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Évolution néolibérale et gouvernement de transition

Révolution bolivarienne 2014-2018 : le « long virage »

Emiliano Terán Mantovani

20 octobre 2018

Le « Programme pour la relance, la croissance et la prospérité économique », présenté récemment (août 2018) par le gouvernement vénézuélien, a été critiqué par certains comme un « train de mesures néolibérales ». Le problème, c’est que de tels trains de mesures sont historiquement liés aux recettes orthodoxes du Consensus de Washington Consensus de Washington L’expression « Consensus de Washington » est due à J. Williamson (1991). Ce dernier a recensé dix mesures, qui demeurent d’actualité, appliquées aux pays en développement et constituant le paradigme à partir duquel les politiques de développement ont été pensées.  (surtout élaborées par le FMI), appliquées par le truchement de la « thérapie du choc ». Nous sommes confrontés ici à une facette différente du néolibéralisme, hétérodoxe, hybride, stratégique et flexible, faite de réajustements, ajustements et mutations permanents, où coexistent des mécanismes de flexibilisation et de dérégulation, des formes de marchandisation et de financiarisation, de commercialisation (orientation vers les exportations et le marché mondial), de corporatisation (organisation selon le modèle de l’entreprise), et même de formes partielles de privatisation de facto avec des interventions de l’État, certaines tonalités de gauche et des mécanismes sélectifs de distribution sociale de la rente pétrolière.

De notre point de vue, pour saisir ce processus dans sa complexité, il faut une fois pour toute cesser de considérer le néolibéralisme que sous sa forme la plus « pure », orthodoxe (liée aux années 1990, au FMI, au Consensus de Washington ou seulement aux privatisations). Les temps ont changé. Le coût politique de l’imposition des programmes d’ajustement structurel Ajustement structurel Politique économique imposée par le Fonds Monétaire International (FMI) en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts.  par le biais de thérapies du choc dans les pays d’Amérique latine et ailleurs a été très élevé – provoquant de nombreuses révoltes populaires et la chute de gouvernements. Aussi les autorités gouvernementales ont-elles tout intérêt à mettre en œuvre ce modèle avec des nuances, des adaptations, différents degrés d’intensité et de flexibilité. Le FMI lui-même est allé jusqu’à déclarer publiquement en 2016 qu’il procédait à une « remise en cause de la politique » de l’institution, faisant l’autocritique de certains des piliers de ses recettes orthodoxes.

En Amérique latine, le dernier boom des matières premières a contribué à ce processus d’assouplissement du néolibéralisme post-Consensus de Washington, qui s’est consolidé en plus grâce à des politiques de financiarisation des classes populaires, par le recours à de multiples mécanismes de distribution visant à intégrer ceux qui étaient exclus de la consommation et des instruments financiers.

Certes, les recettes les plus orthodoxes n’ont pas disparue aujourd’hui (sinon, où va le gouvernement actuel de Mauricio Macri en Argentine ?). Le poids grandissant de la Chine en Amérique latine a aussi signifié l’introduction de ses formes particulières d’accumulation néolibérale – « neoliberalism with chinese characteristics » (Harvey dixit) – marquées, par exemple, par les zones économiques spéciales (encouragées à partir des réformes libéralisantes de Deng Xiaoping après 1979) ou la promotion de l’endettement public massif des États bénéficiaires, principalement en vue de l’expansion du secteur primaire Secteur primaire
Reprimarisation
Primarisation
En économie, le secteur primaire est le premier secteur défini dans la loi des trois secteurs. Il est parmi les trois secteurs économiques définis dans la comptabilité nationale et regroupe les activités liées à l’exploitation de ressources naturelles : agriculture, sylviculture, pêche et activités minières1. Le secteur primaire rassemble l’ensemble des activités qui produisent des matières premières non transformées.


Source : Wikipedia
. En ce sens, la variété des modalités et des typologies de l’extractivisme Extractivisme
Extractiviste
Faisant référence, au départ, aux activités extractives au sens strict (mines et hydrocarbures), il est de plus en plus utilisé dans les milieux universitaires et militants pour désigner, par extension, l’accélération de toutes les activités d’exploitation des ressources naturelles à échelle industrielle et la place centrale de ces secteurs d’activité pour les économies exportatrices de matières premières.
dans la région est également marquée du sceau du Consensus de Pékin Consensus de Pékin Le Consensus de Pékin (ou Consensus de Beijing) est un terme décrivant la diplomatie et le modèle de développement proposé par la République populaire de Chine, en particulier auprès des pays en voie de développement, notamment en Afrique. L’Occident et la Chine ont ici des positions très différentes sur les besoins et méthodes pour soutenir le développement de ces pays. La position occidentale est contenue dans le Consensus de Washington, avec pour axes principaux le libre-échange, la lutte contre la corruption, la transparence, les droits civiques et la démocratisation, ainsi que la défense des droits de l’homme. De son côté, l’approche diplomatique chinoise prête une grande estime à la non-ingérence (indépendance pour les affaires internes) de tout pays, ainsi qu’un développement « à la chinoise » : structurel (chemins de fer, ports, barrages, etc) et économique d’abord (industrie, mines, pétrole), puis éventuellement civique.

Source : Wikipedia.
.

Comprendre les dynamiques de ce que nous avons appelé le néolibéralisme mutant est utile pour le décortiquer comme une méthode qui permet :

  1. de constituer une forme de gouvernance plus durable dans le temps ;
  2. de faciliter une transition socialement plus tolérable, face à l’épuisement et à la fin du cycle progressiste [des gauches au pouvoir sur le continent, NDLR] ;
  3. de préparer la voie à un éventuel tournant orthodoxe ou vers une dépossession massive, visant plus tard à arriver à des politiques néolibérales plus radicales, orthodoxes et explicites.

L’évolution néolibérale : le long virage 2014-2018

Plutôt qu’un train de mesures – comme le « Grand virage » de Carlos Andrés Pérez Carlos Andrés Pérez Carlos Andrés Perez (CAP), leader historique du parti Action Démocratique, symbole de la 4e République, deux fois présidents de la République du Venezuela. Hugo Chavez tenta un putsch contre lui. II (1989) – nous sommes peut-être confrontés à la phase de maturité d’une transition politico-économique dans le pays, qui a commencé en 2014 et a progressivement démantelé les piliers progressistes de ladite Révolution bolivarienne que sont le nationalisme énergétique, la démocratie populaire participative, l’économie anti-néolibérale en faveur des plus défavorisés et la souveraineté nationale.

Nous assistons à un processus de restructuration de l’économie extractiviste – ce que nous avons qualifié de nouvelle phase de l’extractivisme au Venezuela -, qui s’est développé comme un « Long virage », au cours duquel des réformes légales, réglementaires, politiques et économiques sont mises en œuvre pour donner de plus en plus de place aux formes d’accumulation néolibérale.

Mais Il ne faut pas considérer ce processus comme linéaire et inévitable. Il se produit en fait dans un contexte politique tumultueux et instable, caractérisé par des conflits intenses, avec la participation, bien sûr, d’acteurs géopolitiques. Ce qu’il faut souligner, c’est que, même les groupes de pouvoir en conflit partagent les principes de cette restructuration économique -en accord avec les grandes puissances étrangères, que ce soient les Etats-Unis, la Chine, ou la Russie. Ils misent en premier lieu sur une solution aux problèmes de liquidité interne de l’Etat, la reprise et la relance de l’économie extractiviste, l’équilibre du marché intérieur, la suppression des obstacles à la croissance, la promotion du capital et des aménagements favorables aux investisseurs étrangers, et évidemment, le maintien du pouvoir politique et le contrôle des entreprises clés du pays.

Le dénommé « Programme pour la relance, la croissance et la prospérité économique » s’inscrit dans une évolution économique constatée ces dernières années. Si les symptômes d’un épuisement du modèle d’accumulation -déterminés par son caractère extractiviste, l’accentuation de la dépendance au secteur primaire, la crise mondiale 2008-2009 et l’ « Effet Chine » vécu à nouveau par le Venezuela sous la forme de la « maladie hollandaise » – et de la stagnation politique du projet bolivarien sont apparus dans la période 2009-2013, c’est à partir de 2014 que la restructuration économique est devenue plus évidente.

Un courant pragmatique a pris les commandes de certains secteurs comme en témoigne, par exemple, la gestion d’Eulogio del Pino Eulogio Del Pino Eulogio Del Pino a été ministre du Pétrole et des Mines et président de PDVSA sous le gouvernement de Nicolas Maduro. Il a été arrêté le 30 novembre 2017 pour son implication dans un contrat de refinancement de dette de CITGO, la filiale de PDVSA aux Etats-Unis.


Source : poderopedia.org
à la présidence de Petróleos de Venezuela PDVSA
Petróleos de Venezuela
Petróleos de Venezuela SA est la compagnie nationale publique de pétrole du Venezuela.
S.A. (PDVSA) depuis 2014. Il a commencé à mettre un œuvre ce qu’il a appelé un « régime spécial d’investissement », avec des réformes de flexibilistaion dans le domaine commercial en faveur des sociétés multinationales, principalement pour la Ceinture de l’Orénoque Ceinture de l'Orénoque On appelle Ceinture de l’Orénoque une zone géographique en forme de ceinture est-ouest, située dans le nord du bassin de l’Orénoque vénézuélien. Sa surface est de 55 314 kilomètres carrés. Elle s’étend sur le territoire des États d’Anzoátegui, de Monagas et de Guárico. Elle recèlerait pas moins de 1 360 milliards de barils de pétrole liquide lourd et extra lourd, dont au moins 17 % économiquement exploitables (235 milliards de barils).

Source : Wikipedia
, ce qui sera ensuite pris comme modèle dans les autres secteurs extractifs. C’est aussi en 2014 que sont apparues les « Zones économiques spéciales », une mesure très significative mettant en place un régime de libéralisation radicale dans des territoires promis à un développement accéléré.

Un autre élément significatif, c’est l’extension de la frontière extractive, afin d’ouvrir de nouveaux pôles et réactiver d’autres déjà existants (comme Carbozulia par exemple) pour capter des devises. C’est en 2015 qu’émerge à nouveau et prend force le projet d’Arc minier de l’Orénoque Arc minier de l’Orénoque
Arco Minero del Orinoco
AMO
L’Arc minier de l’Orénoque, ce sont 111 843 km2 déclarés comme « zone de développement stratégique nationale » par le gouvernement Maduro en février 2016. Cette zone représente 12% du territoire vénézuélien et est plus grande que le Portugal. L’objectif du gouvernement est d’y développer l’exploitation minière - déjà existante - de manière industrielle en attirant les capitaux étrangers afin d’avoir une autre source de revenus face à l’effondrement de sa production pétrolière. Ce projet est notamment dénoncé pour mettre en danger la biodiversité, les principales sources d’eau douce du Venezuela et même la survie de plusieurs ethnies indigènes.
, ce qui sera officialisé en 2016, en même temps que l’« Agenda économique bolivarien » qui promeut le développement minier, et donne à l’extraction minière en particulier un rôle inédit dans l’histoire contemporaine du Venezuela.

Des mécanismes sont mis en place pour accroître la participation et le pouvoir des sociétés multinationales dans le secteur extractif, comme l’envisage la Loi organique pour le développement des activités pétrochimiques (30/12/2015). Elle prévoit la possibilité d’une participation majoritaire privée, comme en témoigne l’éloge faite au projet Cardón IV (gaz offshore dans la péninsule de Paraguaná), un investissement 100% privé (Repsol 50% et Eni 50%) ; et comme dans le cas de PDVSA, qui, face à son incapacité financière, fait couvrir sa participation par un prêt de son partenaire étranger ; ou dans l’invitation faite aux entreprises à devenir non seulement actionnaires mais aussi à financer des projets.

Soulignons l’expansion et la sophistication de la marchandisation et de la financiarisation de la nature, qui va du lien déjà ancien de la dette avec une partie de la production pétrolière quotidienne (comme avec le Fonds chino-vénézuélien Fonds chino-vénézuélien Le Fonds chino-vénézuélien est un mécanisme de financement binational de projets conjoints. il a été créé en 2007.
Parmi les initiatives mises en oeuvre, il y a par exemple les joint-venture (« empresas mixtas ») établis entre des entreprises publiques chinoises et vénézuéliennes pour exploiter les ressources minérales dans l’état de Bolivar ou pour développer la production pétrolière dans la Ceinture de l’Orénoque.
et le remboursement de la dette par du pétrole), à l’offre de rétribution des investisseurs directement avec des matières premières (par exemple, le si « attractif » charbon vénézuélien), les progrès dans la certification de toutes les réserves minières du pays – et leur inscription consécutif dans la dynamique financière des principales bourses mondiales des matières premières –, l’apparition du Petro Petro Créé en 2017, le Petro est un « cryptoactif » émis par l’État vénézuélien. Sa valeur serait garantie par l’équivalent de cinq milliards de barils de pétrole gisant sous le sol d’un grand bloc situé dans la ceinture de l’Orénoque, le plus grand réservoir de pétrole de la planète. En l’acquérant, le propriétaire d’un Petro acquerrait par la même occasion les droits sur un baril de pétrole dudit bloc.

Le projet soulève deux problèmes. Une fois dépouillé des néologismes liés au monde de la cryptomonnaie — à la mode il y a quelques années —, le petro ressemble étrangement à une simple émission de dette souveraine. Or, pour être légale, toute nouvelle émission requiert l’approbation de l’Assemblée nationale, avec laquelle le gouvernement vénézuélien se trouve en conflit ouvert depuis qu’elle est contrôlée par l’opposition. En outre, la production pétrolière suit une courbe descendante sans donner de signe de rebond ; cela complique l’estimation de la valeur d’un pétrole encore sous terre, dont l’extraction future nécessiterait de lourds investissements que Caracas ne peut pas se permettre à l’heure actuelle. De fait, le bloc Ayacucho 1, apporté en garantie du petro, ne produit toujours rien.

Source : Temir Porras Ponceleón, Le Monde diplomatique, novembre 2018.
comme appellation monétaire numérique, probablement multifonctionnelle – unité de compte, titre et cryptomonnaie – garantie par le pétrole et d’autres « ressources naturelles » à venir.

En outre, l’orientation de l’économie nationale vers les exportations et le marché mondial (principe de commercialisation) se renforce et s’affiche avec plus de clarté, tandis que l’introduction et l’usage des termes économiques de l’orthodoxie néolibérale deviennent évidents, ce qui s’exprime clairement dans les discours prononcés autour du « Programme pour la relance, la croissance et la prospérité économique » : discipline fiscale, croissance soutenue, prospérité, équilibre macroéconomique, marché intérieur puissant, entre autres.

Des lois et mesures comme la Loi constitutionnelle sur les investissements étrangers productifs (décembre 2017) et le récent décret d’exonération de l’impôt sur le revenu (02/08/2018) pour les bénéfices de PDVSA et de ses sociétés filiales et mixtes (qui inclut les sociétés pétrolières étrangères associées) – alors que son recouvrement a été historiquement emblématique de la souveraineté exercée par l’État du Venezuela – sont quelques exemples des mécanismes clés qui ont ouvert la voie, avant la dernière annonce du plan de redressement économique.

Tout cela s’est déroulé dans le cadre de différentes et paradoxales politiques de répartition des revenus, qui font coexister, par exemple, l’octroi direct de primes – les « bonos » - par le biais du Carnet de la Patrie, l’octroi d’augmentations salariales permanentes ou des politiques sociales comme le Plan Chamba Juvenil (Plan Boulot pour les jeunes, pour intégrer les jeunes au monde du travail), avec de fortes réductions des importations, qui contrastent avec le respect ponctuel des échéances de la dette publique extérieure et de ses intérêts ; l’imposition de sacrifices ou de privations en rapport avec les pénuries dramatiques de produits de première nécessité et de services publics ; le manque absolu de transparence des comptes publics et l’affectation discrétionnaire des excédents sur la base de critères partisans ; et une aggravation de la répression et du contrôle social face à des manifestations toujours plus nombreuses. Le recours, par exemple, à l’émission massive d’argent virtuel - reconnu récemment par le gouvernement national - a permis d’amoindrir des coupes dans les dépenses publiques qui auraient pu être plus importantes.

Non seulement l’ensemble de ces mesures distributives ne parvient pas à atténuer la crise actuelle – en particulier pour les secteurs sociaux les plus défavorisés -, mais ce sont des mesures palliatives qui s’accommodent du processus de transformation et de reformatage conservateur de l’ancien régime progressiste.

Vivre avec une hypothèque : vers un régime de rente pervers et hyper-financiarisé ? 

L’orientation de l’ensemble des mesures présentées dans le « Programme de relance, de croissance et de prospérité économique » pourrait se résumer à celle d’une recherche désespérée de devises en ayant recours principalement, dans un premier temps, aux structures du secteur primaire (extractivisme). Ces mesures s’articulent autour de deux piliers : a) le Petro en tant qu’unité de compte, titre (et potentielle crypto monnaie), créant un système d’ancrage à la base matérielle fondamentale de l’économie capitaliste domestique (le pétrole et autres « ressources naturelles ») qui, face à la ruine et à l’effondrement de la production nationale, apparaît principalement sous sa forme la plus brute (pétrole sous la terre, or dans les coffres) et comme une matière première à extraire ; b) favoriser l’investissement étranger pour permettre l’augmentation souhaitée de la « production » des industries extractives (clairement pour l’exportation), ainsi que la nécessité d’un redressement fiscal, mais qui ne nuise pas aux entreprises étrangères et qui devrait être imposé à la population de manière sélective et supportable (ex : augmentation de la TVA avec certaines exceptions, augmentation progressive de l’essence et paiement de celle-ci par le biais du Carnet de la patrie).

Un deuxième volet concerne les formes de distribution de ces excédents, devises et ressources (comme, par exemple, la dévaluation du taux de change et son unification) dans lesquelles, comme cela a déjà été dit, les allocations palliatives précaires (les bonos) sont encouragées (comme l’augmentation nominale des salaires) et sont à la discrétion d’intérêts politico-partisans. Ce que nous voulons surtout souligner, ce sont les dangers de cette tentative d’ancrer et de soutenir l’économie formelle dans une sorte de nouvelle méta-économie, fondamentalement spéculative, dans laquelle la relation causale barils de pétrole/ rente pétrolière est dépassée, pour entrer dans la dynamique perverse d’un système de rente obligataire, qui se présente davantage comme un instrument financier à terme. Cela ouvre la voie à la formation d’une sorte de phase d’hyper-financiarisation du capitalisme rentier, sans pouvoir à l’heure actuelle déterminer quelles dimensions il pourrait acquérir.

Ce qui complique encore plus les choses, c’est que ces obligations sont créées – parce qu’elles devront être garanties par du pétrole, des devises équivalentes ou quelque chose qui confère au Petro sa valeur, sa validité et sa crédibilité sur le marché, et qui puisse être recouvrable – à partir de pétrole brut Pétrole brut « Pétrole brut » (ou « brut », crude en anglais) désigne le pétrole issu d’un gisement naturel, et que l’on exploite sous forme liquide à la pression atmosphérique. Cette appellation désigne donc un produit naturel avant raffinage, mais qui a déjà perdu une partie de sa composition de gisement, la fraction d’hydrocarbures légers quittant la phase liquide sur le lieu même de son exploitation. qui est beaucoup plus cher, économiquement instable et compliqué à extraire, comme l’est le pétrole extra-lourd de la ceinture de l’Orénoque, ce qui implique qu’en réalité la garantie serait l’ensemble des ressources naturelles du pays, la participation à des projets économiques et, en général, les biens de la nation, concédant par là de la souveraineté aux créanciers.

Il ne s’agit donc plus seulement de dépendre du système rentier d’aujourd’hui, mais de celui de demain et des années à venir. Le piège de ce type d’instrument est l’enfermement dans le cercle vicieux de la dépendance à l’extractivisme. L’augmentation de l’extraction pétrolière, et maintenant de l’exploitation minière, consolide le fait qu’il n’y a pas d’autre « force économique » que l’activité extractive elle-même – comme cela s’est produit dans l’histoire -, nous laissant productivement orphelins, ce qui favorise la dépréciation de la valeur réelle de la monnaie, la pénurie des produits nationaux, la spéculation et l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. . L’avenir de la politique en cours consistera à combiner ces formes sélectives de distribution d’émissions et de devises de façon clientéliste tout en renforçant la répression et le contrôle social.

Les plus optimistes demanderont que nous fassions confiance à ces mesures – comment en sommes-nous arrivés là ? – qui seraient provisoires pour sortir du trou et pouvoir alors, oui, aller vers une économie productive. Mais peu importe le nombre de promesses qui sont faites, il est impossible qu’un programme économique prospère si la structure corrompue de la distribution des revenus n’est pas radicalement remise en question et transformée, cette même structure qui a été installée de manière à institutionnaliser les détournements de fonds et donc l’installation de ces nouveaux rapports de pouvoir, de ces formes d’inégalités sociales, d’hypothèques et de dévastation de la nature.
La solution à cette grave crise est fondamentalement politique.
 

Il n’y a pas de temps à perdre

La situation au Venezuela est dramatique à bien des égards, et très sensible aux tensions politiques. La politique états-unienne en Amérique latine, en lien avec leurs alliés régionaux, s’est fait plus agressive vis-à-vis de notre pays. Des mesures [sanctions] économiques ont été adoptées et et le pire n’est pas à exclure Mais nous sommes confrontés à un conflit entre coalitions politiques, déterminé par le contrôle du pouvoir de l’État, les processus de capture de la rente et la gestion des marchés et des ressources naturelles. Et dans ce conflit, les peuples passent tout simplement au second plan.

Il est inutile d’insister sur le fait que la neutralisation des secteurs sociaux qui ont brandi l’étendard du changement révolutionnaire et le démantèlement graduel des piliers progressistes du projet bolivarien sous le gouvernement de Nicolas Maduro, étaient une voie inévitable. Il existe déjà une longue liste de critiques et d’avertissements provenant de divers secteurs populaires – y compris de larges secteurs du chavisme Chavisme Le terme « chavisme »est utilisé pour décrire le(s) courant(s) politiques revendiquant l’héritage de Hugo Chavez, décédé en 2013. d’en bas -, concernant des mesures et des politiques qui auraient dû prendre d’autres directions. A ce stade, il est évident que le gouvernement actuel s’acquitte de la tâche de programmer une transition vers un autre régime politique combinant évolution néolibérale et autoritarisme.

La question qui se pose face à cette situation complexe est de savoir ce que les peuples peuvent faire pour aller de l’avant. La gauche ne peut pas seulement penser à partir de la « raison d’Etat », de la real politik, ou simplement faire office de conseiller du Prince. Encore moins devenir un censeur des secteurs critiques, désigner des boucs émissaires, faisant porter le soupçon sur les autres et essayant de se placer dans une position de supériorité morale, alors que précisément le silence complice est l’un des facteurs qui a contribué à l’essor et à la consolidation des tendances restauratrices, conservatrices, autoritaires et corrompues dans le gouvernement bolivarien. La gauche ne peut pas dissoudre son projet éthique – parce que tous les moyens ne sont pas bons - et oublier que son point de départ est de penser depuis en bas, depuis le peuple.

S’il existe des alternatives au néolibéralisme, à la guerre, à la spoliation, à l’autoritarisme et à l’extractivisme, elles doivent émerger et se développer au sein de la population. Pour ce faire, il faudra non seulement dépasser les codes dominants de l’actuelle polarisation, mais aussi en créer de nouveaux.
Les infirmières organisées, les paysans à l’origine de la « marche paysanne admirable », les communautés indigènes qui résistent dignement aux dépossessions sur leurs territoires, les membres des communautés et des communes, les enseignants, entre autres, sont des voix dispersées, fragmentées, mais en mouvement, et elles ouvrent toujours une perspective d’autres possibles. Et en ce sens, il est important de souligner quel est, à notre avis, le grand dilemme politico-populaire : quel sera le rôle du chavisme populaire critique dans cette situation ? Cela semble être la clé qui pourrait favoriser un tournant vertueux de la situation.

En tant que peuples, nous n’avons que nos traditions et notre histoire de luttes, les acquis organisationnels de ces dernières années, nos pulsions et nos mécontentements.

Le temps nous est compté….

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Emiliano Terán Mantovani

Emiliano Terán Mantovani

Vénézuélien. Sociologue et chercheur en sciences sociales. Associé au Centro de Estudios para el Desarrollo (CENDES) de l'Université centrale du Venezuela (UCV), à la Fondation Rosa Luxemburg et au CLACSO. Membre de l'Observatoire d'écologie politique du Venezuela. Auteur du livre « El fantasma de la Gran Venezuela » (Fundación Celarg, 2014).

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Traduction
  • Lucile Daumas, pour Contretemps. Révision par Barril.info.

Sources

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