrer. La police se fraya un passage en bousculant la foule. Ils essayaient d’intervenir, quand un enseignant sortit du bâtiment avec le bras en l’air : « Un gars de la sécurité m’a frappé  ». Les manifestants se mirent en colère.

La police ferma la porte et la Garde nationale arriva. Ils montèrent un piquet mixte à l’entrée et bloquèrent le passage avec leurs boucliers. Personne ne pouvait plus passer. Ceux qui étaient entrés ne seraient pas reçus à la réunion et ne pouvaient plus sortir.

  // Source : eltubazodigital.com  //

Dix-sept syndicats ont appelé les professeurs à se mobiliser le mercredi 14 novembre dans tous les états du pays. A Caracas, une assemblée était prévue face au ministère de l’Éducation dans le centre-ville. Ils étaient présents pour exiger le respect de la convention collective signée en avril et abrogée de facto depuis l’augmentation du salaire minimum décrétée par le président Maduro le 17 août dernier. [1]

Les enseignants ont commencé à arriver vers 7 heures du matin. Un représentant de chaque syndicat est entré au ministère. Ils savaient qu’ils ne verraient pas le ministre Istúriz mais avaient été informés que la vice-ministre allait les recevoir. Les autres attendaient à l’extérieur. Les syndicats estiment que mille enseignants ont participé au rassemblement. Après plusieurs heures sans recevoir de nouvelles de l’intérieur, les manifestants ont commencé à douter de leurs leaders syndicaux. Certains les ont accusés de négocier aux dépens de leur salaire. C’est pourquoi ils ont décidé de forcer le passage.

L’intensité de la protestation a pris les fonctionnaires par surprise. La veille, au même endroit, c’étaient les enseignants du réseau Fe y Alegria qui manifestaient. Ils ont joué du cuatro [2] et entonné des chants de Noël pour demander d’être payés. Ils ne l’étaient plus depuis trois semaines.

Fe y Alegria est un mouvement jésuite d’éducation populaire qui fait partie de l’Association vénézuélienne d’éducation catholique (AVEC) et dispose d’un réseau de 174 écoles dans tout le pays. Ce sont les représentants de ses 26 collèges de Caracas et de l’état voisin de Vargas qui se sont rassemblés face au ministère. Ils étaient environ 300. Chaque établissement a envoyé une représentation de la direction, des professeurs, des ouvriers et du personnel administratif. Les autres sont restés en classe. Ni la manifestation ni les trois semaines sans salaire n’ont perturbé les cours. Les écoles Fe y Alegria n’ont pas été paralysées. Leurs presque 6 000 enseignants ne les ont pas abandonnées, même s’ils devaient emprunter de l’argent pour s’y rendre.

« Ma mère m’a donné de l’argent de sa pension pour payer le transport  », raconte Alicia Agüero, une enseignante de 49 ans qui donne cours en 4e année primaire [CM1, en France, NdT] à l’école Don Pedro et participe à la manifestation.

Dans plusieurs écoles, les directeurs préparent des « soupes populaires » pour nourrir les élèves qui ont faim quand ils arrivent en classe. Les profs aussi y ont désormais recours. « Les enfants me disent parfois en classe qu’ils ont faim. Avant, je leur donnais mon déjeuner. Mais aujourd’hui j’ai aussi faim  », explique Agüero.

Les collèges du réseau de l’AVEC reçoivent une subvention de l’État vénézuélien, établie dans un accord signé le 11 janvier 1990. L’accord couvre 642 établissements dans tout le pays. Le ministère n’a pas payé le subside depuis trois semaines. D’où la manifestation du mardi 13 novembre.

« Bonjour Monsieur Istúriz, descendez pour parler avec nous », a-t-on pu entendre par un mégaphone. Istúriz était à l’intérieur. Il présidait une réunion des ministres la « Vice-présidence sociale ». Mais la fenêtre de son bureau au 20e étage est restée désespérément fermée. La vice-ministre Rosángel Orozco les a reçus. Elle a expliqué qu’ils n’avaient pas versé les subsides à cause d’erreurs dans la grille des salaires envoyées par l’AVEC. Elle a promis que ce qui leur était dû serait payé le 15 novembre. Même s’il n’y pas eu d’incident avec les enseignants de Fe y Alegria, plusieurs d’entre eux sont repartis avec la sensation qu’ils devraient revenir. Le problème de base n’a pas été résolu. Même si on payait leur dû, les salaires resteraient trop bas.

C’est probablement parce que la manifestation du mardi s’est déroulée dans le calme que la police n’a pas empêché la concentration des professeurs du secteur public le lendemain. Sans que cela ait été planifié, l’assemblée s’est transformée en action de protestation puis en échauffourées pour entrer dans le ministère. Ils demandaient le respect de leur convention collective, abrogée de facto depuis le mois d’août.

Le 10 avril de cette année, le ministère de l’Éducation, dirigé alors par Elías Jaua, a signé la convention collective du secteur. Le document prévoyait entre autres huit augmentations salariales jusqu’en janvier 2020, une augmentation des primes, de nouveaux bonus et quatre mois de primes de fin d’année [très courant au Venezuela] pour les enseignants. L’accord a été respecté durant trois mois. Leur salaire a augmenté de 100% en avril et de 40% supplémentaires en juillet.

Mais l’augmentation du salaire minimum en août dernier a éliminé les primes de transport, de statut, les bonus et la grille salariale. Le 4 septembre, Maduro a destitué Jaua et désigné Istúriz à la tête du ministère.

Aristóbulo Istúriz fut ministre de l’Éducation entre 2001 et 2007. Au cours de sa gestion, il fut critiqué pour faire la sourde oreille aux protestations de ses ex-collègues. Avant d’arriver au pouvoir [3], Istúriz était professeur de sciences sociales et d’histoire. Dans les années 1980, il se fit connaître comme un dirigeant syndical de premier plan. Il fonda et présida le Sindicato Único del Magisterio (SUMA), ainsi que la Federación de Trabajadores del Magisterio (Fetramagisterio). Si quatre décennies ont passé, les enseignants se souviennent encore de lui. Ils pointent le fait qu’il aurait oublié son passé d’enseignant.

Quand il était dirigeant syndical, il était de coutume de le voir mener des actions de grève. Il fermait des écoles avec des cadenas Cadenas
Cadena
Cadena, chaîne. Au Venezuela, une Cadena nationale est une retransmission obligatoire sur toutes les radios et télévisions du pays imposée par les autorités. Il s’agit en général d’une allocation du président ou d’une haute autorité de l’Etat...
, soudaient les serrures pour empêcher l’entrée en classe. Il s’enchaîna même une fois à l’entrée d’une école pour exiger un meilleur salaire.

A. Isturiz, ministre de l'Education  // AVN  //

« L’enseignant qui est incapable de défendre ses droits ne peut être un bon exemple pour un enfant, parce que c’est un lâche », assena-t-il en 1985, comme le rappelle une pancarte de la manifestation.

« Aristóbulo est le promoteur de l’’année sabbatique’ [4] des enseignants. Quand il était président du SUMA, il mettait un cadenas aux écoles les jours de grève. Aujourd’hui, on n’a même plus les moyens de le faire  », explique Griselda Sánchez, secrétaire en charge de la convention collective du Sindicato Venezolano de Maestros (Sinvema).

Les conventions collectives de l’époque étaient au centre des manifestations qu’Aristóbulo Isturirz dirigeait. Tous les enseignants touchaient la même chose. Les seules différences salariales étaient dues au nombre d’heures prestées. Les syndicats demandaient de meilleurs revenus et une échelle salariale en fonction du mérite, de l’ancienneté et des études. Ils revendiquaient un meilleur salaire pour ceux qui avaient le plus d’ancienneté et une plus longue formation.

En septembre 2018, quand Istúriz a été nommé ministre de l’Éducation pour la seconde fois, le gouvernement a commencé à payer les salaires chaque semaine. Ils n’ont pas actualisé la grille salariale par catégories. Ce mois-là, ils ont tous touché le même montant : 1 800 bolivars (Bs). Un salaire minimum.

« Avec la convention collective, nous avons gagné beaucoup de choses qu’on a revendiquées lors du mandat de Jaua. Maintenant, Aristóbulo arrive et nous enlève tout  », constate la professeur Nelly Ramos, du lycée Diego de Losada d’El Valle, dans le sud-ouest de Caracas.

« Je touche 617 bolivars chaque semaine. On ne mange que deux fois par jour à la maison. On ne peut plus manger dehors. On ne mange plus de sucré. Dés qu’on achète un peu de nourriture, on a à peine pour acheter du salé. Je n’ai pas assez d’argent pour acheter du poulet ou de la viande.  » Elle a 18 ans de carrière comme professeur de mathématiques et de physique. Elle ne se souvient même pas de la dernière fois qu’elle a pu acheter une paire de chaussures. Celles qu’elle porte aux pieds sont cassées.

Deux mois plus tard, en novembre, nombre d’enseignants ne savent toujours pas à combien s’élève leur salaire. Le ministère n’a pas publié la nouvelle grille et ne publie plus de fiches de paie depuis septembre. « On n’arrive pas à voir clairement ce que l’on nous paie, quelles sont nos nos revenus  », dénonce devant le ministère le professeur Carlos Garrido, du lycée Urbaneja Achelpohl, de Los Símbolos, dans le sud-ouest de la ville.

La convention établissait une augmentation salariale de 40% depuis le premier octobre. Elle n’a pas été appliquée. En novembre, le ministère n’a pas payé une semaine de travail et a annoncé que les enseignants ne bénéficieraient que de trois mois de primes de fin d’années au lieu de quatre. Ils n’ont pas touché non plus les primes de transport ni les bonus auxquels ils ont droit selon la convention collective.

Orlando Pérez, membre de l’Assemblée constituante et président du syndicat pro-gouvernemental Sinafum, a expliqué lors d’une interview sur VTV [la première chaîne publique, NdT] en septembre que les primes et bonus n’ont pas disparu. Ils ont été intégrés au salaire, ce qui signifie qu’elles ont été inclues dans les 1 800 Bs du salaire minimum. L’assurance santé leur donne une couverture de 200 Bs. L’assurance décès couvre 150 Bs. Un médicament contre la grippe coûte 800 Bs.

Une fois passées 11 heures, l’agitation a repris. Les enseignants se sont rassemblés une fois de plus à l’entrée du ministère. Ils ne cherchaient pas à y pénétrer cette fois-ci. Ils voulaient juste écouter les premiers dirigeants qui sortaient de la réunion pour donner des nouvelles.

Oswaldo Pantoja, représentant de Sitraenseñanza Miranda, expliqua avec un mégaphone qu’ils avaient installé des tables de travail avec le ministère. Ses déclarations suscitèrent des insultes. « Vendus  », crièrent les enseignants. Le slogan de « grève nationale » se fit alors de plus en plus entendre chez les manifestants. La professeur Griselda Sánchez du Sinvema prit le mégaphone : « Nous n’avons pas le pouvoir d’appeler à une grève nationale ». On la siffla. « Ne me dites pas que l’on ne peut pas convoquer une grève à Caracas, même pour seulement 24 heures  », lâcha une prof.

L’appel à une grève nationale dépend des fédérations, pas des syndicats régionaux. En l’absence de grève générale, les syndicats de l’état d’Aragua [voisin de Caracas] ont appelé à un arrêt de travail de 24 heures. Dans celui de Portuguesa, l’appel a été fait pour une grève de 72 heures la semaine prochaine. Les syndicats de Caracas n’ont pas pris de décisions.

Les syndicalistes ont promis qu’ils ne négocieraient rien qui implique la perte d’avantages prévues par la convention collective. Ce qui suscita quelques applaudissements. La réunion n’était pas terminée.

  // Source : eltubazodigital.com  //

A midi, ils ne restaient pas plus de la moitié des manifestants. Fatigués d’attendre une réponse, ils ont quitté les lieux en petits groupes jusqu’au métro. La Garde nationale s’est retirée, mais les policiers sont restés pour garder le bâtiment. La manifestation s’est dispersée tout seule.

A 17 heures, les syndicats à l’origine de la manifestation ont annoncé l’échec des négociations. Edgar Machado, président du syndicat des instituteurs de Caracas, a expliqué à la radio qu’ils s’étaient réunis avec la vice-ministre de l’enseignement secondaire, Nancy Ortuño. Ils ont mis leurs revendications sur la table et ont demandé que le ministre Istúriz explique publiquement la situation. On ne leur a rien promis car les discussions n’étaient pas terminées.

« A Caracas, nous ne cherchons pas le conflit. La balle est dans le camp du ministre. La paix sociale avec le ministère dépend de lui. Sinon, nous durcirons le conflit  », explique Machado.

Le syndicat pro-gouvernemental a envoyé un message à ses affiliés à 20h30 pour expliquer qu’il y avait bien eu un accord. Ils ont décidé de continuer à évaluer les revendications.

Ce jeudi 15 novembre, les comptes en banque des enseignants étaient encore vides. On leur avait promis de payer deux mois de primes de fin d’année. Ce n’était pas encore le cas. Quand les écoles ont ouvert jeudi, les profs n’avaient pas encore reçu leur salaire.

Quant aux professeurs de l’AVEC, ils ont touché deux des trois semaines qu’on leur devait. Ils ne savent pas quand on leur paiera la semaine restante. Ils ont reçu trois mois de primes de fin d’année et ils ne savent pas si le quatrième prévu dans la convention collective sera versé. Le ministre Istúriz a quant à lui présidé une cérémonie de remise de diplôme de la Misión Ribas [5] le mercredi. Le jeudi, il a augmenté les bourses des étudiants et des inscrits à la Misión. Il n’a rien dit sur les manifestations.

partagez

Luisa Salomón

Luisa Salomón

Journaliste vénézuélienne.

[1[NDLR] Fin août, le gouvernement Maduro a annoncé un « Programme pour la relance, la croissance et la prospérité économique » tout en menant conjointement une reconversion monétaire. Dans les faits, le salaire minimum a été considérablement augmenté. Dans la pratique, il reste insuffisant pour pouvoir vivre décemment dans un pays prisonnier d’une spirale hyperinflationniste depuis un an.

[2[NDLR] Le cuatro est un petit instrument de musique à quatre cordes utilisé au Venezuela, en Colombie, au Mexique et à Porto Rico. C’est une petite guitare qui offre beaucoup de possibilités de jeu rythmique et qui dérive de la guitare baroque espagnole, elle-même apparentée au Cavaquinho portugais, prédécesseur du ukulélé. 
Source : Wikipedia.

[3[NDLR] Aristobulo Istúriz a déjà une très longue carrière politique derrière lui. Avant l’arrivée de Chávez au pouvoir, il fut maire de la principale municipalité de Caracas. Sous Chávez puis sous Maduro, il a occupé un nombre très conséquent de hautes fonctions.

[4[NDLR] L’année sabbatique est une sorte de pause-carrière dans le cadre de laquelle l’enseignant continuera à bénéficier de sa rémunération et des avantages de son statut tout en se consacrant à d’autres activités liées à l’enseignement, la recherche ou pour améliorer sa formation.

[5[NDLR] La Misión Ribas est un programme gouvernemental destiné à des individus qui ont dû abandonner le collège. Elle est censée incorporer ceux-ci dans un programme d’éducation qui devrait leur permettre de passer l’examen adéquat en deux ans maximum. Comme les autres misiónes, ce programme est gratuit. Cependant, les participants reçoivent des bourses sur la base de leurs propres besoins.

[6[NDLR] Fin août, le gouvernement Maduro a annoncé un « Programme pour la relance, la croissance et la prospérité économique » tout en menant conjointement une reconversion monétaire. Dans les faits, le salaire minimum a été considérablement augmenté. Dans la pratique, il reste insuffisant pour pouvoir vivre décemment dans un pays prisonnier d’une spirale hyperinflationniste depuis un an.

[7[NDLR] Le cuatro est un petit instrument de musique à quatre cordes utilisé au Venezuela, en Colombie, au Mexique et à Porto Rico. C’est une petite guitare qui offre beaucoup de possibilités de jeu rythmique et qui dérive de la guitare baroque espagnole, elle-même apparentée au Cavaquinho portugais, prédécesseur du ukulélé. 
Source : Wikipedia.

[8[NDLR] Aristobulo Istúriz a déjà une très longue carrière politique derrière lui. Avant l’arrivée de Chávez au pouvoir, il fut maire de la principale municipalité de Caracas. Sous Chávez puis sous Maduro, il a occupé un nombre très conséquent de hautes fonctions.

[9[NDLR] L’année sabbatique est une sorte de pause-carrière dans le cadre de laquelle l’enseignant continuera à bénéficier de sa rémunération et des avantages de son statut tout en se consacrant à d’autres activités liées à l’enseignement, la recherche ou pour améliorer sa formation.

[10[NDLR] La Misión Ribas est un programme gouvernemental destiné à des individus qui ont dû abandonner le collège. Elle est censée incorporer ceux-ci dans un programme d’éducation qui devrait leur permettre de passer l’examen adéquat en deux ans maximum. Comme les autres misiónes, ce programme est gratuit. Cependant, les participants reçoivent des bourses sur la base de leurs propres besoins.

Tags
Traduction
  • F.L., pour Barril.info

Source

Lire aussi

En marge du Forum social mondial de Belem (Brésil) en 2009
Progressismes, post-néolibéralisme et émancipation radicale

Amérique latine : fin d’un âge d’or ?

Après leur participation au colloque international « Gouvernements progressistes et post-néolibéralisme en Amérique latine : la fin d’un âge d’or ? » – tenu à l’Université de Grenoble (France), en juin 2017 -, il nous a paru intéressant de revenir sur la...


Socialisme et communes

Socialisme et communes

Au début, il n’y avait aucune référence au « système communal » dans le projet bolivarien de « démocratie participative et protagonique ». C’est lors du second mandat de Hugo Chávez (2006-2012) qu’il fut initié. Comme en témoignent les reproches de ce...


Inscrivez-vous à la Newsletter

2018 © Tous droits réservés.