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Mouvements sociaux

Venezuela : essor, force et dévoiement des organisations populaires bolivariennes

La crise économique et politique vénézuélienne, l’autoritarisme du gouvernement et l’assuétude aux revenus du pétrole mettent à mal le foisonnement pluriel et démocratique d’organisations sociales et de dynamiques populaires issu des premières années Chávez. Dans ce contexte explosif, certains mouvements, notamment coopératifs et environnementaux, jaloux de leur indépendance, adaptent leurs stratégies à la nouvelle donne.

Historiquement, la société vénézuélienne, engoncée dans le système d’un Etat et de partis politiques voués au contrôle et au partage de la rente pétrolière, s’est caractérisée par la faiblesse de son tissu social. Longtemps en effet, les partis ont monopolisé l’expression des aspirations des différents secteurs de la société. Ils exerçaient leur influence sur la plupart des organisations sociales, non seulement syndicales et paysannes, mais aussi étudiantes, féministes, culturelles ou de quartier. L’existence d’organisations indépendantes du réseau État/partis était réduite à sa plus simple expression.

Mobilisation populaire inédite

Dès le début des années 80, la société vénézuélienne a subi une profonde et longue crise économique et politique, due à l’épuisement du système de la rente pétrolière et du clientélisme d’État. Les deux grands partis, l’AD (Acción Democrática Action démocratique
Acción Democrática
Parti social-démocrate qui a dominé la vie politique vénézuélienne durant la seconde moitié de XXè siècle.
, social-démocrate) et le COPEI COPEI
Comité d’organisation politique des électeurs indépendants
Parti démocrate chrétien vénézuélien. A dominé le paysage politique du pays de 1958 aux années 90 avec le parti social-démocrate Action Démocratique (AD).
(Comité de Organización Política Electoral Independiente, social-chrétien), déconnectés de leurs bases, se sont transformés en machines électorales de plus en plus corrompues. Un glissement idéologique s’est opéré avec l’offensive d’un libéralisme anti-État et antipolitique qui excluait de plus en plus les secteurs populaires. Ce tournant s’est concrétisé au début du deuxième gouvernement de Carlos Andrés Pérez Carlos Andrés Pérez Carlos Andrés Perez (CAP), leader historique du parti Action Démocratique, symbole de la 4e République, deux fois présidents de la République du Venezuela. Hugo Chavez tenta un putsch contre lui. (1989), quand ont été appliquées les politiques d’ajustement structurel Ajustement structurel Politique économique imposée par le Fonds Monétaire International (FMI) en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts. exigées par le FMI pour faire face à la crise budgétaire et à la dette extérieure. Conséquence directe, le 27 février 1989, explose le « caracazo [1] », plusieurs journées d’émeutes et de pillages d’une ampleur jamais vue jusque-là. Le gouvernement répond par une répression brutale et provoque la mort de plusieurs centaines de personnes. Ces événements ont parachevé le processus de délégitimation populaire du système politique. La révolte a pris des formes multiples, sans qu’aucune ne se révèle capable de susciter une alternative crédible.

C’est Hugo Chávez qui, grâce à son charisme et ses talents de pédagogue, a réussi à donner une forme et un sens à ce profond mécontentement. En remportant à une large majorité les élections présidentielles de 1998 et en convoquant une assemblée constituante, il a inauguré une nouvelle ère de l’histoire du pays, dont un des fils conducteurs sera l’idée de la démocratie participative et active. Cependant, en même temps, la dépendance au pétrole s’est accentuée, dès lors que celui-ci est devenu l’outil de la mise en œuvre de cette politique, avec comme corollaire le renforcement du contrôle du pouvoir exécutif sur la rente.

Dans les premières années du « gouvernement bolivarien », la mobilisation populaire a atteint des niveaux impressionnants. Des changements significatifs se sont produits, dans la culture politique et le tissu organisationnel des classes populaires, comme dans leurs conditions matérielles de vie. La conscience de la dignité, de l’inclusion et de la capacité d’influer tant sur sa propre vie que sur le destin du pays s’est déployée. Des dynamiques participatives ont été particulièrement fertiles en matière de démocratisation, comme les « commissions techniques et conseils communautaires de gestion de l’eau », les « comités de santé » et « des terres urbaines », ou encore les radios communautaires. Ont ensuite été créés les « banques communales », les « commissions techniques des télécommunications » et « de l’énergie », les conseils communaux et les communes. Lors des premières années du processus bolivarien, ces dynamiques organisationnelles étaient très diverses et se basaient sur de multiples modes d’expérimentation, souvent encouragés par l’État sans pour autant être soumis à son contrôle. Cette capacité massive de mobilisation et d’articulation a réussi à enrayer le coup d’État contre Chávez en avril 2002 et à étouffer le lock-out des pétroliers qui a pratiquement paralysé le pays pendant plus de deux mois entre 2002 et 2003.

Au fil du temps, le gouvernement a cherché à institutionnaliser et à donner plus de cohérence à ces dynamiques. Il a mis en place des institutions et des politiques publiques pour soutenir, financer et réglementer les organisations populaires de base, en mettant l’accent sur les conseils communaux et les communes. Ceux-ci devinrent les structures organisationnelles du pouvoir populaire pour former ce qui a été appelé « l’État communal ». Les conseils communaux ont été chargés de coordonner les différentes activités qui se réalisaient dans les communautés. C’est à travers ce mécanisme que les citoyens administraient le gouvernement local. Ils avaient la responsabilité de diagnostiquer les problèmes et d’élaborer les projets qu’ils considéraient comme prioritaires afin d’obtenir un financement public. Ces projets devaient être, autant que possible, gérés par la communauté elle-même. Les communes ont élargi leur couverture territoriale en intégrant un nombre variable de conseils communaux. Elles ont été pensées comme « entités locales où les citoyens et les citoyennes dans l’exercice du pouvoir populaire exercent de plein droit leur souveraineté (…) via des formes d’autogouvernement (…) » [2].

Déclin des dynamiques de démocratisation

Les politiques publiques de soutien aux conseils communaux et aux communes ont eu des conséquences contradictoires. D’une part, elles ont permis d’atteindre des niveaux de participation populaire inédits dans l’histoire du pays. Les communautés ont reçu des moyens importants pour solutionner leurs problèmes (routes, logement, certaines activités productives…), ce qui a aussi contribué à renforcer le tissu social communautaire. Mais, d’autre part, au fur et à mesure que ces organisations populaires devenaient dépendantes des ressources de l’État et de l’économie pétrolière de rente, de fortes tensions sont apparues entre les aspirations à l’autonomie des organisations de base et le contrôle vertical exercé par l’État. En outre, la corruption liée aux luttes pour le partage de la rente a gagné par ce biais la base de la société.

Ces tensions se sont accentuées après la déclaration de Chávez sur le caractère socialiste de la révolution bolivarienne. Le contrôle vertical de l’État s’est renforcé, alors que se réduisait la multiplicité des formes, de plus en plus standardisées, des organisations. Au cours des années qui ont suivi, un vaste cadre juridique a été créé visant le renforcement systématique des organes du pouvoir populaire, mais aussi leur réglementation et leur contrôle. Les conseils communaux, initialement pensés comme des structures populaires de contrôle du gouvernement, se sont ainsi convertis en instruments du gouvernement pour contrôler le peuple. En 2009 est créé le ministère du Pouvoir populaire pour les communes, qui deviendra en 2013 le ministère du Pouvoir populaire pour les communes et les mouvements sociaux. Un appareil juridique pesant [3] est mis en place qui établit des normes de plus en plus contraignantes au fonctionnement des instances du dit pouvoir populaire, en y intégrant les structures du Parti socialiste unifié du Venezuela PSUV
Parti socialiste unifié du Venezuela
Le Parti socialiste unifié du Venezuela est le parti politique fondé en 2006 par Hugo Chavez pour remplacer le Mouvement Cinquième République.
(PSUV). La prééminence de la vision normalisatrice de l’État prend le dessus sur la diversité féconde de l’expérimentation sociale qui avait caractérisé les premières années du processus bolivarien. Un exemple représentatif de l’imposition de cette logique normalisatrice d’État a été la création des conseils communaux indigènes. Ceux-ci allaient à l’encontre des formes d’organisation propres aux peuples indigènes, ont contribué à les affaiblir et à créer de profondes divisions.

Bien que des millions de personnes se soient engagées très activement dans ces dynamiques organisationnelles, le tissu social solidaire s’est fragilisé de plus en plus en raison de sa dépendance aux financements de l’État.
E. Lander, S. Arconada

Bien que des millions de personnes se soient engagées très activement dans ces dynamiques organisationnelles, le tissu social solidaire s’est fragilisé de plus en plus en raison de sa dépendance aux financements de l’État. Le gouvernement bolivarien, qui a clamé pendant des années son soutien à la pluralité des organisations populaires de base, n’a pas réagi de manière solidaire et collective à la profonde crise économique qui a débuté en 2013. La réponse a plutôt été individualiste et compétitive. Les changements significatifs qui sont intervenus dans la culture politique populaire des années précédentes, le sens de la dignité, l’estime de soi et le sentiment de participer pleinement à la construction d’un monde meilleur, se sont progressivement détricotés. Nombre d’organisations sociales de base nées pendant ces années se sont étiolées, tant par manque des moyens publics desquels elles étaient devenues dépendantes, qu’à cause de la rupture croissante de confiance envers le gouvernement et en l’avenir du pays. L’ultime conséquence de cette détérioration est la transformation des colectivos de Caracas, au départ des groupes de défense du processus bolivarien, en forces de frappe du gouvernement. Certains d’entre eux sont devenus des bandes criminelles armées qui contrôlent des territoires et sont impliquées dans les trafics de drogues et de biens alimentaires.

Mouvements entre résistance et déchéance

Malgré les obstacles, de nombreuses expériences de base continuent de développer des processus communautaires autonomes intéressants. Des organisations populaires réfléchissent à la manière de continuer à travailler dans ce nouveau contexte. Reste à savoir comment elles résisteront à la crise profonde que traverse le gouvernement Maduro. Après près de vingt années de processus bolivarien, l’organisation sociale populaire autonome la plus importante du pays est toujours le CECOSESOLA Cecosesola Coopérative cinquantenaire de Barquisimeto (Etat de Lara) regroupant aujourd’hui plus de 50 organisations communautaires pour un total de 1.200 travailleurs. , l’organisme d’intégration coopérative, dont le centre opérationnel se trouve dans la ville de Barquisimeto. Il s’agit d’un large réseau de coopératives d’épargne, de production agricole, de services sanitaires et funéraires, et surtout de distribution de biens alimentaires, qui met en lien producteurs et consommateurs. Des dizaines de milliers de personnes en sont partenaires ou bénéficiaires. Au cours de ses cinquante années d’existence, le réseau a mené des réflexions, des expérimentations et des débats continus, et a développé des formes d’organisation et de gestion réellement horizontales et démocratiques, avec une division des tâches très réduite. Les affiliés participent à tous les niveaux de responsabilités et toutes les décisions sont prises en assemblée.

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A l’inverse, certaines des organisations qui existaient avant le processus bolivarien, organisations de femmes, d’indigènes, syndicats et mouvements de défense de l’environnement, se sont divisées ou affaiblies ces dernières années. Le Venezuela avait pu rassembler des femmes de différents partis autour de luttes essentielles comme celles de la violence de genre et les droits sexuels et reproductifs, y compris l’avortement. Pendant les années du processus bolivarien, la loyauté envers le parti a pris le pas sur ces thématiques. Il y a eu des acquis importants sur des questions comme l’égalité de genre, des lois sur la violence faite aux femmes, mais les divisions politiques entre partis ont limité la capacité à agir autour de revendications communes.

Malgré les références incessantes aux « travailleurs » dans le discours bolivarien, ni les travailleurs ni les syndicats n’ont joué un rôle central dans les processus d’organisation populaire de ces dernières années. Et cela parce que le processus bolivarien s’est caractérisé davantage par ses politiques de distribution que par des transformations de l’appareil productif. L’organisation à base territoriale, qu’elle soit urbaine ou rurale, a été clairement prépondérante sur les organisations dans les centres de travail. Le mouvement syndical, historiquement divisé entre partis, est aujourd’hui plus affaibli et plus polarisé que jamais. Il existe une multitude de fédérations, identifiées comme proches du gouvernement ou de l’opposition.

Le gouvernement a donné par décret présidentiel priorité aux augmentations salariales sur les négociations collectives, ce qui a contribué à l’érosion de ces organisations. Il a par ailleurs montré peu de tolérance envers les organisations syndicales qui prétendaient agir en autonomie face aux politiques du gouvernement, y compris celles qui étaient clairement identifiées comme étant de gauche. Il faut relever à ce sujet la suspension sine die en janvier 2016 des élections d’un des syndicats les plus importants du pays, le Sidor (Sidérurgie de l’Orénoque), par le Tribunal suprême de justice Tribunal suprême de justice
TSJ
La Cour suprême du Venezuela.
, parce que les partisans du gouvernement y avaient peu de chances de l’emporter. En outre, certains syndicats, surtout dans les secteurs de la construction et des mines, ont commencé à se comporter comme des mafias armées.

Le mouvement étudiant universitaire a été très actif, et très divisé, sur le plan politique durant ces années. Les étudiants des universités publiques non autonomes ont en grande partie soutenu le gouvernement, alors que ceux des universités privées et publiques autonomes traditionnelles ont joué un rôle prééminent dans les manifestations antigouvernementales. Le mouvement environnemental a pris une signification particulière suite au décret du président Maduro sur l’arc minier de l’Orénoque Arc minier de l’Orénoque
Arco Minero del Orinoco
AMO
L’Arc minier de l’Orénoque, ce sont 111 843 km2 déclarés comme « zone de développement stratégique nationale » par le gouvernement Maduro en février 2016. Cette zone représente 12% du territoire vénézuélien et est plus grande que le Portugal. L’objectif du gouvernement est d’y développer l’exploitation minière - déjà existante - de manière industrielle en attirant les capitaux étrangers afin d’avoir une autre source de revenus face à l’effondrement de sa production pétrolière. Ce projet est notamment dénoncé pour mettre en danger la biodiversité, les principales sources d’eau douce du Venezuela et même la survie de plusieurs ethnies indigènes.
, qui ouvre 12% du territoire à l’exploitation de sociétés minières transnationales, menaçant ainsi l’existence de plus d’une douzaine de peuples indigènes, les bassins des principaux fleuves et la biodiversité du pays. La plateforme citoyenne contre l’arc minier de l’Orénoque a aujourd’hui une portée nationale.

Devant la perte de soutien populaire, des tendances de plus en plus autoritaires se sont manifestées au sein du gouvernement, alors que l’ingérence et les menaces de la droite internationale et du gouvernement des États-Unis ont augmenté, dans un climat de guerre froide. En 2017, les manifestations contre le gouvernement de Maduro ont été massives et continues. Initiées par la classe moyenne urbaine, elles ont été rejointes progressivement par une partie des secteurs populaires qui constituaient auparavant la principale base de soutien du gouvernement bolivarien. Le pouvoir a répondu aux manifestations de l’opposition par des contre-manifestations de soutien au gouvernement, et par une répression qui s’est soldée par des morts, des blessés et des arrestations. Des magasins ont été pillés dans différentes villes du pays. Les extrêmes des deux camps cherchent clairement une issue violente à la crise. Ils disposent tous deux de groupes paramilitaires. Mi-2017, le pays glissait dangereusement vers une escalade généralisée de la violence aux conséquences imprévisibles.

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Edgardo Lander

Edgardo Lander

Edgardo Lander est membre de la Plateforme de défense de la Constitution, professeur à la retraite de l’Université centrale du Venezuela (UCV). Il fait partie du groupe de travail permanent de la Fondation Rosa Luxembourg (bureau de Quito). Il travaille sur les alternatives au développement et est associé au Transnational Institute dont le siège se trouve Amsterdam.

Santiago Arconada Rodríguez

Santiago Arconada Rodríguez

Activiste social et environnemental vénézuélien, chercheur et membre de la Plateforme de défense de la Constitution.

[1. Terme formé du nom de la capitale Caracas plus le suffixe -azo, qui indique la magnitude, la force.

[2. Loi organique des communes.

[3. Lois organisant les conseils communaux, le pouvoir populaire, la planification publique et populaire, les communes, l’inspection sociale, le système économique communal et le financement du pouvoir populaire.

[4. Terme formé du nom de la capitale Caracas plus le suffixe -azo, qui indique la magnitude, la force.

[5. Loi organique des communes.

[6. Lois organisant les conseils communaux, le pouvoir populaire, la planification publique et populaire, les communes, l’inspection sociale, le système économique communal et le financement du pouvoir populaire.

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Traduction
  • Laurence Vanpaeschen

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