×

Le conversion monétaire au Venezuela : en route vers le chaos 

Le gouvernement a décrété une conversion monétaire qui deviendra effective le 4 juin 2018. A partir de cette date, les prix, salaires, prestations sociales, taxes et toute opération de paiement en monnaie nationale, le bolivar, devront être libellés et effectués avec le nouveau « bolivar souverain ». Les prix seront divisés par 1 000.

Depuis le 1er mai et jusqu’à ce que la Banque centrale du Venezuela (BCV) en décide autrement, tous les étiquetages et instruments indiquant les prix des biens et services doivent s’afficher en bolivars et en bolivars souverains. A partir du 4 juin, tous les paiements se feront dans la nouvelle monnaie. (voir actualisation)

Celui qui refusera de réaliser la conversion et ne respectera pas les obligations établies par le décret, portant atteinte ainsi au système national de paiement, sera sanctionné par la BCV d’une amende pouvant monter jusqu’à 1% de son capital libre et de ses réserves.

Les personnes physiques ou morales des secteurs public et privé devront se dépêcher d’adapter les systèmes informatiques pour garantir que les anciens montants soient traduits dans la nouvelle monnaie nationale. Les banques et autres institutions financières devront aussi adapter la totalité des soldes des comptes de leurs clients.

L’antécédent de la reconversion de 2008

En 2002, la BCV avait émis l’idée de mettre en œuvre non pas une conversion monétaire mais une réforme monétaire, un processus qui ne consiste pas seulement à ôter trois zéros au bolivar et exige un programme efficace de réformes économiques pour corriger le déficit fiscal Déficit fiscal Différence entre les dépenses et les recettes de l’Etat, ces dernières étant inférieures. , éradiquer son financement monétaire [1] [la planche à billets, NDLR] et porter le taux d’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. à un seul chiffre.

Une réforme monétaire va bien au-delà d’une simple et isolée réduction de zéros à la monnaie. Elle implique une gestion responsable de la politique fiscale, monétaire et de change pour stabiliser les variables macroéconomiques et créer un environnement propice aux investissements productifs. La substitution de billets n’a de sens que si l’on éradique les causes de l’inflation et que si l’on relance l’économie.

En 2007, l’inflation était à deux chiffres. Mais le gouvernement, au lieu d’approfondir la réforme fiscale et monétaire, opta pour la conversion monétaire. Le décret-loi du 6 mars 2007 ordonna la réalisation d’une conversion consistant en l’élimination de trois zéros à la monnaie. Si les conditions fiscales, monétaires et de change auraient pu être meilleures, cette opération fut gérée au moins dans un laps de temps suffisant.

La simple organisation du processus s’est étendue du 6 mars au 31 décembre 2007. Et ce n’est qu’à partir du 1er janvier 2008 que fut introduit la nouvelle famille de billets et de pièces.

C’est pour cela qu’il n’y eut pas de problèmes de manque de cash. Les nouveaux billets et pièces ont coexisté avec les antérieurs et furent distribués au public via les guichets et les distributeurs automatiques jusqu’à ce qu’ils couvrent pleinement les besoins en cash de la population non bancarisée.

En résumé, la reconversion monétaire de 2007-2008 s’est basée sur deux conditions.

  • Le besoin de corriger le seuil atteint par les prix, après 30 ans de dévaluations successives et une inflation prolongée à deux chiffres, qui a bouleversé le système national de comptabilité.
  • Même si l’inflation à deux chiffres se maintint au cours de l’année 2007, les principales variables macroéconomiques montraient des signes encourageants et l’économie réelle traversait une période de croissance soutenue.
Banque centrale du Venezuela

Clip de promotion du ’Bolivar fuerte’ (2008)

https://youtu.be/ZO2OkgfkVY0

La reconversion monétaire de 2018

Aujourd’hui, on préfère inventer un nouveau système monétaire sans avoir stabilisé les variables macroéconomiques dans un contexte de récession économique profonde et prolongée. Le déficit fiscal croissant et son financement monétaire, le défaut de paiement imminent de la dette extérieure, l’effondrement de la production pétrolière et des rentrées de devises, les pénuries et l’hyperinflation Hyperinflation Le phénomène de l’hyperinflation correspond à une inflation excessivement élevée et incontrôlable. On parle réellement d’hyperinflation lorsque les prix augmentent de plus de 50% par mois. Les pays y étant confrontés sont généralement conduits à une crise monétaire et économique. condamnent à l’échec cette conversion improvisée.

L’intention est d’opérer le passage au bolivar souverain sans avoir réalisé au préalable une rigoureuse étude d’impact sur sa viabilité et dans un laps de temps insuffisant pour sa mise en œuvre. Une conversion bien planifiée nécessite du temps pour émettre les nouveaux billets afin de garantir leur distribution opportune partout sur le territoire national, pour effectuer les changements dans le système informatiques des distributeurs automatiques des banques, ainsi qu’une campagne bien conçue d’information du public.

Rappelons que le 12 décembre 2016, le gouvernement avait décrété le retrait du billet de 100 Bs en l’espace de 72 heures, une décision arbitraire à l’origine d’un violent chaos dans tout le pays avec pour conséquence tragique l’irréparable perte de vies humaines et de nombreux dommages matériels. [2]

Le gouvernement annonça par la suite un nouveau système monétaire sans disposer des quantités nécessaires de nouveaux billets, lesquels sont arrivés au compte-goutte. Malgré le récent chaos créé par le retrait intempestif du billet de 100 Bs, sans qu’il soit synchronisé avec l’introduction des billets aux montants plus élevés, la BCV a annoncé que pour le 3 juin, tous les billets actuels doivent être collectés pour être remplacés par les nouveaux.

Sans avoir appris la leçon, au lieu de laisser circuler les deux familles de billets simultanément et de laisser vivre les vieux billets jusque ce que les nouveaux couvrent pleinement les besoins en cash, on prétend maintenant les sortir de la circulation pour le 4 juin. Cette improvisation annonce une crise de cash d’une proportion supérieure à celle qui a éclaté en décembre 2016 et touchera surtout les 40% de la population qui ne disposent pas de compte en banque.

Conditions macroéconomiques

Les politiques macroéconomiques qui ont suivi la conversion monétaire de 2008 ont aggravé les distorsions de change et les déséquilibres fiscaux et monétaires qui l’ont condamné en moins d’une décennie. En liant l’économie à un taux de change fixe dans le cadre d’un rigide contrôle des changes, l’indiscipline fiscale et le désordre monétaire ont créé les conditions pour une hyperinflation qui a réduit à néant le jadis « bolivar fuerte » [son nom depuis la conversion de 2008, NDLR].

Le déficit fiscal fut financé par l’impression d’argent inorganique par la BCV. Les pressions inflationnistes ont débordé et le « bolivar fuerte » a fini par perdre toute sa valeur, au point que le seul billet à avoir survécu est celui de 100. Du fait des prix élevés, les retraits aux guichets et aux distributeurs sont devenus de plus en plus fréquents, ce qui a épuisé les réserves.

Les billets de 2, 5, 10 et 50 Bs sont devenus inutiles pour couvrir les opérations d’achat et de vente les plus élémentaires et ont fini par disparaître de la circulation.

Au lieu d’émettre opportunément des billets aux montants plus élevés, l’inerte BCV a continué d’imprimer les mêmes billets de 100 Bs même si on ne pouvait plus rien acheter avec.

La pulvérisation du bolivar et la dollarisation

En général, les programmes de stabilisation ont besoin de plusieurs années pour atteindre les résultats escomptés de contention de l’inflation et de récupération du pouvoir d’achat de la monnaie nationale. La conversion programmée par le gouvernement est encore pire, car le manque de crédibilité du gouvernement dû à l’échec de son programme de réformes l’oblige à appliquer des mesures économiques draconiennes et très rigoureuses pour arriver à stabiliser les prix.

Recommandé

Pour éviter la réédition de ces échecs, la dollarisation semble être aujourd’hui la seule mesure qui permettrait au gouvernement une réduction radicale de l’inflation. Elle obligerait à adapter les prix et tarifs des biens et services publics pour qu’ils soient plus proches de ce qu’ils coûtent, à corriger le déficit fiscal et à éradiquer son financement par la planche à billet de la BCV.

En dollarisant, on empêche le financement monétaire du déficit de PDVSA PDVSA
Petróleos de Venezuela
Petróleos de Venezuela SA est la compagnie nationale publique de pétrole du Venezuela.
, CORPOELEC [l’entreprise nationale d’électricité, NDLR], du Métro et d’autres entreprises publiques. Les faibles tarifs et les subsides qui débouchent sur ce qui est un « impôt inflationniste » ne pourraient plus être maintenus puisque le déficit qu’il engendre ne pourrait plus être financé par l’émission de bolivars.

En éradiquant l’émission démesurée d’argent inorganique pour financer le déficit fiscal, et en encourageant additionnement la relance de la production, on crée de meilleures conditions pour stabiliser le comportement des prix et une récupération du pouvoir d’achat des salaires. La dollarisation peut s’avérer être une mesure plus efficace que le mirage de la conversion monétaire pour baisser le niveau auquel sont arrivés les prix.

partagez

Víctor Álvarez Rodríguez

Víctor Álvarez Rodríguez

Economiste. Lauréat de nombreux prix pour ses livres et ses recherches. A été e.a. chercheur au Centre international Miranda et professeur sur « l'économie politique du capitalisme rentier » à la Fondation IDEA. Sous Chávez, il fut ministre des Industries basiques et des mines, directeur de PDVSA ou encore président de la Corporación Venezolana de Guayana.

[1Le gouvernement fait largement fonctionner la planche à billets. La Banque centrale imprime de l’argent « inorganique », dans le sens où il ne dispose d’aucun collatéral effectif, par exemple dans la production du pays. Le gouvernement a augmenté la masse monétaire de plus 2 500 000% entre 1999 et 2018.
Manuel Sutherland, La ruine du Venezuela n’est due ni au « socialisme » ni à la « révolution », Nueva Sociedad/ Barril.info, 2018.

[3Le gouvernement fait largement fonctionner la planche à billets. La Banque centrale imprime de l’argent « inorganique », dans le sens où il ne dispose d’aucun collatéral effectif, par exemple dans la production du pays. Le gouvernement a augmenté la masse monétaire de plus 2 500 000% entre 1999 et 2018.
Manuel Sutherland, La ruine du Venezuela n’est due ni au « socialisme » ni à la « révolution », Nueva Sociedad/ Barril.info, 2018.

Tags
Traduction
  • F.L. & G.N. pour Barril.info

Source

Lire aussi

Inscrivez-vous à la Newsletter

2018 © Tous droits réservés.