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Venezuela : vous avez dit « guerre économique » ?

La profonde crise politique et sociale que traverse le Venezuela est en grande partie liée à sa situation économique. Dans ce texte, tiré d’une conférence prononcée à Grenoble le 24 octobre 2017, Renaud Lambert, rédacteur an chef adjoint du Monde Diplomatique, nous livre son analyse.

Renaud Lambert

24 octobre 2017

Comment expliquer la crise économique vénézuélienne ? À droite, la réponse à cette question est simple. Le chroniqueur de France Inter, Bernard Guetta, la formulait ainsi le 14 juillet 2016 : la crise vénézuélienne « sonne comme un désaveu cinglant pour tous ceux qui avaient cru dans le « chavisme Chavisme Le terme « chavisme »est utilisé pour décrire le(s) courant(s) politiques revendiquant l’héritage de Hugo Chavez, décédé en 2013.  » triomphant des années 2000 ». En d’autres termes, le ver du chaos économique aurait élu demeure au cœur du fruit de la lutte sociale.

À gauche, on compte deux lectures principales de la situation. La première suggère que si le roseau plie, c’est que le vent souffle. Bref, que les déboires de la révolution ne seraient pas à chercher dans la révolution elle-même.

Dans un ouvrage consacré au concept de « contre-révolution », le chercheur étasunien Greg Grandin expliquait en 2010 : « En général, les analyses [des échecs de la gauche] se concentrent sur l’incapacité du nouveau monde à naître. Elles sous-estiment mécaniquement la violence idéologique et institutionnelle qui permet au vieux de refuser de mourir. » La révolution engendre la contre-révolution, en somme. Dans le cas du Venezuela, on pourrait inverser la formule : la contre-révolution produit dans certains cas la révolution. En effet, à chaque étape du processus bolivarien, le refus de l’oligarchie de céder la moindre once de pouvoir au peuple a conduit à la radicalisation du chavisme.

Confrontés à l’opposition des puissants, d’autres que Chávez auraient vite renoncé à leurs projets. François Hollande, par exemple, avait promis lors de la campagne présidentielle de 2012 de renégocier les traités européens : sa détermination dura à peine 24 heures, le temps d’un voyage à Berlin. Hugo Chávez n’était pas François Hollande. Un obstacle se dressait devant lui, il le surmontait. L’oligarchie refusait le projet de redistribution de son début de mandat ? Il passa des décrets ambitieux pour leur forcer la main. L’opposition et le patronat tentèrent de le renverser au moyen d’un coup d’État en avril 2002 ? Il décida de créer les « missions », des dispositifs sociaux qui jetaient les bases d’un État parallèle. Le patronat refusait de produire ? Il nationalisait... Au Venezuela comme ailleurs, le couple contre-révolution/révolution s’est livré une joute que le pôle révolution a le plus souvent remportée. Jusqu’à aujourd’hui.

Selon cette première grille de lecture, donc, le Venezuela serait victime d’une offensive contre-révolutionnaire visant à déstabiliser le gouvernement. Difficile d’être en désaccord : on connaît l’intérêt de Washington pour son arrière-cour et celui de la bourgeoisie pour son patrimoine. Aucune véritable surprise à ce que ces deux acteurs liguent leur force pour mettre un terme à une
tentative de construction du socialisme.

Mais que disent encore ceux qui défendent cette analyse ? Que cette tentative de déstabilisation s’organiserait autour d’une « guerre économique Guerre économique C’est la thèse du gouvernement de Nicolas Maduro pour expliquer la crise économique. Le secteur privé en alliance avec des pays hostiles à la « révolution » mèneraient une guerre économique contre le Venezuela.  ». On pourrait résumer la thèse de la façon suivante. L’élite économique vénézuélienne aurait rompu une sorte de « pacte démocratique » par lequel, entre deux tentatives de putsch, elle acceptait de jouer son rôle pour faire tourner l’économie du pays. Bref, le secteur économique vénézuélien – qui ne produit presque rien et se contente d’importer et de revendre ce que le pays consomme – aurait orchestré des pénuries destinées à exacerber les tensions sociales jusqu’à ce qu’une intervention puisse être légitimée aux yeux du monde. Quelque chose qui ressemblerait aux semaines ayant précédé le 11 septembre 1973 au Chili. Cette première grille de lecture ne convainc pas entièrement...

Si vous tombez de vélo et que vous vous faites une fracture ouverte, des bactéries parasites en profiteront pour coloniser la plaie. Suffira-t-il toutefois de vous asperger de désinfectant pour que les choses rentrent dans l’ordre ? Il me semble que le Venezuela se trouve dans une situation similaire. Le cycliste a commis une embardée. Malheureusement, la route était mauvaise. Il a chuté, s’est brisé le fémur et a tendance à reprocher son état aux bactéries qui se contentent de l’empirer. Cela veut-il dire que la menace de ces bactéries serait anodine ? Pas le moins du monde : on meurt tous les jours de septicémie. Mais on ne résorbe pas une fracture ouverte avec du mercurochrome.

Dans un article récent, l’économiste et ancienne vice-ministre chaviste Pascualina Curcio expliquait que l’un des fléaux de l’économie vénézuélienne, l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. , était dû à l’activité d’un site Internet, basé à Miami. Son nom : Dollartoday. Tous les jours, le site affiche ses estimations de la valeur du bolivar – la monnaie vénézuélienne – par rapport au dollar et à l’euro. Une valeur qui dégringole.

Début novembre 2016, il fallait environ 2 500 bolivars pour acheter un dollar. Fin novembre 2016, il en fallait 3 500. Avant-hier, un dollar coûtait 35 000 bolivars. Ce matin, il en valait 40 000. Ce soir 48 000. On connaît peu de pays qui subissent une telle érosion de la valeur de leur monnaie. Pour Pascualina Curcio, la faute incombe à Dollartoday qui, sous prétexte de rendre compte de l’inflation, l’alimenterait en affichant des taux alarmistes.

Nul doute que les animateurs du site en question désirent la chute du président Maduro, mais si l’analyse de Curcio était juste, il suffirait de fermer la page Internet pour que la situation se résorbe. Mieux, l’inflation serait un phénomène aussi récent que la création de Dollartoday. C’est tout le contraire... Le Venezuela ne découvre ni l’inflation ni les pénuries, l’autre catastrophe qui accable la population, comme le démontre une consultation succincte de la presse du pays bien avant l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chávez. Voici, par exemple, quelques titres datant de janvier 1989, avant l’explosion sociale connue sous le nom de « Caracazo ».

« Le café, le pain, l’huile et le papier hygiénique ont disparu. Il ne s’agit pas d’un problème de spéculation mais de pénurie ». « Il n’y a plus de farine de blé : le pain a disparu. » « Psychose de la pénurie », puis, sous la photo d’étalages vides, en lettres énormes « IL N’Y A PLUS RIEN ».

Si l’on reprend la logique de la « guerre économique », il faudrait déduire de ces archives qu’en 1989, déjà, le Venezuela subissait une tentative de déstabilisation. Or, le président de l’époque – Carlos Andrés Pérez Carlos Andrés Pérez Carlos Andrés Perez (CAP), leader historique du parti Action Démocratique, symbole de la 4e République, deux fois présidents de la République du Venezuela. Hugo Chavez tenta un putsch contre lui. – menait une politique néolibérale qui ravissait Washington et le secteur privé...

Les tenants de la thèse d’une « guerre économique » étayent leur démonstration par un paradoxe : d’un côté, le montant des devises allouées par l’État vénézuélien aux importateurs n’a pas diminué ; de l’autre, les quantités de produits ont été amputées sur les étals. Conclusion ? Le secteur privé aurait renoncé à utiliser les dollars que l’État met à sa disposition pour importer, de sorte à plonger les Vénézuéliens dans la détresse.

Mais le Venezuela présente une spécificité économique : depuis 2003, un contrôle des changes a été instauré et l’État se réserve la capacité de distribuer les dollars dont les entreprises ont besoin pour commercer. En d’autres termes, le gouvernement contrôle la quasi-totalité de la circulation de devises. D’où une question : si les importateurs n’importent pas, pourquoi l’État continue-t-il à leur allouer des devises ? Pourquoi ne se cherche-t-il pas d’autres importateurs ? Ou pourquoi ne socialise-t-il pas le commerce extérieur, afin de garantir l’approvisionnement des échoppes vénézuéliennes ? Quelles sont les conséquences de cette première grille de lecture ? Elle suggère que les patrons ont unilatéralement « agressé » le pouvoir. De cette vision des choses découle un type de réponse. Une réaction politique : la contre-attaque. C’est en substance ce que l’on a observé à travers le raidissement du gouvernement de Maduro au cours de l’été 2017.

Mais ne pourrait-on pas imaginer que, les problèmes rencontrés par le Venezuela n’étant pas neufs, ils n’auraient pas été provoqués par les patrons, mais aggravés par leur volonté de se débarrasser des chavistes ? Si vous optez pour cette seconde grille de lecture, non seulement vous concluez que le durcissement politique n’aura pas l’effet escompté (comme le mercurochrome sur une fracture ouverte), mais vous identifiez le domaine dans lequel il faudrait agir : celui de la politique économique.

À plusieurs reprises dans son histoire, le pays s’est doté de contrôles des changes afin de réorienter l’économie vers ses besoins essentiels. À chaque fois, trop prolongée, la mesure a favorisé l’essor de la corruption. Les mêmes causes conduisant aux mêmes conséquences, la corruption connait à nouveau un essor fantastique à partir de 2003.

Sur la base des taux de ce soir, un haut fonctionnaire en mesure de s’approvisionner en dollars au taux préférentiel pouvait en acheter 100 pour environ 1 000 bolivars. Il pouvait immédiatement les revendre, au taux officiel, pour 333 600 bolivars. S’il optait pour le marché noir, ces 100 dollars lui rapportaient 4 800 000 de bolivars. Le tout en moins de quelques minutes. Par ailleurs, la fixation de la parité a conduit à une survalorisation progressive du bolivar, renforçant le poids des importateurs et invitant certains à surfacturer leurs opérations (avec, sans doute, la bénédiction d’une partie de l’appareil d’État). Dans ces conditions, les devises allouées aux importateurs qui ne se transforment pas en produits dans les boutiques n’ont pas été – ou pas toutes – détournées par des idéologues antichavistes : elles ont tout simplement été subtilisées par des capitalistes qui ont perçu un moyen efficace de s’enrichir. Un détail ? Au contraire. Car on ne lutte pas de la même façon contre des opposants politiques et contre des opportunistes que sa propre action a rendus puissants...

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Renaud Lambert

Renaud Lambert

Rédacteur en chef adjoint du Monde diplomatique, France.

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PS

Cette intervention lors d’un conférence a été reproduite dans le dossier que FAL Mag, le magazine de France Amérique latine, a publié sur le Venezuela en décembre 2017.

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