×

Que se passe-t-il au sein du SEBIN, la redoutable police politique vénézuélienne ?

Ángel Bermúdez

18 mai 2019

Début décembre 2012, quelques jours avant d’effectuer son dernier voyage à Cuba pour y subir une quatrième opération contre le cancer dont il souffrait, le président vénézuélien Hugo Chávez signa un décret transférant le contrôle du Service bolivarien de renseignement (SEBIN SEBIN Le Servicio Bolivariano de Inteligencia Nacional (Sebin) est la police politique vénézuélienne. Il a été créé en 2009 pour remplacer la DISIP. ) au vice-président qui était alors Nicolás Maduro. Quelques jours plus tard, celui-ci fut désigné comme son successeur politique.

Sept ans ont passé et le SEBIN est devenu la pièce maîtresse de la plus grande crise de gouvernance que Maduro ait dû affronter depuis qu’il a pris les rênes du pays après la mort de Chávez.

De toutes les structures de sécurité de l’État vénézuélien, le SEBIN est l’organe qui semble jusqu’à présent avoir été le plus impliqué dans la tentative de soulèvement contre Maduro promue le 30 avril dernier par le leader de l’opposition Juan Guaidó.

Le SEBIN n’est pas n’importe quel corps policier.

« C’est le corps qui s’occupe du renseignement en matière politique. Ils sont chargés d’enquêter sur les fonctionnaires, les politiciens, les journalistes et les faiseurs d’opinion. Il dispose d’une infrastructure moderne pour mettre sur écoute les téléphones, pirater les comptes et enquêter sur toute personne suspecte », explique Sebastiana Barráez, journaliste et experte du monde militaire au Venezuela, lors d’un entretien avec la BBC.

Elle affirme que cette institution a joué un rôle central en dévoilant de possibles conspirations contre le gouvernement et qu’elle a beaucoup plus de ressources et de pouvoirs que sa prédécesseur, la Direction des services de renseignement et de prévention (DISIP), qu’elle a remplacée en 2010.

Javier Ignacio Mayorca, journaliste et consultant en sécurité, indique que le SEBIN compte 2 800 employés, mais tous ne se consacrent pas à un travail de renseignement puisque ce chiffre inclue le personnel administratif.

Mais dans quelle mesure le SEBIN était-il impliqué dans le soulèvement contre Maduro le 30 avril dernier ?

Un foyer de conspiration ?

Les soupçons se tournent vers le général Manuel Cristopher Figuera, qui dirigeait le SEBIN jusqu’au 30 avril, date à laquelle il a été subitement démis de ses fonctions par Maduro. [1]

Même si le président vénézuélien n’a donné aucune explication [2], le quotidien vénézuélien Últimas Noticias - dont la ligne éditoriale est proche du pouvoir - a révélé que des réunions pour planifier le « soulèvement » se sont tenues au sein du SEBIN en présence de Cristopher Figuera et de plusieurs politiciens d’opposition détenus dans ses locaux.

Au soir du 30 avril, la presse vénézuélienne a également publié une lettre attribuée au directeur du SEBIN dans laquelle il affirme reconnaître Maduro comme son commandant en chef, mais dénonce en même temps de graves problèmes au Venezuela. Barráez a confié à la BBC qu’elle avait réussi à faire authentifier le document.

L’autre indice de la participation du SEBIN aux événements du 30 avril fut la libération de Leopoldo López, le plus emblématique des dirigeants politiques vénézuéliens emprisonnés ces dernières années, qui était assigné à résidence sous la responsabilité d’agents du SEBIN.

Après avoir recouvré sa liberté, M. López a déclaré à la presse qu’il l’avait obtenue grâce à la participation d’un groupe d’agents de l’institution, ce qui a donné lieu à des spéculations selon lesquelles l’ordre de libérer M. López viendrait du propre patron de SEBIN.

« Certains témoignages que j’ai recueillis indiquent que le général Christopher Figuera s’est lui-même présenté chez Leopoldo López aux premières heures du 30 avril et il l’a fait fait sortir. Pour les agents en service, la présence du directeur a dissipé les doutes sur la légitimité de l’ordre de libération. Ils ont ensuite accompagné López à la base militaire de La Carlota (d’où Guaidó a annoncé le début de l’ »Opération Liberté Opération Liberté
Operación Libertad
« pour mettre fin au gouvernement de Maduro) », explique Mayorca à la BBC.

On ne sait pas où se trouve l’ancien directeur de Sebin.

[NDLR : Depuis l’étranger, l’ancien directeur du SEBIN, que le président Maduro accuse désormais d’avoir été recruté par la CIA, a diffusé une vidéo le 10 mai dernier. Les sanctions américaines le visant ont été levées.]

Le vendredi 3 mai , Bloomberg informait que l’épouse du désormais ex-directeur du SEBIN était arrivée le dimanche 28 avril aux États-Unis.

Barráez n’a aucun doute sur la participation de Figuera au « soulèvement », ce qui signifie une forte implication du SEBIN et même de certains responsables de la Direction militaire du contre-espionnage (DGCIM DGCIM La DGCIM, Direction général du contre-renseignement militaire. ), dont il fut le directeur adjoint.

Un corps hors de contrôle ?

Après les événements du 30 avril, Maduro a remplacé Figuera par le général Gustavo Enrique González López, qui dirigea déjà le SEBIN entre février 2014 et octobre 2018 avec un bilan controversé.

González López fut l’un des premiers hauts responsables vénézuéliens à être sanctionnés par les États-Unis sous le gouvernement de Barack Obama, qui l’accusa de graves violations des droits humains lors de la répression des manifestations antigouvernementales de 2014 [Un épidode connu sous le nom de La Salida La Salida La Salida, littéralement La Sortie, est une vague de manifestations de l’opposition et d’affrontements violents qui ont eu lieu début 2014 et se sont soldés par la mort de 43 personnes.
Selon le pouvoir, les cerveaux en seraient Antonio Ledezma, Maria Corina Machado et Leopoldo Lopez. Ce dernier a été arrêté et inculpé pour ces faits.
à la suite duquel Leopoldo López fut arrêté et condamné, ndlr]. Le fonctionnaire fait également l’objet de sanctions par l’Union européenne, la Suisse et le Canada.
 
À l’époque, en réponse aux mesures prises par Washington, Maduro avait décidé de le nommer ministre de l’Intérieur, poste qu’il occupa entre mars 2015 et août 2016.
 
Le mandat de González López à la tête de SEBIN est fort controversé car il a fait l’objet de nombreuses dénonciations de violations des droits humains. Il s’agit de tortures physiques par électrocution, mais aussi de tortures psychologiques, où les victimes sont soumises pendant des mois à des situations d’isolement dans de petites cellules sans lumière ni ventilation naturelle, avec des températures très basses et une lumière blanche 24 heures sur 24, ce qui fait perdre la notion du temps.
 
Bon nombre de ces allégations figurent dans des rapports sur les droits humains, notamment le rapport du groupe d’experts de l’Organisation des États américains (OEA Organisation des Etats américains
OEA
L’Organisation des Etats américains (OEA) a été créée le 30 avril 1948 par la charte de Bogotá. Ses buts : parvenir à un « ordre de paix et de justice, maintenir la solidarité entre ses membres, renforcer leur collaboration et défendre leur souveraineté, leur intégrité territoriale et leur indépendance  »...
) , publié en mai 2018, sur la possible commission de crimes contre l’humanité au Venezuela.
 
Le plus grand scandale de sa gestion fut cependant la décès de Fernando Albán, conseiller municipal du parti d’opposition Primero Justicia, qui est mort en octobre de l’année dernière en tombant de la fenêtre du dixième étage d’un immeuble du SEBIN à Caracas où il était détenu. Le gouvernement de Maduro affirma qu’il s’agissait d’un suicide, mais l’opposition dénonça un meurtre .
 
Ce n’est pas la seule controverse récente impliquant le SEBIN.
 
Le 27 octobre 2018, des agents motorisés du SEBIN équipés d’armes longues interceptèrent la caravane présidentielle dans laquelle se trouvait Maduro, créant un incident qui aurait pu « compromettre la sécurité » du président, selon José Vicente Rangel, un journaliste vénézuélien qui fut vice-président du pays sous le gouvernement de Hugo Chávez. Rangel attribua l’incident à des problèmes de « discipline interne » au sein de l’institution.
 
Cet épisode conduisit à la destitution de González López et à la nomination de Figuera, qui licencia de nombreux agents de confiance de son prédécesseur.
 
Un autre événement plus récent se produisit le 13 janvier, lorsque des agents de SEBIN arrêtèrent brièvement le chef de l’opposition Juan Guaidó alors en route vers un rassemblement politique. C’était avant que Guaidó ne se proclame président par intérim le 23 janvier.
 

 
A l’époque, le ministre de la Communication, Jorge Rodriguez, avait reconnu que la détention de Guaidó avait été arbitraire et irrégulière et avait annoncé des sanctions et le licenciement des agents impliqués. Guaidó fut libéré quelques minutes plus tard.

Changements

Mayorca estime que la nomination de Gonzalez Lopez à la tête du SEBIN après les événements du 30 avril représente une « involution » de l’agence.
 
« Maintenant, nous nous attendons à une plus grande répression et, bien sûr, à une purge interne qui affectera probablement l’unité de détention des personnalités et l’unité de contre-espionnage, qui est appelée à détecter tout mouvement interne visant à favoriser Guaidó », explique le journaliste.
 
Barráez souligne que ce processus de changement est déjà en cours au sein du SEBIN.« La première chose que González López a faite a été de ramener l’équipe licenciée par Figuera et maintenant ils essaient de retrouver un certain nombre d’agents qui ne se sont apparus depuis le mardi 30 avril et qui, présument-ils, sont impliqués dans les événements de la journée parce qu’ils étaient membres de l’équipe de Figueras », explique-t-elle.
 
L’experte affirme que González López est considéré comme un fidèle de Diosdado Cabello, président de l’Assemblée nationale constituante et numéro deux de chavisme Chavisme Le terme « chavisme » est utilisé pour décrire le(s) courant(s) politiques revendiquant l’héritage de Hugo Chavez, décédé en 2013. . « Après ce qui s’est passé, Maduro n’a pas d’autre choix que de s’allier à Cabello, avec qui il s’affronte en interne pour le pouvoir et de remettre González López au SEBIN », dit-elle en référence à une conflit qui les opposerait mais que les deux dirigeants de chavisme ont nié par le passé.
 
Barráez souligne que, pour l’instant, Maduro ne contrôle pas le SEBIN et qu’il y a beaucoup de doutes à ce sujet, mais que Cabello va essayer d’en faire une force de police fiable au service de la « révolution bolivarienne ».
 
Mais à quel point était-il grave pour le gouvernement que le SEBIN soit impliqué dans la tentative de soulèvement du 30 avril ?
 
« Le chef du SEBIN doit être quelqu’un de la plus totale confiance du président. C’est lui qui enquête, fait des rapports, enregistre les appels, etc. Lorsqu’ils ont appris que le patron du SEBIN et un nombre important d’agents faisaient partie de cette opération, les alarmes ont retenti. »
 
« C’est comme être poignardé en plein cœur parce que logiquement, s’il y avait une rébellion militaire à ce moment-là, Maduro devait pouvoir compter sur le SEBIN et la DGCIM, les institutions qui peuvent dire qui est qui. Mais il s’avère que cet organisme fondamental roulait pour Guaidó pour faire chuter Nicolás Maduro », précise Barráez.
 
Le rétablissement de la confiance au sein du SEBIN ne sera cependant qu’un des défis auxquels Maduro sera confronté dans cette nouvelle situation, où - selon les autorités américaines - de nombreux membres de son gouvernement et des forces armées sont prêts à le lâcher.
 
Même si Washington émet de telles affirmations pour augmenter la pression, la situation pour le président vénézuélien devient très incertaine car les fissures dans un corps aussi essentiel que le SEBIN ont été vues de tous.

partagez

Ángel Bermúdez

Ángel Bermúdez

Journaliste. Bureau de la BBC à Miami.

[1[NDLR] Un décret présidentiel paru dans le Journal officiel a confirmé sa dégradation et son expulsion des forces armées avec 54 autres militaires pour leur implication dans le soulèvement.

[3[NDLR] Un décret présidentiel paru dans le Journal officiel a confirmé sa dégradation et son expulsion des forces armées avec 54 autres militaires pour leur implication dans le soulèvement.

Tags
Article source
Traduction
  • F.L., Barril.info

Source

Lire aussi

Inscrivez-vous à la Newsletter

2019 © Tous droits réservés.